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Baccalauréat, toilettage ou métamorphose?

Avec la réforme du baccalauréat, la métaphore du tube de dentifrice devrait, dans les prochains mois, avoir de beaux jours devant elle. Elle repose sur un constat simple. Une fois sorti du tube, le dentifrice n’y rentre plus. Les lycéens, vous diront en cœur tous les spécialistes de l’éducation, sont à l’image de la pâte dentaire. Faites-les sortir dans la rue, et vous aurez le plus grand mal à les faire franchir à nouveau la porte de leurs salles de classe.

C’est pourquoi le dossier du baccalauréat est perçu par les ministres de l’Éducation nationale successifs comme l’un des plus épineux. Et qu’il est le plus souvent ouvert a minima, alors même que cette institution française aurait besoin d’une véritable métamorphose. Jean-Michel Blanquer a confié à Pierre Mathiot la conduite de la réflexion sur la réforme du baccalauréat. Du niveau d’ambition poursuivi par ce travail dépendra sa pertinence. Si l’on s’en tient à un énième toilettage, sans doute faut-il préférer le statu quo.

Un bouc émissaire trop facile

Le baccalauréat est aujourd’hui trop souvent et facilement désigné comme le responsable (quand ce n’est le coupable) de tous les maux du système scolaire français. Nivellement par le bas, échec en première année de licence, difficultés du système d’admission post-bac… Il y a peu de difficultés de notre École qu’on ne fait peser sur ses vieilles épaules.

Il faut pourtant avoir une capacité avancée d’imagination pour présenter un taux de réussite de 88 % au baccalauréat comme l’illustration d’un présumé échec de l’École française. Les réactionnaires ont beau marteler que le niveau du baccalauréat a baissé, ils n’ont jamais été en mesure de le prouver. Eux-mêmes seraient bien incapables d’obtenir le certificat de fin d’études du début du siècle, sur lequel ils aiment pourtant à appuyer leur démonstration des savoirs disparus.

Laissons-leur le regret des trente-neuf candidats du baccalauréat de 1809 – ils auraient sans doute trouvé à redire à leur niveau à l’époque. Sans nier des difficultés réelles dans la maîtrise de la langue et des savoirs scientifiques par un nombre croissant d’élèves français, il faut aussi reconnaître que le baccalauréat actuel sanctionne des connaissances et des compétences qui n’existaient pas il y a une vingtaine d’années encore.

Et un taux de réussite en augmentation n’a jamais causalement signifié une baisse du niveau d’exigence. À moins que l’on me démontre – si je peux me permettre ici une analogie sportive – que l’accroissement du nombre de marathoniens en France signifierait que la distance du marathon a été réduite de 42,195 à 35 kilomètres. Beaucoup de nos réactionnaires nationaux seraient sans doute étonnés d’apprendre que le taux de réussite de l’Abitur – le baccalauréat de ce voisin allemand que nous aimons tant prendre comme modèle – est de 95 %. Mais nous avons trop souvent pris en France l’habitude de dénigrer ce(ux) qui devrai(en)t faire notre fierté pour se réjouir de voir le niveau de qualification de notre jeunesse augmenter.

La question que nous devons nous poser, c’est celle de la capacité du lycée à préparer à l’enseignement supérieur.

Il ne fait de même aucun sens de rendre cette institution bicentenaire qu’est le baccalauréat responsable des dysfonctionnements des procédures d’admission post-bac. L’adaptation de notre examen de fin d’études secondaires à la réalité de ce que sera la décennie 2020 doit se faire à la lumière des compétences et des connaissances dont nous pensons pertinente la certification au niveau national. Non à celle des fortes tensions auxquelles font face ces dernières années quelques filières universitaires.

Enfin, il est injuste de faire reposer sur le baccalauréat, comme l’a implicitement fait le Premier ministre Edouard Philippe le 4 juillet dernier devant le Parlement, le fort taux d’échec constaté dans les premières années de l’enseignement supérieur. La question que nous devons nous poser, c’est celle de la capacité du lycée à préparer à l’enseignement supérieur. Le baccalauréat n’a jamais été et ne pourra jamais être un gage de réussite à l’université ; son rôle est d’évaluer les savoirs acquis tout au long des études secondaires.

La place du baccalauréat au cours de la scolarité au lycée impacte en revanche notre capacité de préparation des élèves aux exigences de l’enseignement supérieur. C’est pourquoi nous avons proposé une réflexion sur le moment auquel intervient le baccalauréat dans le cursus secondaire : même si cela entraînerait une révolution copernicienne pour notre lycée, l’organisation de l’ensemble des épreuves en classe de première pourrait permettre de faire de la terminale une année véritable de spécialisation, de choix et d’appropriation des méthodes d’apprentissage à l’université.

La modularité, gage de modernité ?

