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Faire la différence : immense défi et peu de marge pour les socialistes espagnols

L’arrivée au pouvoir, en Espagne, des socialistes, et la nomination du nouveau premier ministre, Pedro Sanchez, ont pour le moins été inattendues. Retour sur les principaux défis que devra relever une équipe gouvernementale inédite par la place faite aux femmes et à la ligne européenne, mais fragilisée par la faiblesse de sa base au Parlement espagnol.

2004 et 2018 : deux années, deux retours des socialistes au pouvoir en Espagne, deux scénarios pour le moins inattendus.

2004, année d’un drame terrible à Madrid et sa banlieue. Le jeudi 11 mars, à 7h40, l’attentat le plus meurtrier de son histoire frappe le pays. Dix bombes explosent, 191 personnes sont tuées, des milliers d’autres blessées. Le chef du gouvernement, le conservateur José Maria Aznar, dont le parti est assuré dans tous les sondages de remporter les élections législatives qui doivent se dérouler trois jours plus tard, accuse sans fondement l’ETA – et cela jusqu’au samedi – d’être l’auteur des attaques. Qui sont pourtant revendiquées le soir même de l’attentat par un groupe de la mouvance Al-Qaïda.

Les trahisons conservatrices

Les Espagnols ne pardonnent pas aux conservateurs – qui avaient décidé en mars 2003, contre l’opinion publique, d’envoyer des troupes en Irak aux côtés des Britanniques et des Américains – ce qui est perçu comme une tentative de manipulation alors que le pays est en deuil. Et leur signifient leur désapprobation dans les urnes : alors que le poste de Premier ministre semblait encore quelques jours auparavant promis à Mariano Rajoy – successeur pour le Parti populaire (Partido Popular) de José Maria Aznar –, c’est le socialiste José Luis Rodriguez Zapatero qui prend, le 16 avril 2004, la tête du pays.

Quatorze ans plus tard, le contexte a beaucoup changé, les acteurs moins. Le Parti populaire, toujours dirigé par Mariano Rajoy, à la tête de l’Espagne depuis décembre 2011, s’est définitivement englué dans les scandales de corruption. L’ampleur de l’affaire Gürtel, jugée devant le tribunal de l’Audience nationale (la Audiencia nacional), ne peut être que difficilement appréhendée tellement elle se révèle inimaginable.

Dans leur verdict, les juges ont assigné au Parti populaire – sorti majoritaire, mais avec seulement 137 députés, des élections de juin 2016 au Congrès – un coup de semonce dont il ne se remettra, le cas échéant, qu’à long terme, en dénonçant « un authentique système de corruption institutionnalisé. » Membre du Parti populaire espagnol, François Fillon aurait presque pu passer pour un enfant de choeur. C’est dire.

La honte Gürtel

Il ne doit pas être aisé pour un lecteur français de concevoir l’ampleur du scandale de corruption politique Gürtel tant il a peu d’équivalents – et espérons qu’il n’en ait pas dans les années à venir – en Europe occidentale.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 29 condamnations (37 accusés ont été jugés), 351 années de prison (dont 51 ans et 11 mois pour l’homme d’affaires Francisco Correa) si l’on additionne l’ensemble des condamnations, un réseau délictuel de financement du Parti conservateur, impliquant anciens dirigeants du parti et entrepreneurs véreux, qui a duré pendant six ans, de 1999 à 2005.

Même si le scandale Gürten n’a pas éclaboussé son camp – le Parti socialiste espagnol étant cependant également touché par des affaires de corruption –, c’est peu de dire qu’il y aurait pu y avoir un contexte politique plus sain pour l’arrivée de Pedro Sanchez au Palais de la Moncloa.

N’en jetez plus ? L’ancien sénateur et trésorier du Parti populaire, Luis Bárcenas, a quant à lui été condamnée à une peine de 33 ans de prison, et à rembourser 44 millions d’euros. Et le Parti populaire, en tant qu’entité juridique, a lui-même été condamné à rembourser 250 000 euros.

La dernière pierre de cet édifice : la crédibilité des propos de Mariano Rajoy mise en cause par le verdict. S’il y a une certitude en Espagne aujourd’hui, c’est bien celle-ci. La prise de pouvoir par le chef du parti socialiste espagnol n’a eu qu’une cause : l’impossibilité pour Mariano Rajoy de conserver son poste à la tête du gouvernement. Même si le scandale Gürten n’a pas éclaboussé son camp – le Parti socialiste espagnol étant cependant également touché par des affaires de corruption –, c’est peu de dire qu’il y aurait pu y avoir un contexte politique plus sain pour l’arrivée de Pedro Sanchez au Palais de la Moncloa.

Dépasser la coalition du rejet

De fait, que l’on considère ou non que Pedro Sanchez ait intelligemment manœuvré pour faire voter, le 1er juin 2018, sa motion de censure – adoptée par 180 parlementaires – est anecdotique et ne saurait constituer une preuve de son habileté politique. Car c’est à l’issue des élections de novembre 2015 et après que Mariano Rajoy eut jeté l’éponge faute d’avoir pu former une coalition autour du Parti populaire qu’il aurait dû trouver une solution parlementaire. Certes, l’attitude du leader de Podemos, Pablo Iglesias, a alors fortement contribué à rendre impossible la coalition a priori la plus évidente. Mais le chef du Parti socialiste a eu aussi sa responsabilité dans l’épisode.

Il se retrouve aujourd’hui face à un défi qui pourrait prendre des allures de gouffre : gouverner un pays sans base politique stable et garantie au Congrès (son parti n’y a que 84 députés). La composition de son gouvernement – saluée par la presse espagnole comme par la presse européenne –, majoritairement féminin et très pro-européen, a montré que Pedro Sanchez n’avait pas pour seule ambition de gérer les affaires courantes. Sa décision d’accueillir l’Aquarius et ses 629 migrants, message à la fois diplomatique et de solidarité, également.

Il faudra que Pedro Sanchez montre une volonté et une capacité à proposer un projet ambitieux et de long terme pour un pays dont le système politique pourrait être, bien au-delà des atermoiements de 2015-2016, durablement déstabilisé par un quadripartisme inédit.

Mais ses marges de manœuvre sont quasiment inexistantes pour engager des transformations dans un pays qui reste socialement et économiquement fragilisé par les stigmates en profondeur qu’y a laissés la crise financière de 2008, divisé au sujet de la Catalogne, et dont la population a encore montré récemment, après le jugement des violeurs de « la Meute », la force de son engagement dans la rue pour protester contre l’injustice.

Échappera-t-il prochainement à de nouvelles élections législatives, qu’elles se déroulent à l’automne 2018 ou au printemps 2019 ? Sans doute pas. Pour que le Parti socialiste puisse imaginer être un candidat sérieux à l’obtention d’une majorité, il faudra toutefois que Pedro Sanchez ait montré, lors de ses quelques mois à la tête de l’Espagne, à la fois une volonté et une capacité à proposer un projet ambitieux et de long terme pour un pays dont le système politique pourrait être, bien au-delà des atermoiements de 2015-2016, durablement déstabilisé par un quadripartisme inédit.

© Photo : Flickr

Agathe Cagé
Agathe Cagé est politiste, elle a été conseillère puis directrice adjointe du cabinet des ministres de l’éducation nationale de 2014 à 2017. Elle est aujourd’hui présidente de l’agence compasslabel.fr En Savoir Plus ...