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Claire Levacher : « Les directeurs de théâtre et d’opéra doivent s’engager pour l’égalité femmes-hommes »

Lauréate de trois premiers prix au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP), Claire Levacher est l’une des cheffes d’orchestre françaises les plus éclectiques. Régulièrement invitée, depuis de nombreuses années, par des festivals internationaux pour diriger musique symphonique ou opéras, elle revient sur l’impératif de transmission de la musique et la nécessité du « temps long » de son apprentissage. C’est aussi l’occasion, pour elle, de s’interroger sur la très faible place faite aux femmes dans le milieu de la direction d’orchestre, en France.

Pouvez-vous, pour commencer, nous parler de votre parcours de cheffe d’orchestre ?

Je suis pianiste de formation, puis j’ai entrepris des études pour devenir cheffe d’orchestre. Après mes prix au CNSMDP, j’ai obtenu un Master de direction à l’Université du Michigan, puis une bourse du gouvernement français qui m’a permis de me perfectionner à la Musikhochschule de Vienne auprès de Leopold Hager. J’ai également une maîtrise de philosophie.

Après avoir obtenu le Deuxième Prix du Concours international de direction d’orchestre de Prague, j’ai eu l’opportunité de diriger « La Voix humaine » de Poulenc à l’Opéra de Prague, puis « Carmen » de Bizet, en 2004. Le Theater an der Wien, en Autriche, m’a engagée plusieurs fois comme « Studienleiterin » et chef assistante pour le répertoire français (« Les Contes d’Hoffmann » d’Offenbach, « Pelléas et Mélisande » de Debussy, « Les Pêcheurs de perles » de Bizet, « La Mère coupable » de Milhaud, etc.).

Ma carrière a véritablement décollé lorsque j’ai dirigé « Le Roi malgré lui » de Chabrier en 2009, dans une mise en scène de Laurent Pelly, à l’Opéra national de Lyon. Ensuite, les propositions se sont enchaînées. Parmi les plus récentes, « La Bohème » de Puccini au Kammeroper de Vienne, « Béatrice et Bénédict » de Berlioz au Krannert Center for the Performing Arts dans l’Illinois, ou encore la création de l’opéra contemporain « To the Lighthouse » de Zesses Seglias au Festival de Bregenz en Autriche, en 2017.

J’ai également eu le plaisir de diriger l’Orchestre de chambre de Lausanne, le Kammerensemble Neue Musik de Berlin, l’Orchestre de la Radio de Prague, le Filarmonia Veneta en Italie, l’Orchestre philharmonique de Wuhan en Chine, l’Orchestre philharmonique du Vietnam en tournée au Beethoven Festspiel à Bonn et à la Philharmonie de Berlin, ainsi que l’Orchestre national du Liban. J’ai aussi enregistré des œuvres religieuses de Haydn avec l’Orchestre de la Radio de Vienne.

En France, j’ai travaillé avec l’Orchestre national de Lorraine, l’Orchestre national d’Île-de-France, l’Orchestre de chambre de Paris ou encore l’Orchestre d’Auvergne. Mais je dois dire que les sollicitations viennent surtout de l’étranger. Mon répertoire est éclectique, j’aime autant diriger Mozart qu’Offenbach et la musique contemporaine. Je suis toujours enthousiaste de pouvoir créer un nouvel opéra, par exemple.

Vous êtes également très engagée dans processus de transmission de la musique et de l’art de manière générale. Pouvez-vous nous expliquer en quoi c’est important pour vous ?

Je ne suis pas issue d’une famille de musiciens, ce sont des pédagogues et des rencontres extérieures qui m’ont transmis la musique. Très vite, j’ai ressenti le besoin de transmettre à mon tour, dans ma famille tout d’abord où je faisais des concerts dès l’âge de 7-8 ans pour mes parents, et puis plus largement. J’avais, et j’ai toujours, cette envie de partager la musique, de différentes manières. Aujourd’hui, j’aspire à pouvoir transmettre à tous les milieux, à conquérir tous les publics, au-delà des frontières sociales et générationnelles.

C’est cette idée de transmission qui m’a donné envie d’être cheffe, j’ai eu envie de dépasser l’instrument. L’orchestre est un vecteur de transmission idéal parce qu’on est en groupe, et que le lien social est important dans la musique. La position de la cheffe est particulière : on est la seule à ne pas jouer, donc on est, par essence même, une passeuse entre l’orchestre, le compositeur et le public. J’ai envie de dire qu’on n’est presque que dans une fonction de transmission : on ne vit que par les autres, le son est donné par ce qu’on transmet.

On ne peut pas économiser le temps dans la pratique d’un instrument. C’est une discipline, un travail de long terme, qui participe de la société de la connaissance.

J’ajoute que la médiation, qui est de nature corporelle autant qu’intellectuelle et émotionnelle, est double : vers l’orchestre, puis vers le public. Un orchestre, c’est un rassemblement humain. La cheffe est au centre d’une rencontre, même si elle ne crée pas le son.

