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AccueilPolitiqueBenoît Hamon : « Emmanuel Macron crée de la sauvagerie là où il y avait de la civilisation » (1)

Benoît Hamon : « Emmanuel Macron crée de la sauvagerie là où il y avait de la civilisation » (1)

Soizic Bonvarlet a rencontré, pour Chronik, Benoît Hamon à la veille de la convention de Génération.s*, le mouvement qu’il a lancé il y a tout juste un an. L’occasion de revenir sur l’élection présidentielle, l’état de la gauche et de la démocratie en Europe, mais aussi sur la stratégie d’opposition qu’il compte mener face à la politique de la majorité. Voici la première partie de cette interview, la seconde sera mise en ligne le 1er juillet 2018.

La dernière élection présidentielle a-t-elle selon vous constitué une occasion historique manquée pour la gauche ?

La gauche pouvait-elle gagner ? A posteriori cela me paraît difficile. Il y avait certainement une fenêtre, il y en a toujours une, c’est la fameuse théorie du « trou de souris » de François Hollande. Mais le dernier quinquennat a été le synonyme d’une faillite politique par rapport aux objectifs en matière d’emplois et de lutte contre les inégalités, une faillite sur ce que le peuple est en droit d’attendre de la gauche en termes de justice, de progrès social, d’écologie, de démocratie.

Une faillite politique à laquelle s’est ajoutée une faillite morale, avec la déchéance de nationalité et la loi El Khomri, qui ne constituaient pas seulement une réorientation politique, mais bien un abandon des valeurs historiques de la gauche. François Hollande a agi par tactique, estimant qu’avec la déchéance de nationalité, il coupait l’herbe sous le pied de Nicolas Sarkozy, persuadé qu’il était qu’il serait son adversaire à la présidentielle suivante. Et là où la crise terroriste appelait qu’il rassemble la nation, il l’a divisée, a créé le désordre par petit calcul électoral.

Le premier grand renoncement ne réside-t-il pas dans l’abandon d’une réforme fiscale digne de ce nom, dès le début du quinquennat ?

Vous avez raison. Il est vrai qu’à partir du moment où Hollande abandonne toute ambition en matière de redistribution des richesses et d’adaptation de notre fiscalité à l’aggravation des inégalités de patrimoine, il abandonne aussi l’ambition de moderniser l’État-Providence, de garantir l’égalité effective des citoyens face aux services publics et de pérenniser un haut niveau de protection sociale. Hollande avait un programme électoral qui ciblait la finance et « en même temps » un agenda caché inspiré par la pensée économique libérale. L’agenda caché a eu très vite raison des engagements pris devant les électeurs.

François Hollande n’était déjà plus social-démocrate en arrivant au pouvoir ?

Il reste un des artisans majeurs du dévoiement de l’expression « social-démocrate », le meilleur exemple étant incarné par la loi El Khomri. Une loi dégradante pour les droits des travailleurs et imposée par le 49-3, une loi, donc, ni sociale, ni démocrate. Conséquence, la référence à la sociale démocratie est devenue pour beaucoup le symbole d’une conversion de la gauche aux axiomes de ses adversaires. Mais revenons à l’élection présidentielle. Après un échec aussi spectaculaire, il s’agit d’être stoïcien et de distinguer ce qui dépendait de nous et ce qui n’en dépendait pas.

Il y a eu des faits de campagne, des éléments de programme ou des choix stratégiques sur lesquels j’avais une influence directe et où j’ai commis des erreurs, mais il existait aussi un contexte et un environnement qui ne dépendaient absolument pas de moi et de mon action. L’épuisement global de la sociale-démocratie en France et en Europe est une donnée majeure du contexte de cette élection. Si je dois cependant confesser une erreur, je considère que la faute stratégique la plus grande de ma part est certainement de n’avoir pas rompu avec l’appareil socialiste à l’issue des primaires.

Là où la primaire citoyenne m’avait permis sur le fond de m’émanciper d’un bilan jugé négatif et d’une pensée sociale-démocrate très pauvre, l’entrée dans la campagne présidentielle s’est incarnée par une série de figures imposées, tractations d’appareil, rassemblement des socialistes récalcitrants, dialogue interminable avec le gouvernement, qui m’ont finalement ramené au cœur de la machine à perdre. Et ce, alors que sur le fond et dans ma tête, je m’étais complètement émancipé. Je savais depuis longtemps que l’histoire était finie et que le divorce était inéluctable. Et s’il fallait obtenir des preuves supplémentaires, elles m’ont été fournies par tous mes « amis », de Bertrand Delanoë à Manuel Valls, Jean-Yves Le Drian et François Hollande, qui ne m’ont pas soutenu et n’ont pas voté pour moi.

Aujourd’hui la gauche est menacée de fractures irréversibles comme si un séisme voulait briser ce continent en un archipel de mouvements politiques irréconciliables.

