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Les « bonnes gens » et les brutes. L’équivalence morale ou la rhétorique du bullying à Charlottesville

La tragédie de Charlottesville a fait apparaître le caractère inacceptable et toxique de la stratégie argumentative de l’équivalence morale, qui domine les débats euro-américains sur la liberté religieuse et la liberté d’expression depuis au moins une décennie.

Le 12 août 2017, des groupes extrémistes suprémacistes, dont le Ku Klux Klan, organisèrent  à Charlottesville, une petite ville de Virginie, un rassemblement pour s’opposer au déplacement de la statue du général Robert E. Lee, un héros sudiste de la guerre de Sécession. La manifestation dégénéra, se terminant par la mort de Heather Heyer, une jeune femme de 32 ans percutée par une voiture conduite par James Alex Field, un militant de l’alt-right âgé de 20 ans. Tout au long de la manifestation, on entendit des slogans tels que « pour le sang et le sol » et « les juifs ne nous remplaceront pas ».

Au lieu de condamner clairement cette manifestation raciste, Donald Trump fit un communiqué dénonçant la violence venant « de plusieurs camps ». Après une rapide tentative pour clarifier son propos, en affirmant qu’il condamnait le KKK, le président américain affirma à nouveau que des « gens bien » se trouvaient dans chaque camp.

Le 16 août, le Conseil rabbinique d’Amérique (CRA), une association de rabbins orthodoxes, publia un communiqué dénonçant l’argumentaire de l’équivalence morale : « Le CRA (…) condamne toute idée d’équivalence morale entre les blancs suprémacistes et les néo-nazis de Charlottesville, et ceux qui se sont opposés à leurs messages et actions répugnantes ».

Equivalences douteuses et fausses symétries

Si tant est qu’il puisse y avoir une conséquence constructive à la tragédie de Charlottesville, c’est peut-être dans l’anéantissement définitif d’une stratégie rhétorique toxique qui empoisonne les débats sur la liberté religieuse et la liberté d’expression, aux États-Unis et en Europe, depuis au moins une décennie.

Le sophisme de l’équivalence morale occupe en effet une place croissante dans les débats publics sur les droits et libertés des minorités. « Vous pourrez construire une mosquée chez nous quand nous pourrons construire une église en Arabie Saoudite » ; « Vos femmes pourront mettre une burqa chez nous quand nos femmes pourrons mettre un bikini chez vous » ; « Pourquoi est-ce que nous vous laisserions manger halal dans nos cantines alors que nous ne pouvons pas manger du porc chez vous ? »… Telles sont les questions et affirmations rhétoriques qui dominent les controverses euro-américaines sur l’islam depuis le milieu des années 2000.

Cette injonction à la réciprocité repose sur une externalisation systématique des individus musulmans américains ou européens, assimilés à un corps étranger et hostile (« vous ») qui s’opposerait à un « nous » ethno-national homogène. Un corollaire de ce mode de raisonnement est l’inversion du rapport entre victime et agresseur. Ainsi, dans la controverse sur la construction du centre islamique de Manhattan à New York en 2010, les mouvements antimusulmans se sont-ils présentés comme des victimes, offensées par le manque de tact et de sensibilité des musulmans new-yorkais qui avaient le mauvais goût de vouloir exercer leurs droits à la liberté religieuse. Dans un curieux mouvement d’inversion, c’est à la minorité ethnique ou religieuse dont les droits sont encore à conquérir qu’il incombe donc de prouver sa bonne foi et sa bienveillance.

Les groupes nativistes et racistes de l’alt-right élaborent un type de cosmopolitisme paradoxal, localiste et conservateur, un cosmopolitisme du ressentiment.

Les actes de violence commis à Charlottesville et la polémique qui s’est ensuivie font apparaître le même type de polarisation et de manipulation discursive. Cette fois, ce n’est plus seulement à la minorité musulmane que les groupes nativistes et racistes s’opposent mais aux Noirs, aux juifs, et à des Blancs progressistes et antiracistes.

Un cosmopolitisme du ressentiment

Qu’exprime cet argumentaire de l’équivalence morale et de l’inversion des rôles de victimes et d’agresseur ? On déplore souvent le provincialisme et le culte du territoire local des suprématistes blancs. Leur attachement à l’histoire de l’État local (states’ rights) est en effet primordial, et explique leur rengaine contre la corruption de l’État fédéral et l’irresponsabilité de l’élite libérale internationaliste. Toutefois, on peut voir aussi dans leur demande systématique de réciprocité l’expression d’une forme pervertie de conscience cosmopolite. Les groupes nativistes et racistes de l’alt-right élaborent un type de cosmopolitisme paradoxal, localiste et conservateur, un cosmopolitisme du ressentiment. Ils conçoivent leur rapport au monde globalisé, tout comme leur rapport au politique, en rejetant l’idée de toute médiation des institutions et au mépris de l’histoire et de la géopolitique. Leur engagement politique se fonde sur le fantasme d’un rapport non médié entre le peuple souverain et le chef ou entre des communautés éthno-nationales imaginaires.

La vision du monde des groupes extrémistes nativistes est anhistorique, et repose sur un aplatissement des rapports de pouvoir entre puissances mondiales et communautés religieuses, raciales ou ethniques. Dans cette pensée globalisée magique, tout se passe comme si les droits et les devoirs des uns et des autres pouvaient se négocier hors de toute conscience des inégalités raciales, économiques et politiques construites par l’histoire du colonialisme, du racisme, de l’antisémitisme et de l’impérialisme. Dès lors, le sentiment de souffrance ou d’indignation d’un groupuscule raciste blanc est parfaitement équivalent à la souffrance des Noirs, des juifs, ou des musulmans américains.

