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François Hollande, « à deux doigts d’être aimé »

Rendons à César ce qui appartient à César. L’ancien Président de la République, François Hollande, possède un des humours les plus fins du monde politique français de ces dernières années. Il est d’ailleurs venu se faire remettre, le 28 novembre, avec un plaisir non dissimulé, le grand prix 2017 de l’humour politique, attribué par le Press Club de France.

Récompensée non pour une seule mais pour plusieurs de ses saillies de l’année 2016 – dont la fameuse « Je salue Christiane Taubira… Sa voix peut porter, même quand elle ne dit rien » –, l’ex-locataire de l’Élysée est notamment l’auteur de cette confidence à L’Obs : « Aujourd’hui, je suis à deux doigts d’être aimé. »

« Aujourd’hui, je suis à deux doigts d’être aimé ». Petite phrase qui prête à sourire, si elle est lue au regard des difficultés de popularité rencontrées par le futur habitant de Tulle au cours d’un mandat qui n’a pas vu l’inversion de la courbe du chômage, et a été marqué par la blessure – restée non cicatrisée à gauche – ouverte par le projet de déchéance de nationalité pour les binationaux, ainsi que par la loi travail.

Ne fâcher personne, ne jamais trancher

En mai 2017, après cinq ans d’exercice du pouvoir, le bilan du quinquennat en matière de popularité présidentielle était sans appel : un taux de satisfaction du chef de l’État stagnant autour des 20 % (à l’exception des périodes ayant suivi les attentats de janvier et novembre 2015), allant même s’effondrant jusqu’à la barre des 10% en juin 2016 (en pleine pénurie d’essence, sur fond de crise sociale).

« Aujourd’hui, je suis à deux doigts d’être aimé ». Petite phrase qui, analysée comme la parole d’un homme d’État, dit beaucoup de sa pratique du pouvoir. Celle-ci est tournée en premier lieu vers la recherche de l’adhésion de la part de celui qui fut salué (ou dénigré) pour s’être illustré, lors de son mandat de premier secrétaire du parti socialiste, pour son art du compromis, et qui est reconnu comme un expert de tout premier plan des convergences parallèles.

Peut-on appliquer les mêmes contorsions intellectuelles et politiques à la tête de l’État que celles qui ont conduit un parti à faire campagne pour le « oui » lors du référendum sur le traité constitutionnel européen, tout en acceptant qu’une partie de ses troupes mène tambour battant, malgré le résultat d’un vote interne, campagne pour le « non » ?

La décision est souvent l’art d’être cruel à temps (Henry Becque)

Peut-on, élu Président de la République sur la promesse de défendre la filière d’excellence qu’est la filière sidérurgique française, laisser quelques mois plus tard s’affronter médiatiquement, sur le dossier des hauts fourneaux de Florange, son Premier ministre et son ministre du Redressement productif comme deux enfants bagarreurs entre lesquels on ne voudrait s’interposer ?

Un Président de la République peut-il avec succès (pour le pays), et dans la durée, opter pour la posture de Sphinx, laissant dans le doute le plus épais sur ses volontés réelles chacun de ses interlocuteurs, puis dissipant la brume de satisfaction qu’il a su créer par des décisions aux fondements peu compréhensibles, si ce n’est peu assurés ?

Passer maître dans l’art du petit jeu « ni oui, ni non » présente quelques limites au-delà de l’âge de douze ans. Si le « gouverner, c’est choisir, si difficiles que soient les choix », prononcé le 3 juin 1953 par Pierre Mendès France fait figure de référence obligée dans le discours d’investiture de tout nouveau Premier ministre français, c’est aussi qu’il donne le cap d’une pratique du pouvoir forte, efficace et au service des Français dans des périodes marquées par l’adversité.

L’art de gouverner est-il conciliable avec celui de se faire aimer ?

C’est à cette pratique du pouvoir que les parlementaires ont, en juin 1954 et quelques semaines après la défaite de Diên Biên Phu, décidé d’accorder leur confiance, alors qu’il n’avait pas permis, un an auparavant, au même Pierre Mendès France de former un gouvernement. Pour conclure la paix en Indochine, préparer l’indépendance de la Tunisie et amorcer celle du Maroc, le président du Conseil n’a cherché ni l’amour des Français, ni celui de la presse, ni celui des puissants.

Connaissait-il ce mot du dramaturge français du XIXe siècle Henry Becque : « la décision est souvent l’art d’être cruel à temps » ? Il savait en tout cas avec une agilité sans pareil gouverner au sens noble du terme : constater, décider, annoncer, s’engager et agir dans le respect de la parole donnée.

L’art de gouverner est-il conciliable avec celui de se faire aimer ? Certains responsables politiques gagneraient à poser sur le plus célèbre des traités de gouvernement, Le Prince de Machiavel, un peu plus que ces regards, attendris ou amusés, que l’on a pour nos anciennes lectures de lycéens. Car l’humaniste italien a le mérite d’asséner et d’illustrer quelques vérités au caractère étonnement intemporel : les gouvernants doivent tenir leur parole, prendre soin de n’être ni méprisé, ni haï, et ne pas accorder d’importance démesurée au fait d’être aimé. Ni d’ailleurs de ne pas l’être ; Clemenceau touchait juste en leur conseillant de ne « craindre jamais de [se] faire des ennemis. Si vous n’en n’avez pas c’est que vous n’avez rien fait. »

Rechercher l’adhésion des deux côtés de la balance, c’est risquer de ne la trouver ni de l’un, ni de l’autre. Peu de responsables politiques récents ont manié à la hauteur de François Hollande l’art de rendre ses interlocuteurs satisfaits d’un échange toujours perçu comme chaleureux et emprunt d’écoute et d’humour. Mais c’est une stèle enterrant ses promesses, sur laquelle le mot « trahison » figure en belle place, que les ouvriers de Florange ont déposée en 2013.

Emmanuel Macron s’essaie, avec une pratique du gouvernement qu’il a lui-même qualifiée de « jupitérienne », à un exercice différent. Main et regard de fer derrière un sourire de velours, à la manière thatchérienne, il n’hésite pas à se faire dire, par le relais des médias et du jeu des portraits flatteurs, ferme, dur, voire cassant, dans son exercice du pouvoir. Sans toutefois parvenir à échapper à la tentation de l’humour bon public.

Son « il est parti réparer la climatisation », lancé sur le ton de la boutade à la figure du président burkinabé Roch Kaboré, et pas peu plus inspiré que son « kwassa-kwassa pêche peu, il amène du comorien », lui a permis de rendre quelques instants hilare son audience. Aux responsables politiques qui se réjouissent des hommages rendus aux bons mots, il faudrait toutefois rappeler, à l’occasion, ceux ciselés au cordeau de la philosophe Hannah Arendt dans son essai Between Past and Future : « L’autorité ne peut se maintenir qu’autant que l’institution ou la personne dont elle émane sont respectées. Le mépris est ainsi le plus grand ennemi de l’autorité, et le rire est pour elle la menace la plus redoutable. » Il n’y a jamais très loin entre faire rire et faire rire de soi.

© Photo : Flickr

Agathe Cagé
Agathe Cagé est politiste, elle a été conseillère puis directrice adjointe du cabinet des ministres de l’éducation nationale de 2014 à 2017. Elle est aujourd’hui présidente de l’agence compasslabel.fr En Savoir Plus ...