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Génération Y, Millenials : culture geek

Dans sa dernière enquête, publiée sous forme de livre, « Les techno-cultures juvéniles : du culturel au politique » (L’Harmattan, 2018), la sociologue Sylvie Octobre analyse les pratiques culturelles de la jeunesse née à l’ère du numérique. Elsa Guippe, auteur pour Chronik.fr d’une série dédiée aux Millenials, en présente les principaux résultats, à l’opposé des discours déclinistes et de leurs idées reçues sur les jeunes et sur les geek.

« Geek, like, fake, gaming », c’est par ce vocabulaire propre aux nouvelles générations que Sylvie Octobre introduit son nouveau livre, interrogeant par ce lexique les mécanismes qui ont placé la technologie au cœur des cultures juvéniles. Smartphones toujours à la main, utilisés comme premiers terminaux culturels, les jeunes reçoivent et produisent des contenus en permanence. Bénéficiant jour et nuit d’un « hyper choix » fourni par leur connexion Internet, la génération Youtube est plus que jamais « consomm-actrice ». Sylvie Octobre définit les jeunes comme des « consommateurs-acteurs », médiateurs et parfois co-créateurs de culture (ce sont les « pro-am » ou professionnels-amateurs.)

Ils sont aujourd’hui submergés par un monde culturel transmédiatique, dont l’un des exemples les plus connus est la saga Harry Potter : « Harry Potter est à la fois personnage de romans, de films, de jeux vidéo et de produits dérivés, de blogs, de sites Internet. Savez-vous que l’École de Poudlard existe sur Internet et que vous pouvez y suivre des leçons pour obtenir votre diplôme de sorcier ? Harry Potter est devenu un ‘monde’ culturel transmédiatique, auquel les jeunes peuvent contribuer, en s’engageant dans les clubs de fans, l’écriture de fanzines ou de spin off », écrit l’auteure.

Ce qui différencie le plus ces jeunes des générations précédentes est donc certainement le fait qu’ils ne sont plus seulement consommateurs passifs de contenus culturels mais qu’ils agissent sur ces derniers, rendus accessibles grâces à des technologies du numérique multiples, en accélération constante, « à la portée de chacun, à faible coût économique et humain. »

« Chaque génération est le barbare de la précédente », rappelle la sociologue. Elle oppose les discours déclinistes, qui s’insurgent contre « la perte de valeur, de qualité culturelle, voire de sens moral », l’accroissement des inégalités et la peur de la globalisation de la culture comme synonyme d’uniformisation des biens culturels, aux analyses plus optimistes sur les formidables espaces de créativité générés par les nouvelles technologies. Son enquête constitue une immersion en profondeur dans les transformations des sociétés contemporaines et la reconfiguration des normes de construction de soi que les techno-cultures globalisées provoquent.

Les jeunes, toujours plus demandeurs d’outils numériques, « d’appareils nomades, équipés de fonctionnalités multiples au croisement de la culture, de l’entertainment et de la communication », dont ils s’emparent dès le plus jeune âge, se sont totalement adaptés au bouleversement des modes d’accès aux contenus culturels et, de fait, consomment de plus en plus de produits culturels.

La culture du binge, ou consommation sans limite

Sylvie Octobre analyse avec acuité la manière dont le développement des consommations à volonté (replay, podcast, streaming ou téléchargement) alimente l’intérêt pour le divertissement, et la croissance du capitalisme émotionnel qui est au « fondement de l’écologie des réseaux sociaux à travers les Like, les amis, les followers. »

Cette culture de la consommation à volonté redistribue également les cartes de la temporalité, les usages du numérique ne répondant plus à une consommation linéaire d’un produit (« faire une chose à la fois et du début à la fin »), et ne dépendant plus des grilles de diffusion classiques et institutionnelles : « on consomme ce qu’on veut quand on veut. » Les jeunes consomment et partagent des contenus culturels dans tous les interstices des temps sociaux et privés.

