Recent Posts
Restez Connecté:
AccueilMondeÉlections du 4 mars : une Italie fragmentée, et dans l’impasse

Élections du 4 mars : une Italie fragmentée, et dans l’impasse

« Che bordello », titrait, le lundi 5 mars, le quotidien « Il Tempo »… Les autres Unes de la presse italienne sont dans le même esprit, mais avec un langage un brin moins familier. Au moment de la publication de cet article, les résultats disponibles ne sont que des estimations, susceptibles de varier encore. Les tendances lourdes des élections générales du 4 mars 2018 apparaissent néanmoins, qui marquent un tournant dans l’histoire politique de l’Italie.

Si l’on revient brièvement sur les résultats publiés dans la nuit du 5 mars, l’on constate un fractionnement du pays en trois blocs : le premier est constitué du Mouvement 5 étoiles, dirigé par Luigi di Maio, qui réalise un score historique avec plus de 32 % des suffrages, suivi de la coalition de centre-droit constituée de Forza Italia, de la Lega et de Fratelli d’Italia, qui atteint près de 37 %, et enfin le centre gauche (24 % au total), avec comme parti principal le PD (Parti démocrate) de Matteo Renzi qui ne parvient même pas à accrocher les 20 % des suffrages exprimés.

Le point commun de ces trois blocs ? Aucun n’est parvenu à atteindre les 40 %, seuil minimal pour avoir la majorité absolue dans les deux chambres (Assemblée et Sénat), ce qui signifie qu’à moins de la mise en place d’un jeu d’alliances complexe et obscur pour le moment, aucun parti ou bloc n’est en mesure de diriger le pays…

« L’Italie aux Italiens »

En fonction de l’angle retenu, on peut voir le résultat de deux façons : une grande partie de la presse nationale et européenne (c’est particulièrement le cas en France) titre sur la victoire du bloc de centre-droit, alors qu’une autre partie de la presse, surtout italienne, retient avant tout le score particulièrement élevé du Mouvement 5 étoiles, prévu par les instituts de sondage qui dans leur ensemble ont livré des estimations assez fiables. Force est de constater, en effet, la véritable poussée du mouvement de Beppe Grillo qui, en l’espace d’une décennie, est parvenu à s’imposer comme le premier parti d’Italie.

Le mouvement a attiré à la fois des électeurs sur son programme (évoluant fortement sous l’impulsion de Di Maio, soucieux d’être davantage consensuel que véritablement porteur d’un programme structuré et cohérent, en particulier sur les questions européennes), mais aussi et surtout des électeurs déçus des autres partis politiques qui ont décidé d’accorder leurs voix à un mouvement qui se prétend antisystème et qui entend renouveler la politique.

Le Mouvement 5 étoiles a utilisé comme slogan le terme d’ « honnêteté » (« onestà ») durant la campagne, concept mis à mal par un scandale financier que Luigi di Maio est parvenu à colmater rapidement, malgré les moqueries de la droite et de la gauche qui ont tourné en dérision son slogan. Dans une logique de « transparence », autre concept mis en exergue par le Mouvement, Luigi di Maio a même communiqué une liste de ses futurs ministres au Président Mattarella (surtout des universitaires, pas de professionnels de la politique). Une démarche diversement appréciée par les éditorialistes, certains la trouvant ridicule tandis que d’autres la percevant comme un « coup de pression » de Di Maio sur le pouvoir présidentiel.

Or, bien qu’arrivé en tête, le Mouvement 5 étoiles est dans une situation ambiguë : il a toutes les raisons de se réjouir de ce résultat, mais il ne peut gouverner seul et il a jusqu’à présent tenu un discours pour le moins flou sur une alliance avec la Lega (parti de droite-extrême de Matteo Salvini), autre parti antisystème et très eurosceptique.

Ce parti, justement, mérite une attention toute particulière : créé à la fin des années 1980 sous le nom de Lega Nord (Ligue du Nord), au départ ancré uniquement dans le Nord de l’Italie, extrêmement critique du Mezzogiorno présenté comme un fardeau, la Lega est parvenue à devenir un parti national, parlant à l’ensemble des Italiens autour d’un thème simple (simpliste ?) et populiste : « l’Italie aux Italiens ». Elle a fait de la lutte contre l’immigration son cheval de bataille, de même que sa critique de l’Union européenne, accusée de tous les maux de l’Italie.

Silvio Berlusconi, représentant Forza Italia, a scellé un pacte avec Matteo Salvini (Lega) et Giorgia Meloni (Fratelli d’Italia), sur le « deal » suivant : le parti en tête pourra décider du nom du futur président du Conseil. Silvio Berlusconi a attendu longtemps avant d’indiquer, à la veille du scrutin, qu’il demanderait à Antonio Tajani, président du Parlement européen, d’occuper le poste si Forza Italia arrivait en tête (en effet, Silvio Berlusconi est inéligible jusqu’en 2019 pour une condamnation judiciaire). C’était clairement un secret de polichinelle, mais le Cavaliere a voulu attendre jusqu’au dernier moment pour faire un coup d’éclat.

