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Chronik.fr, partenaire créatif du European Lab Forum 2018 (7, 8 et 9 mai, Lyon)

Les 7, 8 et 9 mai 2018 s’est tenue à Lyon la huitième édition du European Lab Forum. Chronik.fr figurait parmi les partenaires créatifs de ce cycle de conférences et de débats consacrés à l’Europe, aux utopies contemporaines et aux nouveaux activismes, et faisant intervenir ensemble chercheur.se.s, artistes, écrivain.e.s et militant.e.s. Retour sur quelques moments forts.

Le projet « We are Europe », lancé par l’association Arty Farty à Lyon, regroupe huit événements européens – forums et festivals –, dont font partie les European Lab Forum et Nuits Sonores. Ce projet se veut hybride dans le sens où il organise des rencontres entre universitaires, romancier.e.s, poètes, musicien.ne.s, plasticien.ne.s, acteurs et actrices, militant.e.s et différents types de médias. Le but est qu’ils et elles appréhendent les grands sujets de société de manière transdisciplinaire et en croisant leurs regards, pour penser le monde de demain et proposer un contre-récit complexe face aux discours qui insistent sur le déclin et la fermeture aux autres et des frontières, quelles qu’elles soient. C’est aussi la philosophie de Chronik.fr.

Trois grandes thématiques étaient à l’honneur pour l’édition 2018 du European Lab Forum, au sein de l’Université Lyon 3 : « Réactivons les utopies », autour de l’intelligence artificielle, du transhumanisme et de l’effacement entre l’homme et l’animal ; « Last call for Europe », pour une réflexion-action sur la démocratie, ses idéaux et ses valeurs humanistes alors que ses adversaires triomphent sur notre continent ; « Les nouveaux activismes », du côté, en particulier, des artistes et des nouvelles formes d’engagement hors des structures traditionnelles et des partis politiques. Une conférence était par exemple organisée sur les utopies africaines, afin de décentrer le regard.

Cosmopolitisme, post-capitalisme et démocratie polonaise

Le premier débat faisait intervenir deux sociologues du GEMASS, Sylvie Octobre et Vincenzo Cicchelli, qui ont présenté les principaux enseignements de leur ouvrage, L’amateur cosmopolite, dont une traduction anglaise vient d’être publiée, et qui avait déjà fait l’objet d’une interview dans Chronik.fr. En parlant du « cosmopolitisme » de la jeunesse française, les deux chercheurs montrent la nécessité d’aller au-delà des préjugés sur les consommations culturelles des jeunes, qui sont plus multiculturelles et plus autonomes qu’on ne pense.

Dès lors, ce constat questionne les appropriations que les jeunes générations font de ces contenus culturels qu’elles choisissent ou auxquels elles sont confrontées. Loin d’être des spectateurs, des auditeurs et des lecteurs passifs, les jeunes ont, dans leur consommation culturelle, des imaginaires qui fondent leur rapport cosmopolite au monde.

Les politiques publiques – éducatives, culturelles, etc. – « manquent » cela et donc passent à côté de la richesse que les adolescents et jeunes adultes, quels que soient leur milieu social, leur sexe, leur territoire de vie, pourraient apporter à la société française.

Une conversation avec Yves Citton, professeur de Littérature et Media à l’Université Paris 8 Saint-Denis, nous a également permis d’en savoir plus sur la notion de post-capitalisme, telle qu’il l’a développée dans plusieurs articles et dans deux numéros récents de la revue qu’il co-dirige, Multitudes. Mais parler de post-capitalisme, n’est-ce pas se référer encore au capitalisme ? Et lorsqu’on convoque le préfixe « post… », il peut s’agir d’une époque ultérieure, résolument « autre », ou du déploiement d’une logique toute-puissante, une « autre chose » qui continue, comme c’est le cas avec le « post-colonial », explique Yves Citton. Le post-capitalisme, c’est un peu tout cela à la fois.

Néanmoins, le capitalisme est inventif : il exploite par exemple un bien mis gratuitement (par nous) à sa disposition : les données personnelles. Que faire, sinon créer du commun et de nouveaux systèmes de valeurs collectives ? Comment s’y prendre ?