Les techno-cultures juvéniles ne sont plus liées à la détention du savoir, aux dimensions cognitives de l’expérience vécue, à sa conservation, sa mémorisation sur le long-terme, mais à l’aisance des jeunes à trouver la source du savoir, de l’information et à mémoriser les multiples processus d’accès à l’information.

« Ces transformations sont souvent accusées de tuer la ‘vraie’ culture, présentielle, institutionnelle et de qualité », souligne Sylvie Octobre, rappelant la persistance des critiques formulées par des esprits nostalgiques pour lesquels « culture et revendication politique collective cheminaient de concert »,  jadis.

Les techno-cultures juvéniles suscitent également des interrogations et des craintes quant à l’utilisation des données personnelles et des calculs algorithmiques de la part des géants du numérique, qui mesurent, prédisent, évaluent choix, goûts et actions. Ces calculs détermineraient de plus en plus nos habitudes et nos cercles sociaux, créant un entre-soi, un développement des communautarismes et renforçant les déterminismes et inégalités en nous proposant de consulter des sites, d’acheter des produits ou de consommer des contenus culturels avant même que nous en ayons eu l’idée. « L’agrégation des traces, jugements et signes individuels, pour calculer les comportements culturels individuels futurs, tend à ramener à ce que l’on aime déjà et produit de puissants effets d’homogénéité culturelle, contrairement à l’idéal libertaire qui a présidé à la création de l’Internet », indique la spécialiste.

Jeunesse du process

Malgré les craintes liées aux techno-cultures juvéniles, Sylvie Octobre expose les nouvelles perspectives que ces dernières peuvent offrir aux jeunes générations qui, plus autonomes, peuvent contribuer à la construction du savoir, mettre en avant leurs compétences individuelles, participer, se mobiliser, s’engager, impulser des projets de manière beaucoup plus agile, incarnant des rôles non statutaires, définis en fonction d’enjeux circonstanciés. L’agilité des jeunes, leur adaptabilité, est liée au fait que les techno-cultures juvéniles ne sont plus liées à la détention du savoir, aux dimensions cognitives de l’expérience vécue, à sa conservation, sa mémorisation sur le long-terme, mais à l’aisance qui est celle des jeunes à trouver la source du savoir, de l’information et à mémoriser les multiples processus d’accès à l’information en naviguant sur les réseaux.

Par ailleurs, la sociologue déconstruit les idées reçues selon lesquelles les techno-cultures simplifient, créent un nivellement par le bas. Elle donne pour exemple le phénomène des séries TV, en pleine explosion chez les nouvelles générations, objets multiculturels de plus en plus élaborés : « On peut (…) citer le développement de techniques de suspension de l’attention ou cliffhangers, la multiplication et la complexification des trames narratives ainsi que l’approfondissement au long cours de personnages de plus en plus sophistiqués et ambivalents, mais aussi l’émergence de formats de visionnage. »

Quant aux discours alertant sur la nocivité d’une consommation excessive du web et des outils numériques par les jeunes, dont découleraient leur faible capacité d’attention et de concentration et une obsession grandissante pour la mise en scène de soi et la monétisation de son image (« l’économie de l’attention est liée au besoin de notoriété »), Sylvie Octobre rappelle que les techno-cultures ont aussi permis le développement de la polyactivité (multi-tasking). Pour elle, cette polyactivité ne constitue pas un obstacle à la construction de soi mais au contraire révèle une « capacité à organiser l’attention de manière optimale dans le temps. »

Sylvie Octobre souligne également qu’Internet a généré un retour vers l’écrit (certes fort différent) et la lecture : création de blogs, commentaires, statuts postés sur les réseaux sociaux et « lecture qui valorise les liens hypertexte, les cheminements de pensée au gré des intérêts et des curiosités. »

Enfin, les techno-cultures juvéniles révèlent la montée d’un cosmopolitisme esthético-culturel, inédit, lié à la mobilité des jeunes, qui l’ont érigée « en valeur, que cette mobilité soit réelle ou virtuelle mais plus encore capacité psychique d’adaptation et d’ouverture. » En somme, le monopole de la culture « légitime » n’est plus valable chez les jeunes, qui préfèrent une culture populaire dont de nombreuses analyses révèlent qu’elle rendrait même plus intelligent.