Finalement, j’ai passé plus de temps à négocier le soutien du gouvernement qu’à gérer la séquence avec Jean-Luc Mélenchon. Quand Bernard Cazeneuve vient au siège de campagne un mois après le début de ma campagne pour prononcer une phrase énigmatique dont tous les journalistes se sont demandé s’il nous apportait ou pas son soutien, ça n’aide pas beaucoup à clarifier la situation. Quand j’appelle tous les « chefs de tente » du PS dans le but de constituer un conseil politique, que je tombe sur des messageries une fois sur deux, entre ceux qui ne me rappelleront jamais, ceux qui refusent ou qui me disent avoir besoin de réfléchir, ceux qui acceptent avant de se raviser, la liste des dirigeants socialistes loyaux est très simple à se remémorer. Elle tient sur deux mains.

C’est aussi la conséquence des primaires, qui tout en ayant des mérites démocratiques indiscutables, abîment aussi une famille politique, en particulier en cas de défaite annoncée. À l’issue du quinquennat de François Hollande, le désordre était partout. Dans la famille socialiste où plus personne ne comprenait que coexistent avec la même étiquette politique des lignes aussi divergentes que celles défendues par François Hollande et Manuel Valls d’un côté, moi de l’autre. La confusion était aussi intellectuelle et morale, quand François Hollande bâtissait une impensable filiation de la déchéance de nationalité ou de la loi El Khomri avec l’histoire des combats de la gauche pour l’émancipation. Il nous appartient aujourd’hui de remettre de la clarté dans l’identité de la gauche et dans son projet.

La gauche est une famille politique polytraumatisée. Traumatisée sur sa droite par la dérive en France et en Europe de la sociale-démocratie vers les rives du néolibéralisme économique et du conservatisme social et identitaire. Traumatisée aussi sur sa gauche quand Jean-Luc Mélenchon se soustrait à la responsabilité que lui a donnée le peuple de gauche de rassembler sa famille politique en le mettant en tête des candidats de gauche au premier tour de l’élection présidentielle.

Si hier la gauche était un continent, composé de nations diverses, séparées par des frontières plus ou moins ouvertes selon les époques, ce continent savait s’unifier au moment de faire face à la droite et bien davantage encore face à l’extrême droite. Aujourd’hui la gauche est menacée de fractures irréversibles comme si un séisme voulait briser ce continent en un archipel de mouvements politiques irréconciliables. Une telle perspective éloignerait durablement la gauche mais aussi l’écologie politique du pouvoir.

Dans le cadre des élections européennes, une liste commune avec d’autres composantes de la gauche est-elle toujours d’actualité ?

Au-delà de la survie de la gauche, la question qui doit se poser est très simple. Au moment où la biodiversité est en train d’être décimée, où le nationalisme gangrène tous les pays et où les inégalités se creusent, est-il concevable que pour défendre nos idées nous y allions séparément ? Cela n’aurait aucun sens. Si 90 % de ce que nous défendons est en commun, est-ce que les 10 % qui restent justifient qu’on affaiblisse ces idées-là, à l’heure où les nationalistes sont en train de planter leurs poignards dans l’idée même de l’Europe et où les libéraux continuent à la démanteler à force de ne la concevoir qu’au travers de la concurrence et du libre-échange ?

Cela n’a aucun sens de placer la question de la survie de nos appareils respectifs devant cet enjeu-là. À Génération.s, nous ne posons aucun préalable, pas même celui qui concerne la tête de liste. Les enjeux sont si urgents que la dispersion reviendrait à perdre toute forme de crédibilité par rapport aux idées que nous défendons, disqualifiant de fait le combat social et écologiste.

Fondamentalement, la question qui est posée est celle-ci : l’idée européenne mérite-t-elle encore que nous nous battions pour elle ? Nous répondons oui. C’est là que nous sommes en désaccord avec Jean-Luc Mélenchon, même si j’entends sa position, sur la reconstruction d’une souveraineté nationale qui est respectable. Mais ce que nous voulons, c’est transformer et démocratiser l’Europe, ce qui nous met donc en désaccord, tout comme avec Emmanuel Macron, pour qui la solution reste encore et toujours le couple franco-allemand et l’intergouvernemental, alors que nous pensons qu’il faut commencer par revenir au berceau de la démocratie qu’est le Parlement pour bâtir une nouvelle majorité écologiste, démocratique et sociale. Nous n’avons pas seulement un désaccord de projet avec Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, mais aussi, dans les deux cas, un désaccord stratégique.

Des synergies entre Génération.s et la France Insoumise ne sont donc plus envisageables dans le futur ? 

Je ne considère pas la France Insoumise comme un bloc de titane, il y a énormément de sympathisants sur le terrain avec lesquels nous travaillons. Mais j’analyse que la stratégie de Jean-Luc Mélenchon a plus tendance à vouloir séparer les continents qu’à rassembler la gauche. J’ai trouvé intéressante la réponse qu’il m’a faite dans Libération quand dans ce même journal je faisais savoir que, considérant qu’il n’assumait pas cette responsabilité [du rassemblement de la gauche], il me revenait de le faire.  Il est passé d’un dégagisme fermé à un dégagisme plus ouvert… C’est un progrès.

