Recent Posts
Restez Connecté:
AccueilMondeL’engagement politique, dans les pays d’accueil, des diasporas originaires de pays en conflit

L’engagement politique, dans les pays d’accueil, des diasporas originaires de pays en conflit

Article paru initialement en italien sous le titre « La dimensione politica delle diaspore generate dai conflitti » sur le site du Torino World Affaires Institute (août 2017). Traduction par l’auteure.

Au cours de la dernière décennie, et à la suite de ce qu’on appelle la « crise migratoire », la littérature sur l’engagement politique des diasporas s’est considérablement étoffée. De nombreux articles et ouvrages ont été publiés sur les diasporas en tant qu’acteurs politiques transnationaux, sur les politiques d’immigration et d’intégration des pays d’accueil, sur la manière dont les pays d’origine tentent de gérer et même de contrôler leurs diasporas, ou encore sur les politiques migratoires des organisations internationales, notamment de l’Union européenne.

Le concept de diaspora est l’objet de nombreux débats, mais la plupart des définitions se concentrent sur les facteurs principaux suivants : une dispersion volontaire ou involontaire ; une mémoire et un mythe concernant le pays d’origine ; une relation ambiguë avec le pays d’accueil ; une volonté d’assurer la paix et la prospérité dans le pays d’origine ; le thème du retour, même si celui-ci n’aura pas nécessairement lieu ; et enfin, une conscience et une solidarité diasporiques, qui s’expriment notamment dans l’existence d’organisations représentant la diaspora. Un groupe de migrants peut donc se constituer en diaspora si, avec le temps, il développe ces éléments organisationnels et culturels, à partir desquels une identité diasporique commune peut se développer.

Les diasporas originaires de pays en conflit

Parmi les différents types de diasporas, celles qui sont originaires de pays en conflit intéressent tout particulièrement les chercheurs et les personnels politiques. Une représentation courante est que ces diasporas alimentent un climat d’instabilité dans les sociétés d’accueil, et peuvent parfois créer et nourrir des liens avec le « terrorisme international ». De tels phénomènes dits « d’importation des conflits » peuvent renvoyer à deux configurations principales, parfois liées : soit les membres des groupes en conflit dans le pays d’origine continuent à se battre dans le pays d’accueil (par exemple sous la forme d’émeutes entre groupes ethniques rivaux), soit l’engagement politique d’une diaspora génère des tensions au sein de la société d’accueil, ou entre le pays d’origine et le pays d’accueil. Le cas des tensions récentes entre les États-Unis et la Turquie, provoquées par les activités de Fethullah Gulen, exilé aux États-Unis, en sont un bon exemple.

Les conflits sont avant tout importés aux niveaux discursif et culturel, avec des épisodes de violence verbale et symbolique. Les symboles les plus importants pour chaque diaspora, mais aussi les plus clivants, sont exhibés lors d’événements publics comme des manifestations ou des commémorations, ou dans des publications communautaires. La diaspora chypriote grecque célèbre par exemple chaque année, le 9 juillet, à Londres, l’anniversaire du soulèvement de 1821 à Chypre, tandis qu’au même endroit, le 21 juillet, la diaspora chypriote turque célèbre l’intervention militaire turque de 1974 (que les Chypriotes Grecs considèrent comme une invasion). Il peut aussi s’agir d’affrontements verbaux sur des forums internet ou des réseaux sociaux. Les conflits peuvent également être importés au niveau social, notamment par le biais de pratiques d’endogamie et de ségrégation spatiale. En Belgique par exemple, la diaspora rwandaise hutu est davantage susceptible d’habiter le quartier Matongé de Bruxelles, ou les villes flamandes de Termonde, Verviers ou Dendermonde, tandis que la diaspora rwandaise tutsi se concentre plutôt dans le centre-ville de Bruxelles. Enfin, le conflit peut être importé au niveau physique et matériel, avec différents types de violences comme la destruction de biens, les manifestations ou les affrontements interreligieux et/ou interethniques. C’est par exemple le cas des affrontements récurrents entre diasporas kurdes et turques en Belgique, Allemagne, Pays-Bas, France, ainsi que dans d’autres pays européens. Éthiopiens et Érythréens espérant migrer en Grande-Bretagne s’affrontent aussi régulièrement dans les camps du nord de la France.

Les facteurs qui déterminent l’engagement politique des diasporas

De nombreux facteurs jouent un rôle dans l’importation des conflits, et déterminent les caractéristiques et l’évolution de l’engagement politique des diasporas. Le processus de migration lui-même est souvent très déstabilisant, en raison du déracinement radical qu’il implique. Migrer génère fréquemment un sentiment d’insécurité identitaire, en particulier lorsque les migrants sont victimes de marginalisation, de discrimination et de racisme dans les pays d’installation. Ceci peut occasionner un phénomène de redéfinition de l’identité du groupe et des individus, souvent dans le sens d’une redécouverte, ou d’un surinvestissement dans, ses racines et origines. En ce sens, la radicalisation politique de certaines diasporas peut découler du besoin de maintenir leur culture et leurs traditions, dans un environnement qu’elles perçoivent comme hostile.