Des inégalités persistantes

Malgré tout, pour faire une utilisation pertinente de l’offre monumentale de contenus et d’informations disponible sur les réseaux, les jeunes doivent nécessairement développer certaines compétences, faire des choix et émettre des jugements de qualité et de fiabilité, jugements qui reposent sur leur positionnement dans un espace social, culturel et technologique. « Tous les jeunes ne se meuvent pas avec aisance dans le monde des pro-ams : seuls les plus dotés en ressources culturelles, et les plus motivés le font », écrit Sylvie Octobre.

Sylvie Octobre fait la part des choses sur une jeunesse trop souvent déconsidérée, méprisée, perçue comme bêtifiée par un Internet vecteur d’inégalités et de désenchantement, jeunesse qui constitue pourtant une actrice de plus en plus incontournable de création de cultures émancipatrices.

Le manque ou l’absence de connexion, le manque d’accès à la culture ou la mauvaise utilisation de la connexion deviennent de plus en plus excluants. Aux propos d’Hillary Clinton (alors qu’elle était Secrétaire d’État des États-Unis) qualifiant Internet de « grand égalisateur », Sylvie Octobre oppose des inégalités d’accès toujours très présentes chez les jeunes, qu’il s’agisse de conditions de ressources ou de persistance de stéréotypes. Le sexisme, qui demeure bien ancré dans les techno-cultures juvéniles, est pour la sociologue l’un des révélateurs de ces inégalités : « La révolution techno-culturelle, bien loin de favoriser la mixité, s’est transformée en machine à (re)produire de la différenciation. Les filles sont ainsi toujours mieux représentées dans les pratiques culturelles amateurs traditionnelles, les loisirs encadrés (école de musique, de danse, bibliothèque, musée). »

Ainsi, si les usages des techno-cultures semblent reposer sur une forte autonomie des individus, et une liberté plus grande, Sylvie Octobre rappelle que ces activités sont structurées en fonction de fortes contraintes sociales. Des études (telles que celle d’Emmaüs Connect) ont d’ailleurs révélé les difficultés d’usages de jeunes en difficulté sociale ou en décrochage scolaire, qui ont moins accès à un smartphone ou un ordinateur que les autres.

C’est pourquoi la puissance publique a tout son rôle à jouer, notamment dans sa construction des politiques éducatives, pour permettre à tous les jeunes sans exception de se former aux usages du numérique. L’éducation à la citoyenneté et au numérique est indispensable dans un contexte de recours massif aux outils numériques pour toute forme de participation démocratique, d’expérience de l’engagement ou d’activisme. Elle est  aussi nécessaire face au développement croissant des régimes de « vérités polyphoniques », qui nécessite un esprit critique de plus en plus aiguisé face aux alternatives facts, fake news, hoaxs, trolls et autres complotismes.

« Il n’est rien de ‘naturel’ aux apprentissages culturels et numériques, tous les jeunes ne développent pas les mêmes savoir-faire, savoir-être et faire-savoir, tous ne parviennent pas à les réinvestir dans d’autre champs, rentables ou valorisés socialement, tous ne sont pas également entrés dans la citoyenneté techno-culturelle », résume Sylvie Octobre.

Analysant les arguments des technophiles et des technophobes sur les techno-cultures juvéniles, Sylvie Octobre fait la part des choses sur une jeunesse trop souvent déconsidérée, méprisée, perçue comme bêtifiée par un Internet vecteur d’inégalités et de désenchantement, jeunesse qui constitue pourtant une actrice de plus en plus incontournable de création de cultures émancipatrices. Une lecture utile contre les idées préconçues.

Sylvie Octobre, Les techno-cultures juvéniles. Du culturel au politique, éditions L’Harmattan, mars 2018, 216 pages, 23 euros.

© Photos : Flickr et Pixabay

Elsa Guippe

Elsa Guippe

Elsa Guippe est diplômée en droit et en relations internationales, spécialisée en action publique et communication politique. Elle est aujourd’hui directrice générale de l’agence compasslabel.fr En savoir plus ...