Fonder la justice sur le don et contre-don ?

Au-delà de ses expressions violentes les plus manifestes, comme à Charlottesville, ce cosmopolitisme du ressentiment contribue à transformer le projet politique libéral de justice et d’égalité en une économie rituelle du don. Au principe des mobilisations des mouvements suprémacistes, il y a en effet non pas une demande de justice sociale, mais un désir de reconnaissance d’une blessure narcissique. Cette blessure ne peut être réparée que grâce à un échange d’émotions appropriées, échange dont les règles sont unilatéralement définies par le camp des Blancs racistes offensés.

Entrer dans la logique de cette négociation, c’est s’enliser dans des discussions perverses, tautologiques et régressives sur l’indignation ou la souffrance éprouvée par tel ou tel groupe. La lutte politique pour la justice et l’égalité fait ainsi place à une économie du don et du contre-don telle que l’attribution de droits est conditionnée à l’expression d’émotions appropriées : « prouve-moi que tu comprends ma souffrance et je te respecterai, peut-être, si j’en ai envie ».

Alors que ces groupes d’extrême droite semblent de plus en plus puissants dans les médias et dans les urnes, les libéraux progressistes et la gauche ont exprimé des réactions diverses, allant du mépris et de la dérision à l’indignation, voire à la contre-violence. Plusieurs analystes et activistes affirment depuis novembre 2016 que la gauche américaine devrait tendre la main aux individus de ces mouvements racistes, afin de mieux comprendre leur souffrance et de construire un terrain d’entente commun. Cet argument est à la fois stratégique et éthique. Le dialogue est pensé d’une part comme un instrument permettant d’éviter la radicalisation et la marginalisation croissante des extrémistes. Il est présenté de l’autre comme un correctif à l’attitude élitiste et déconnectée des questions sociales que l’on reproche souvent au parti démocrate.

Mais si noble que soit cette volonté de dialogue, il est peu probable qu’elle aboutisse à un quelconque résultat. Tant que le sentiment d’outrage reste, pour les partisans de l’alt-right, le critère fondamental de vérité, les discussions risquent fort d’achopper sur les fausses symétries, les analogies et les équivalences factices. Le jeu est vicié et perdu d’avance, car, du point de vue des activistes d’extrême-droite, la charge de la preuve et la responsabilité du sens n’incombe qu’à un seul « camp », celui de l’autre. C’est aux Noirs, aux femmes, aux juifs, aux musulmans, aux étudiants de gauche, aux LGBTQ, ou tout simplement aux familles centristes pacifiques qu’il convient de démontrer qu’ils ne méprisent ou ne détestent pas les manifestants suprémacistes racistes.

Ces derniers en revanche s’octroient le droit de changer à tout moment les règles du jeu. Comme le disait Sartre dans Réflexions sur la question juive, « les antisémites (…) savent que leurs discours sont légers, contestables ; mais ils s’en amusent, c’est leur adversaire qui a le devoir d’user sérieusement des mots puisqu’il croit aux mots ; eux, ils ont le droit de jouer. Ils aiment même à jouer avec le discours car, en donnant des raisons bouffonnes, ils jettent le discrédit sur le sérieux de leur interlocuteur ; ils sont de mauvaise foi avec délice, car il s’agit pour eux, non pas de persuader par de bons arguments, mais d’intimider ou de désorienter. »

Contre la rhétorique de bullying

L’endiguement de l’extrémisme raciste et du populisme nécessite assurément des stratégies diverses et complémentaires, qui ciblent à la fois les mécanismes structurels de l’exclusion sociale et la dimension symbolique et affective de ce phénomène. Mais sur le plan des débats publics, une priorité est de saper l’efficacité politique de ces stratégies rhétoriques de bullying, fondées sur l’argutie de l’équivalence morale et ce que le journaliste Yair Rosenberg appelle des « analogies à la plausibilité superficielle ».

Les membres des mouvements suprémacistes font de leur sentiment d’honneur bafoué le principe non négociable qui devrait fonder une justice du blâme et de vendetta. Face à cette stratégie, il convient non pas de promouvoir un autre sentiment d’indignation libérale et progressiste qu’on érigerait comme le critère du bien et du vrai. Il faut plutôt refuser de jouer à ce jeu qui consiste à établir des équivalences morales douteuses et des fausses symétries. Loin de vouloir imposer un roman ou récit national unique, il faut rappeler que le devoir de recourir aux enseignements de l’histoire du colonialisme, de l’antisémitisme, et du racisme est lui aussi non négociable dans une société démocratique. Faute de quoi, il va devenir de plus en plus normal et acceptable de mettre sur le même plan Robert Lee et Georges Washington, le génocide des juifs d’Europe et la misère sociale des militants de l’alt-right, le KKK et le mouvement Black Lives Matters. Contrairement à ce que soutiennent les activistes américains d’extrême-droite, l’affirmation de telles équivalences ne relève pas de la liberté d’expression, mais d’une stratégie rhétorique de brutes.

© Photo : WikiCommons

Nadia Marzouki

Nadia Marzouki

Nadia Marzouki est chargée de recherche au CNRS. Ses recherches portent sur les controverses sur l’islam aux Etats-Unis et en Europe, et la construction du compromis politique en Tunisie depuis 2011. Elle est l’auteure de L’Islam, une religion américaine? (Seuil, 2013 ; traduit en anglais pour Columbia University Press, 2017). En savoir plus ...