Le visage qui paraît se dessiner aujourd’hui pour le futur baccalauréat – dont on peut regretter qu’il ne fasse pas l’objet d’une véritable concertation mais seulement d’une mission au calendrier resserré – est celui d’un examen soumis à l’épreuve du régime pour entrer dans une taille XXS à la session 2021. Dans la droite lignée des dernières productions de l’Institut Montaigne, le Premier ministre a exprimé la volonté gouvernementale de « resserrer les épreuves finales autour d’un plus petit nombre de matières et définir ce qui relève du contrôle continu. » Resserrement qui pourrait prendre la forme de quatre épreuves finales contre le double aujourd’hui[1].

Le choix des disciplines passées par les lycéens en examen final serait laissé aux lycéens eux-mêmes parallèlement à celui de leur parcours de formation au lycée. Évolution au packaging très marketing : la modularité pourrait devenir le fer de lance du service après-vente du nouveau baccalauréat. Un modèle susceptible d’apparaître comme nouveau aux yeux du grand public, mais qui repose en réalité sur une transposition en France de l’organisation du lycée et du baccalauréat finlandais. Transposition déjà tentée – sans succès – par Xavier Darcos en 2008.

Un lycée modulaire peut présenter tous les avantages d’une formation sur mesure ; il n’est toutefois pas sans entraîner un degré particulièrement poussé de complexité dans son organisation, adapté à un pays de 5 millions d’habitants, peut-être moins à un pays qui en compte 67.

La cohésion nationale comme pierre angulaire

Quant au « baccalauréat modulaire », la réduction à quatre du nombre des épreuves n’est pas sans poser une question de principe, d’autant plus qu’elle devrait s’accompagner d’un rôle accru donné aux conseils de classe et au contrôle continu pour l’entrée dans l’enseignement supérieur : à partir de quel poids pris par le contrôle continu dans la délivrance du diplôme ce dernier ne peut-il plus être considéré comme ayant une valeur nationale ?

La France a à apprendre, s’agissant de l’équilibre à atteindre entre épreuves finales et contrôle continu, de l’expérience de son voisin allemand. Alors que l’actuel Abitur se caractérise par une forte dose de contrôle continu, les Allemands cherchent aujourd’hui à le centraliser davantage. Pourquoi ? Parce que de moins en moins de monde reconnaît, de l’autre côté du Rhin, la valeur d’un diplôme pour l’essentiel à la main de l’établissement du candidat (et que pourtant seuls 34 % des membres d’une classe d’âge obtiennent). Les universités allemandes appliquent déjà surcote ou sous-cote en fonction de la région de l’établissement.

Nous pouvons également, en France, en donnant un poids maximum au contrôle continu et en réduisant a minima celui des épreuves terminales, faire le choix de lier la valeur du baccalauréat au lycée d’origine. Mais ce serait opter pour l’explosion en plein vol de notre ambition méritocratique, déjà bien fragilisée, ainsi que nous le rappellent sans relâche évaluations nationales comme internationales. Car le baccalauréat représente quasiment l’unique moment d’une évaluation à valeur nationale du niveau de la grande majorité de notre jeunesse. C’est d’ailleurs pourquoi le dispositif, qui a vu le jour grâce à Patrick Weil, du droit d’accès à une formation sélective pourl es meilleurs bacheliers de chaque lycée, représente une chance pour beaucoup de nos lycéens. Pas pour ceux, bien sûr, de la montagne Sainte-Geneviève ou des « grands établissements » lyonnais, nantais ou bordelais.

Mais pour tous ceux qui, pendant des années, ont travaillé avec acharnement au sein de petits établissements ruraux ou de banlieue à l’image dégradée malgré la qualité des équipes pédagogiques. Tous ceux à qui le caractère national du baccalauréat permet d’échapper, au moment de présenter avec fierté leurs résultats, à tout procès en laxisme supposé des enseignants qui les ont accompagnés. Tous ceux qui demain pourraient, avec un baccalauréat affaibli par la suppression de la moitié des épreuves terminales, se trouver une nouvelle fois renvoyés, au moment d’accéder aux études supérieures, dans les cordes des préjugés.

[1] Un élève de terminale scientifique présente aujourd’hui en première l’épreuve anticipée de français, puis en terminale sept épreuves : la philosophie, l’histoire-géographie, la physique-chimie, les mathématiques, ses langues vivantes 1&2 et une épreuve de spécialité (sciences de la vie et de la terre, écologie, agronomie et territoires, ou sciences de l’ingénieur).

© Photo : Pixabay

Agathe Cagé
Agathe Cagé est politiste, elle a été conseillère puis directrice adjointe du cabinet des ministres de l’éducation nationale de 2014 à 2017. Elle est aujourd’hui présidente de l’agence compasslabel.fr En Savoir Plus ...