Ce dernier, d’après les estimations des résultats, est cependant un coup d’épée dans l’eau, car c’est la Lega qui arriverait en tête, faisant de Matteo Salvini le nouveau leader de la droite. C’est clairement une déflagration dans le système politique italien et un échec personnel pour Silvio Berlusconi : celui-ci, en copiant les thèmes et la sémantique du leader de la Lega (on se souvient de la promesse délirante du Cavaliere d’expulser 600 000 migrants…) n’a fait que légitimer le discours de Matteo Salvini, et renforcer sa stature.

En vérité, il est même impropre, désormais, de parler de centre-droit pour qualifier cette coalition car il faut prendre en compte la droitisation de ce bloc. Forza Italia réalise ainsi l’un de ses pires scores, et il est peu probable que le rapport de force évolue dans les prochains mois, car Silvio Berlusconi n’a pas fait émerger de nouveaux dirigeants à même de poursuivre sa stratégie. Il est encore trop tôt pour l’enterrer (on se souvient de Matteo Renzi qui l’avait remis en scelle lors du pacte de Nazareno), car il a cette capacité formidable de revenir toujours sur le devant de la scène alors que tous le pensent fini, mais cette défaite marque malgré tout la fin d’un cycle.

Aller plus loin : « La repolarisation de l’échiquier politique européen ».

Enfin, il faut souligner le K.O. (terme employé par de nombreux médias italiens) du Parti démocrate, mené par Matteo Renzi, qui réalise un résultat catastrophique, divisant son score par deux par rapport aux élections européennes de 2014. C’est une défaite à double niveau : pour le Parti démocrate en pleine crise d’identité politique depuis plusieurs années et pour Matteo Renzi à titre personnel, personnage très clivant qui n’a pas compris ou voulu comprendre qu’une partie importante de l’électorat de centre-gauche était prête à voter pour son parti, mais à condition qu’il n’en soit plus aux commandes.

Renzi paie son bilan pour le moins critiquable en temps que président du Conseil. D’une part, il n’est pas parvenu à juguler le chômage des jeunes. D’autre part, il a renforcé le sentiment eurosceptique au sein de la population, pourtant historiquement pro-Europe, par ses diatribes contre la Commission européenne, lorsque l’Italie était critiquée pour son absence de réformes structurelles et sa situation financière pour le moins délicate (dette publique supérieure à 130 % du PIB, système bancaire très fragile, etc.).

Son successeur, Paolo Gentiloni, a su gérer le pays, parvenant à donner une image de confiance et de stabilité auprès de Bruxelles, et jouissant d’une image moins clivante que Matteo Renzi. Il a également pris des initiatives diplomatiques fortes, en envoyant des soldats au Niger pour lutter contre le terrorisme, et en relançant avec Emmanuel Macron une coopération renforcée entre la France et l’Italie.

À moins d’erreurs manifestes dans les estimations des votes et de brusques retournements de situation, impliquant par conséquent des reniements politiques majeurs, il est assez probable que le gouvernement Gentiloni reste en place tant que la situation ne se sera pas débloquée.

L’échec du Parti démocrate peut être également analysé à une échelle transnationale, les dernières élections en France, en Allemagne et désormais en Italie témoignant de la crise profonde de la social-démocratie européenne qui connaît l’usure du pouvoir – c’est particulièrement le cas en Italie avec le Parti démocrate au pouvoir depuis 2013, ce qui est long pour l’Italie qui a connu depuis 1945 plus de soixante gouvernements – et qui ne parvient pas à redéfinir son identité politique et à se constituer en force d’opposition si nécessaire, en raison d’alliances passées avec des courants de droite.

L’échec de Matteo Renzi, qui a annoncé sa démission de la direction de son parti, risque probablement de mettre entre parenthèses la carrière politique nationale de l’ancien maire de Florence qui doit organiser son départ afin de permettre à son parti de se redéfinir.

Cette situation politique, qui provoque un séisme au sein du pays, n’est pas le fruit du hasard. Tous les partis ont livré une campagne d’un niveau affligeant (sur ce point les commentateurs politiques sont unanimes) : des promesses floues, délirantes, non chiffrées qui ont renforcé encore davantage l’absence de confiance des électeurs dans leurs dirigeants politiques (à peine 7 % croient en leurs responsables politiques), et surtout une absence totale de débat de fond.

Un gouvernement impossible

À ce sujet, il est frappant de constater qu’aucun parti (à l’exception du Mouvement 5 étoiles pour certaines questions spécifiques) n’a proposé de véritable vision politique pour l’Italie. Les débats se sont résumés à des invectives entre candidats, chacun reportant la faute de la situation délicate du pays sur son adversaire, entretenant le flou dès que des questions concrètes étaient évoquées. À titre d’exemple, le débat assez nauséabond sur la question migratoire, où les candidats ont joué la carte de la surenchère (à l’exception notable du président du Conseil, Paolo Gentiloni, qui a tenu un discours de dirigeant responsable), faisant des migrants le problème majeur de l’Italie alors que les chiffres démontrent le contraire.