Et ce, dans tomber dans les pièges puisque « nos solidarités communes génèrent des profits privatisés », comme l’illustrent le bitcoin ou le capitalisme vert. En référence à Toni Negri, on pourrait dire alors avec Yves Citton que le commun, c’est ce qui résiste aux différentes formes de privatisation.

 

Il faut reconstruire un récit commun, émancipateur et optimiste, pour l’Europe, qui joue aussi sur le registre émotionnel – pour prendre les populistes à leur propre piège.

Le troisième débat animé par Chronik.fr portait sur le rôle de l’art, des artistes et des activistes pour consolider le projet et les institutions démocratiques en Pologne. Loi anti-avortement, musellement de la presse, révision de l’histoire au nom d’une mémoire nationaliste, intimidation des opposants et des contre-pouvoirs… La démocratie polonaise est mise à mal depuis l’arrivée au pouvoir en 2015 du parti ultra-conservateur, Droit et Justice (PiS). Ne faut-il pas pour autant remonter à la fin des années 1980, alors que la transition hors du communisme s’est faite avec le soutien du catholicisme ?

En quoi la situation en Pologne est-elle une illustration d’un mouvement de fond contre la démocratie que l’on retrouve ailleurs en Europe (Hongrie, Autriche, etc.), ainsi qu’aux États-Unis, sans oublier la Turquie, la Russie, les Philippines…? Comment l’obsession identitaire et la nostalgie d’un passé fantasmé – blanc, chrétien, patriarcal – ont-elle gagné tant de terrain ? Mais aussi comment riposter ? Quelles sont les mobilisations de la société civile et peuvent-elles se fédérer ? Comment les traduire en offre politique, et en participation politique, à un an des élections européennes ?

L’écrivaine Grażyna Plebanek, la productrice et imprésario Gosia Plysa et la militante féministe Agnieszka Wiśniewska, par ailleurs rédactrice en cheffe du magazine Political Critique, ont rappelé le rôle des artistes et des associations très disséminées, en Pologne, qui luttent pour la liberté des femmes à disposer de leur corps et pour un projet d’émancipation de la société polonaise, que l’Europe devrait soutenir au niveau non pas national mais local.

De l’intelligence artificielle au projet européen : remobiliser les utopies

Par ailleurs, comment faire de la technologie un allié dans le progrès social ? L’intelligence artificielle occasionne de nombreuses peurs et incompréhensions. Or, si le politique s’en empare pour la mettre au service de l’intérêt général, elle peut aussi être un moyen de définir un nouveau système de répartition des richesses, plus équitable, en libérant les salariés de tâches répétitives. L’IA peut ainsi redonner vie à d’anciennes utopies et faire réfléchir à des changements de société, à la condition de ne pas la laisser aux mains du marché non régulé.

Le European Lab Forum a également organisé une discussion entre Rutger Bregman, auteur du best seller Utopies réalistes, et Raphaël Glucksmann, directeur de la rédaction du Nouveau Magazine littéraire.

Quand on parle de progrès social, selon Rutger Bregman, « on ne convainc pas les individus avec des discours abstraits, mais avec des histoires. » Il faut donc reconstruire un récit commun, émancipateur et optimiste, pour l’Europe, qui joue aussi sur le registre émotionnel – pour prendre les populistes à leur propre piège. Il ajoute que « les idées commencent toujours dans la marge, pas dans le mainstream ».

Pour Raphaël Glucksmann, afin de « remettre du politique » dans le projet européen, il importe de ne pas oublier que nous vivons un moment « tragique », celui du dérèglement climatique, qui devrait nous mobiliser collectivement, chacun et chacune dans son domaine de compétences ou de prédilection.

Raphaël Glucksmann a prolongé, le lendemain, cette réflexion avec l’écrivain Camille de Toledo sur le nécessaire combat contre les nationalismes et les archaïsmes pour « refaire » l’Europe, en misant sur les nombreux et féconds « répertoires d’idées » dont les Européens sont porteurs. Une conclusion qui appelle une suite, et sans doute d’autres conférences à venir…

L’intégralité des conférences du European Lab Forum sont réécoutables ici.

© Photo : Gaétan Clément pour le European Lab Forum 2018

La rédaction

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