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États-Unis : l’impossible réforme de l’immigration ?

Dans le cadre de sa nouvelle politique migratoire, et en l’absence pour l’heure de réforme de la législation, l’administration Trump sépare, depuis bientôt deux mois, les enfants de leurs parents n’ayant pas de papiers et voulant passer la frontière. C’est le mythe de la préservation de l’« identité blanche » des États-Unis qui est en jeu pour Donald Trump. Avec pour ligne de mire, sa réélection en 2020.

Article paru également sur le site du Nouveau Magazine Littéraire (et mis à jour).

Il a beau avoir signé, le 20 juin dernier, un executive order pour y mettre fin, les images, très dures, d’enfants enfermés dans de grandes cages en verre, pleurant et appelant leur père ou leur mère en hurlant seront-elles, comme l’écrit la journaliste américaine Jill Abramson dans The Guardian, le « Katrina » de Donald Trump ? L’insensibilité de George W. Bush face à l’ouragan qui avait dévasté notamment la Louisiane en 2005 avait alors considérablement affaibli sa popularité.

La politique de « tolérance zéro » imposée en avril 2018 par l’administration en place et plus précisément le ministère de la Justice va plus loin que les mesures précédentes. Ainsi, tous les clandestins qui franchissent la frontière doivent désormais être poursuivis au pénal, et ce, avant même que leur dossier de demande d’asile ne fasse l’objet d’un examen. Les enfants ne pouvant être incarcérés, ils sont donc séparés de leurs parents et… enfermés par ailleurs. C’est inédit dans l’histoire récente. Jusqu’ici, les gouvernements avaient privilégié des poursuites au civil. Depuis début mai, ce sont ainsi près de 2 500 jeunes qui ont été enlevés à leur famille, majoritairement des immigrés venus non pas du Mexique, mais des pays d’Amérique centrale. Le décret signé hier est censé y mettre un terme…

Le pari du chantage à la réforme

Mais c’est au Congrès que, sur ce sujet, les décisions pérennes doivent se prendre, par la loi. Donald Trump veut que sénateurs et représentants s’accordent pour réduire drastiquement le regroupement familial et suppriment la possibilité de bénéficier d’un visa par le système de loterie dont la raison d’être est d’encourager la diversité des migrants. Trump fait le pari du chantage aux démocrates sur la réforme de cette législation : ces images difficiles cesseront, a-t-il dit, dès que vous accepterez mes conditions sur l’immigration.

Ce pari est risqué. Politique « inhumaine » « scandale », « honte » : Trump a été interpellé avec force par des élus de l’opposition. Beaucoup résistent. Sept gouverneurs, y compris parmi les républicains, ont démobilisé leurs troupes de la garde nationale pour protester contre les séparations des enfants et de leurs parents. Ceux qui, au sein du Grand Old Party, ont la fibre chrétienne prononcée, à l’instar de Laura Bush, l’épouse de l’ancien président, s’opposent à cette politique et beaucoup en redoutent les répercussions auprès de leur électorat, à un peu plus de quatre mois des midterms, les élections législatives de mi-mandat. Or, selon un sondage de CNN, si deux tiers des personnes interrogées se disent opposées aux mesures de séparation des jeunes de leur famille, une majorité d’électeurs républicains les soutiennent… Pour l’heure. Et le résultat est sans doute différent État par État.

Le parti républicain est profondément divisé, et depuis longtemps, sur le sujet de l’immigration qui est sa « patate chaude ».

Plusieurs responsables religieux, chez les baptistes, les catholiques ou les mormons, par exemple, ont eux aussi exprimé leur regret. Le monde économique n’est pas en reste. Les géants du numérique, très mobilisés, depuis des années, pour une réforme libérale de l’immigration, s’engagent : Mark Zuckerberg dit aider des ONG qui accompagnent les migrants ; Sundar Pichai, le PDG de Google, parle d’histoires « déchirantes », et Tim Cook, le PDG d’Apple, fustige des mesures « inhumaines ».

Depuis le mois de janvier dernier, le projet de réforme de l’immigration est sur l’agenda du Congrès. Outre l’hypothèse d’un durcissement de l’immigration légale (avec le risque de se priver d’une main d’œuvre peu ou très qualifiée, nécessaire à certains secteurs économiques – agriculture, aide à la personne, nouvelles technologies, etc.) et celle d’un contrôle encore plus strict de l’immigration illégale – on dénombre environ 11 millions de clandestins aux États-Unis –, sont en jeu, également, la construction du mur le long de la frontière mexicaine, que personne ne veut payer mais que Trump a promis, ainsi que la question des 700 000 « dreamers », qui cristallise l’opposition entre les partis républicain et démocrate.

Ces jeunes, arrivés clandestinement aux États-Unis avec leurs parents, alors qu’ils étaient mineurs, bénéficiaient jusqu’ici du programme Deferred Action for Childhood Arrivals (DACA) d’Obama qui leur offrait un statut d’exemption, i.e.la possibilité de faire des études puis de travailler légalement. Trump a mis un terme à ce statut mais sans qu’aucun plan B n’ait été décidé sur le plan législatif.

La ligne « dure » de Jeff Sessions

Le président, dans l’entourage duquel la ligne « dure », celle de Jeff Sessions, le ministre de la Justice, l’emporte, considère que les immigrés, clandestins ou non, menacent la sécurité des États-Unis. Ils sont, avec les musulmans, les « ennemis intérieurs » de l’Amérique de Trump. La question migratoire a toutefois, pour l’heure, peu de chance de bénéficier d’un accord bipartisan au Congrès. À cela s’ajoute que le parti républicain est profondément divisé, et depuis longtemps, sur ce sujet qui est sa « patate chaude ».

En 2013 et 2014, de difficiles tractations ont eu lieu au Sénat et à la Chambre des représentants mais sans succès. Si, à droite, une grande partie des milieux économiques, les élus modérés, les libertariens et certaines églises chrétiennes souhaitaient une politique libérale, c’était le contraire pour les ultra-conservateurs, menés alors par le Tea Party. En 2012, le sénateur républicain de Caroline du Sud Lindsay Graham, parlait, à propos du refus de son parti de prendre acte, y compris sur le plan électoral, des évolutions démographiques inéluctables, de « spirale de la mort démographique ».

In fine, c’est le mythe de la fermeture des frontières et, avec lui, celui d’une préservation de l’« identité blanche » de l’Amérique qui sont en jeu pour un président qui regarde déjà vers 2020 pour sa réélection et qui veut absolument conserver sa majorité après les midterms. Il a besoin, pour cela, de faire le plein de voix dans cette partie des électeurs blancs, masculins, des classes moyennes et populaires qui ont en horreur le multiculturalisme et le métissage… même s’il s’agit d’enfants ?

© Photo : Flickr

Marie-Cécile Naves

Marie-Cécile Naves