En effet, l’Italie perd chaque année 300 000 habitants faute, entre autres, d’une politique volontariste en matière de natalité ; par ailleurs plus de 50 000 jeunes Italiens (entre 18 et 34 ans) ont quitté le pays, provoquant une véritable fuite des cerveaux, le tout dans un contexte où l’Italie a un fort besoin de main d’œuvre. Le raisonnement selon lequel les migrants prendraient le travail des « vrais » Italiens ne repose sur aucun fondement, d’autant plus que la politique menée par le gouvernement a « porté ses fruits », le pays ayant enregistré une baisse de 60 000 arrivées de migrants entre 2016 et 2017…

Aucun parti, à l’exception du Mouvement 5 étoiles pour certaines questions spécifiques, n’a proposé de véritable vision politique pour l’Italie.

Cette focalisation sur la question de l’immigration a fait passer au second plan des thèmes pourtant majeurs, comme le chômage des jeunes, la mise en place d’une administration efficace et de qualité, la pauvreté qui s’accentue chez les jeunes et les retraités, etc…

Dans un autre registre, on peut déplorer l’attitude de la Commission européenne et en particulier de Jean-Claude Junker qui, en pleine campagne électorale, a tenu des propos assez paternalistes, indiquant clairement au peuple italien pour qui voter, en d’autres termes ni pour le Mouvement 5 étoiles, ni pour la Lega, ce qui a eu l’effet inverse, les deux partis jouant sur cette erreur politique du responsable européen en faisant des partis « classiques » (Parti démocrate et Forza Italia) des supplétifs de la Commission européenne.

Au lendemain de l’élection, dont les modalités constitutionnelles et techniques sont pour le moins complexes, vers quoi se dirige-t-on ? En étant très prudent, la volatilité de la situation politique italienne étant bien connue, on peut considérer que l’Italie dans son ensemble est clairement fragmentée entre des électeurs qui ont voté pour des partis « antisystème » et des électeurs qui ont voté pour des partis « classiques », mais aussi fragmentée par des partis qui ont remporté des succès régionaux et non nationaux (le centre-droit dans le Nord, le Mouvement 5 étoiles dans le Sud), questionnant indirectement la notion de nation italienne, désormais fragilisée quant à son avenir politique et institutionnel.

Une coalition Parti démocrate / Forza Italia / Lega paraît hautement improbable, eu égard aux divergences programmatiques profondes, la Lega ayant réclamé à de nombreuses reprises le départ de Renzi. Une coalition Parti démocrate / Forza Italia n’a pas de sens, les deux partis ayant des scores trop faibles pour atteindre la majorité absolue, ce qui était le plan privilégié par l’Union européenne.

Vers de nouvelles élections ?

Une coalition Mouvement 5 étoiles / Lega semble en fin de compte la moins improbable, bien qu’elle soit la moins souhaitable pour le pays : même si leurs scores réunis permettraient au groupe d’avoir la majorité absolue et de diriger le pays, la constitution d’un gouvernement antisystème et très eurosceptique susciterait la défiance des partenaires européens. De plus, leurs programmes politiques sont divergents sur de nombreux points et l’on peut douter de la pérennité d’un tel gouvernement, où chaque projet de loi fera l’objet d’âpres négociations et concessions préjudiciables aux besoins du pays. En outre, Matteo Salvini vise à être le leader de la droite ; en entrant minoritaire dans un gouvernement de coalition avec le Mouvement 5 étoiles, il perdrait en influence et en marges de manœuvre pour la suite de son aventure politique.

À moins d’erreurs manifestes dans les estimations des votes et de brusques retournements de situation, impliquant par conséquent des reniements politiques majeurs (nous avons évoqué précédemment les principaux scénarios), il est assez probable que le gouvernement Gentiloni va rester en place tant que la situation ne se sera pas débloquée.

Le Président Sergio Mattarella pourra demander l’organisation de nouvelles élections, mais tant que la loi électorale ne sera pas repensée dans une logique véritablement opérationnelle (la loi favorise à l’excès les coalitions, d’où le blocage actuel en cas d’impossibilité d’accord pour arriver à la majorité absolue), l’Italie ne sera pas en mesure d’avoir un gouvernement aux pouvoirs réels et cohérents avec une ligne politique claire.

Les prochains jours et semaines seront clairement à suivre côté transalpin, afin de voir si les responsables politiques vont réussir à sortir par le haut (en ont-ils seulement les moyens ?) d’une crise institutionnelle et politique, aux conséquences économiques, sociétales et démocratiques désastreuses. L’Italie a de nombreux atouts pour redevenir une puissance majeure en Europe, mais il lui manque une structure du pouvoir forte, guidée par un programme politique réaliste ; c’est ce qu’ont montré les élections du 4 mars.

© Photo : Wikimedia Commons (Luigi di Maio), PxHere et Flickr (Jackson Pollock)

Maxime Pinard
Maxime Pinard est diplômé en histoire contemporaine et en droit international et européen. Il mène des recherches sur le cyberespace, et la géopolitique de l’Italie et du Yémen. Il anime également le site de recensions d’ouvrages de géopolitique, « Livres & géopolitique ».