Le fait que beaucoup de diasporas soient installées dans des pays démocratiques leur ouvre également des options politiques absentes dans leurs pays d’origine.

En parallèle, un processus de re-traditionalisation peut se produire, accentuant l’importance de certains éléments culturels, en particulier religieux. Il est cependant intéressant de constater que les traditions qui sont valorisées dans le pays d’installation ne sont pas nécessairement centrales dans la culture du pays d’origine. De plus, pour certains groupes comme les Arméniens, la religion est importante non seulement parce qu’elle constitue une composante centrale de l’identité nationale dans leur pays d’origine, mais aussi parce qu’elle est un élément fondamental de différenciation dans les sociétés d’accueil, et par rapport aux autres diasporas.

La nécessité d’être audible face aux institutions du pays hôte peut aussi conduire les diasporas, en particulier les plus petites, à tenter de transcender certaines différences existant dans les pays d’origine, et à revendiquer une appartenance à des diasporas plus larges et plus facilement identifiables. Ainsi, beaucoup de Chypriotes Turcs en diaspora ont tendance à s’associer à la diaspora turque, et beaucoup de leurs homologues Chypriotes Grecs s’identifient à la diaspora grecque. De même, les gangs de jeunes londoniens originaires d’Asie du Sud sont pour la plupart composés sur une base religieuse et non nationale.

Le fait que beaucoup de diasporas soient installées dans des pays démocratiques leur ouvre également des options politiques absentes dans leurs pays d’origine. Par exemple, certains Chypriotes Turcs vivant au Royaume-Uni ont condamné publiquement, et à plusieurs reprises, l’intervention militaire turque de 1974, ce qui n’aurait pas été possible en République turque de Chypre du Nord, l’État autoproclamé du nord de Chypre.

Les institutions et politiques mises en place par les pays d’origine (par exemple les Ministères de la Diaspora en Arménie, Géorgie, Irlande, Rwanda ou Serbie, parmi d’autres) jouent aussi un rôle dans l’engagement politique des diasporas, et permettent d’entretenir des liens structurels entre diasporas et pays d’origine, de contrôler les transferts de fonds et les activités politiques des diasporas. Plus ces liens sont étroits, plus les organisations diasporiques ont tendance à épouser les positions politiques officielles de leurs pays d’origine.

Les divisions internes aux diasporas issues des conflits ont de toute évidence aussi un impact sur la manière dont elles se mobilisent au niveau politique. Leurs représentants peuvent notamment jouer sur les divisions identitaires générées par les conflits afin de renforcer la mobilisation des diasporas, par exemple en soutien ou en opposition au gouvernement du pays d’origine. Il est toutefois important de souligner que les associations ou partis politiques représentant les diasporas sont souvent bien plus intéressés par ce qu’il se passe dans les sociétés d’installation. Dans la plupart des cas, loin d’être des « nationalistes à longue distance », les organisations diasporiques focalisent leurs ressources sur des activités culturelles, éducatives, sociales ou de soutien économique à leurs membres.

Il faut enfin souligner que le statut légal des diasporas influence considérablement leur engagement politique, notamment parce qu’il affecte leur capacité à prendre position de manière publique. Les études existantes suggèrent d’ailleurs que les groupes diasporiques qui n’ont pas de statut légal sont davantage susceptibles de se radicaliser et de réactiver les divisions consécutives aux conflits dans leurs pays d’origine. Il est toutefois important de se souvenir que l’accès à un statut légal peut varier parmi les individus originaires d’un même pays en conflit, et être fonction de leur positionnement politique ou de leur appartenance religieuse ou ethnique, ainsi que le prouve l’exemple de la diaspora rwandaise.

En somme, même s’il est vrai que beaucoup de diasporas issues des conflits restent très liées à leurs pays d’origine, et cultivent leurs différences culturelles, politiques et religieuses, cela ne se traduit pas nécessairement par un processus direct d’importation des conflits des pays d’origine vers les pays d’installation. Ce que l’étude des diasporas issues de pays en conflit suggère également, c’est que lorsque des phénomènes de radicalisation se produisent, c’est d’une manière indirecte et non linéaire. La mobilisation et/ou la radicalisation politiques des diasporas peuvent être le résultat de facteurs endogènes aux sociétés d’accueil, par exemple un statut socio-économique ou légal précaire, aussi bien que de facteurs exogènes, par exemple un processus d’escalade du conflit dans le pays d’origine. Prendre en compte la nature fluide et évolutive des diasporas originaires de pays en conflit est donc absolument nécessaire pour comprendre comment elles se mobilisent dans les pays d’accueil, aussi bien que dans les pays d’origine, et au niveau transnational.

© Photo : Pixabay – tiburi

Elise Féron

Elise Féron

Chercheuse senior au Tampere Peace Research Institute en Finlande. Ses recherches portent principalement sur les conflits communautaires, les diasporas et les questions de genre dans les conflits. En savoir plus ...