Je respecte les idées et les stratégies de chacun, je le lis, je l’observe, il y a beaucoup de sujets sur lesquels on peut se retrouver : la transition écologique, la VIe République, la question sociale, autour de laquelle nous nous sommes retrouvés en résistance face aux réformes de l’exécutif. Mais nous avons un vrai désaccord stratégique sur l’Europe, et nous n’avons pas la même approche sur les questions de politique extérieure. Je pense que la France doit parler en toute indépendance à tous : les Américains, les Russes et les Chinois. C’est quand même curieux de ne pas voir l’oligarchie en Russie mais de la dénoncer en France !

Comment analysez-vous la situation italienne ?

Comme préfigurant ce qui pourrait arriver en France. C’est très troublant quand on regarde le programme d’un mouvement comme celui de Beppe Grillo il y a quelques années à l’occasion des élections municipales, qui contenait des engagements éthiques, de transparence, qui évoquaient même par certains aspects ce que nous défendions en termes de VIe République, etc.… On a des gens qui sont radicalement écolos, qui sur les questions sociales sont pour la redistribution et la lutte contre les inégalités, évoquant notamment le revenu universel. Tout en étant anti-européens et anti-migrants. Cette question des migrants est pour eux si peu importante, ou peut-être si importante, qu’ils vont jusqu’à s’allier avec l’extrême droite. Il n’y a aucune « audace » dans cette alliance, mais une stratégie « populiste » qui amène à des concessions intolérables à mes yeux sur le plan intellectuel et sur celui des valeurs et fait courir des risques mortels à la démocratie.

Pensez-vous que l’anathème de l’« islamo-gauchisme » distillé à votre égard durant la campagne, a pesé dans la défaite ?

Non, je ne pense pas. En tout cas pas lors de la primaire, puisque j’étais déjà le candidat de « l’islamo-gauchisme » pour les champions de l’anathème. Mais il y a là un autre drame de la gauche, et c’est aussi ce qui nous éloigne du pouvoir durablement. À partir du moment où nous faisons de la question identitaire, et non de la question sociale, le filtre de notre analyse, nous sommes sûrs et certains de nous diviser. Manuel Valls a été un accélérateur de la division sur ces questions identitaires, c’est à se demander si ses adversaires n’étaient pas prioritairement à gauche.

Regardez la tribune sur le « nouvel antisémitisme », qui l’avait signée ? On n’est pas surpris de voir le nom de Valls, mais Cazeneuve la signe, ce qui est totalement inconséquent de sa part. Ensuite, quelques figures de 68, qui ont fait leurs armes à l’extrême gauche, et ne conservent de 68 qu’une forme d’onanisme politique où il ne reste plus que l’individu et sa jouissance. Ce sont des tribunes de gens qui ont peur, je pense que c’est leur mobile profond. Ils ont vieilli, comprennent moins bien le monde sous leurs yeux.

Je vois très bien l’influence et la stratégie de certains représentants de l’islam radical à Trappes. Pour autant, j’ai toujours été convaincu que la République était cent fois plus forte. Il faut quand même être en proie à un profond sentiment de fragilité pour aller croire qu’à elle seule, Maryam Pougetoux va venir bouleverser la République. Elle répond sur Parcoursup, eux ne voient qu’un voile. Moi je pense qu’on ne doit surtout pas se laisser contaminer par la peur de ces gens-là.

Que vous a évoqué la sortie d’Emmanuel Macron sur les « mâles blancs » ? 

Si le mâle blanc ne peut pas parler des banlieues, c’est qu’il faut laisser ce sujet à ceux qui y habitent, qui par définition, ne seraient selon lui, ni mâles, ni blancs, donc noirs, maghrébins, femmes, puisque c’est cela qu’il faut entendre. Et à l’inverse, ceux qui sont en banlieue seraient donc illégitimes à parler d’autres sujets ? Les sujets dont le mâle blanc dans sa grande noblesse traite, donc l’économie, la sécurité… Quand on est président de la République, il faut faire attention à ce que l’on dit. Si derrière ce discours, Emmanuel Macron avait dit « le sort des politiques que je veux mettre en œuvre dans ces territoires va reposer sur la question de la vie démocratique et aucune décision ne pourra plus être prise sans concertation avec les habitants de ces quartiers », on aurait compris. C’est d’ailleurs un des trous noirs du rapport de Jean-Louis Borloo qui n’est pas dénué de qualités, un manque que le Président de la République ne comble en rien.

Ce que je comprends, c’est qu’il considère que si les mâles blancs ne sont pas légitimes pour parler des problématiques des banlieues, nos concitoyens de ces quartiers ne sont pas légitimes à parler du reste. C’est une régression démocratique. Je vois derrière tout ça se cacher une vielle forme de suffrage censitaire où seule la bourgeoisie, parce qu’elle était propriétaire, avait le droit de s’occuper de l’intérêt général.

(…) Lire la suite le 1er juillet 2018

*Convention Génération.s, du 30 juin au 1er juillet 2018, à Grenoble.

© Photo : Flickr

Soizic Bonvarlet

Soizic Bonvarlet

Soizic Bonvarlet est journaliste bi-media pour LCP, Slate et Politis (International/Parlement/Culture), et membre du comité de rédaction de la revue Charles. En savoir plus ...