J’ai souhaité développer cette transmission par des activités pédagogiques. J’ai ainsi été directrice musicale de l’Orchestre des Lauréats du CNSMDP de 2004 à 2012, qui était alors présidé par Myung Whun Chung. On s’est produits à la Cité de la Musique, au Théâtre du Châtelet, à la Maison de Radio France. Cela m’a permis de collaborer avec des chefs tels qu’Emmanuel Krivine ou Pierre Boulez. Je fais également des master classes.

Vous êtes très souvent invitée dans des festivals étrangers mais en France, on ne peut que déplorer un univers encore très masculin de la direction d’orchestre. Certains ont avancé des théories essentialistes pour « justifier » cet état de fait ; c’est donc bien la question du pouvoir et des inégalités entre les femmes et les hommes qui est à l’œuvre. Quelle est votre position sur ce sujet, à partir de votre situation personnelle et de ce que vous observez plus globalement ?

Le fait que je sois moi-même actrice, « dans l’arène », ne me rend peut-être pas la meilleure pour analyser la situation. Je pense être utile comme « modèle » pour représenter une place de femme parce que j’incarne sans doute une certaine liberté. En parlant à partir de mon expérience, j’ai été éduquée dans un schéma très préservé, très égalitaire. J’ai été protégée des inégalités femmes-hommes dans ma sphère familiale, et c’est dans mon milieu professionnel que j’ai pris conscience de la réalité. Quand j’étais professeure au CNSMDP, je ne me voyais pas comme étant la seule femme, je ne me posais pas ces questions. J’ai peut-être évité, ignoré certaines personnes qui considéraient que ce n’était pas un métier pour les femmes.

Néanmoins, plus je progresse dans ma carrière, plus je vois les inégalités et les discriminations. Je suis tombée des nues d’entendre des discours sexistes sur les femmes cheffes d’orchestre. J’ai, personnellement, du mal à séparer l’humanité en deux genres, parce que chaque individu est une richesse en soi ; il n’en reste pas moins que les discriminations existent.

En France, quasiment aucune femme n’est à la tête d’un grand orchestre. Pourquoi ? Comment est-ce possible ? Lorsqu’on entend certains responsables de théâtre ou d’opéra dire que les orchestres ne veulent pas prendre le risque d’avoir une femme cheffe parce que les musiciens comme le public ne l’accepteraient pas, je suis interloquée. Le public a envie de voir des femmes cheffes. Et l’on ne peut pas faire comme s’il n’y avait pas un vivier de cheffes talentueuses dans le circuit mais privées de direction en France.

La solution n’est pas de les cantonner aux orchestres à vocation pédagogique. Il faut entreprendre un travail de sensibilisation auprès des directeurs de théâtre et d’opéra, auprès des institutions culturelles car ce sont ces gens-là qui peuvent agir. C’est leur rôle de s’engager pour l’égalité. Il ne faut pas attendre 25 ans, c’est maintenant. Il faut des role models. La prise d’exemple pour les enfants, pour que les petites filles et les jeunes femmes puissent s’identifier, est primordiale. Je l’ai vécu, j’ai été sollicitée par de jeunes musiciennes qui me demandaient : « comment fait-on pour devenir cheffe ? ».

Selon vous, quel est, quel doit être le rôle de la musique dans la société de la connaissance qui est la nôtre ? 

La première chose consiste dans la préservation du répertoire et des œuvres, leur mise en valeur et leur redécouverte, y compris dans le style, la manière de les diriger. Il importe aussi d’encourager la création contemporaine.

Ensuite, la musique est un bon outil d’éducation, cérébral et émotionnel. Les enfants développent des capacités cognitives, physiques et affectives simultanément, qui doivent être stimulées le plus tôt possible. Cela participe d’une société plus riche, qui forme des êtres plus aptes à la curiosité et à la connaissance.

J’ajoute que le rapport au temps est nécessaire, surtout en direction d’orchestre. Diriger, c’est l’art de gérer plusieurs temps : stimuler un orchestre, anticiper, recevoir le son et diagnostiquer en quoi il peut être amélioré. C’est ce que j’appellerais une gestion alternative, qui crée une virtuosité et qui constitue l’art du.de la chef.fe. Quand l’orchestre joue, il faut savoir y répondre. Et cela développe une activité cérébrale particulière.

La musique se situe dans son temps partagé, dans la durée ; elle demande de la concentration. On ne peut pas économiser le temps dans la pratique d’un instrument. C’est une discipline, un travail de long terme qui est incompressible mais qui participe de la société de la connaissance. On apprend à approfondir, on développe de la patience, des capacités d’apprentissage. La musique est un art de la répétition.

Dans notre société de l’urgence, où les outils technologiques se développent, l’exigence de la pratique musicale aide à la transmission. On ne peut pas écouter plus vite un opéra de quatre heures avec les TIC ; la musique permet au cerveau de conserver ces capacités-là. Et au moment du concert, les gens acceptent d’éteindre leur portable, d’être assis ensemble ; c’est une déconnexion saine, comme une méditation.

© Photo : Masha Mosconi

La rédaction

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