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Le genre, au cœur de la violence politique en démocratie

Le sociologue américain Michael Kimmel vient de publier « Healing from Hate. How Young Men Get into – and out of – Violent Extremism ». Kimmel, spécialiste des questions de masculinité, rendu célèbre par son livre « Angry White Men. American Masculinity at the End of an Era » (Nation Books, 2013), qui donnait à voir l’élection de Donald Trump sous un jour original, poursuit ici sa réflexion sur le rôle joué par le genre et la norme de masculinité hégémonique dans la violence politique et les meurtres de masse dans nos démocraties.

Cet article reprend une partie des éléments d’une longue tribune publiée dans Le Nouveau Magazine Littéraire, le 28 mai 2018.

Michael Kimmel a réalisé plus de 70 entretiens aux États-Unis, en Suède, au Royaume-Uni, au Canada et en Allemagne auprès d’anciens adeptes, de « repentis » de l’extrême droite raciste (Ku Klux Klan, néo-nazis, membres de groupes anti-immigrés) et du djihadisme. Ils lui ont raconté leur parcours de vie, leur engouement pour une « communauté » à la fois protectrice et haineuse, leur adoption d’un corpus idéologique extrémiste et leur attirance pour la violence et le désir de vengeance sur l’Autre. Ils lui ont raconté, aussi, comment ils s’en sont sortis.

Si, comme l’explique l’auteur avec beaucoup de pédagogie, cette violence ne peut, ni ne doit être uniquement analysée au prisme du genre, celui-ci est toujours présent. L’entrée dans l’extrême droite ou le terrorisme s’explique par une multitude de facteurs individuels – histoires familiales, scolaires, affectives, sexuelles difficiles, voire traumatiques – et collectives – ressentiment par rapport à l’effritement des repères traditionnels, à la mondialisation économique et culturelle, à l’immigration, etc. Explication – est-il encore utile de le rappeler ? – ne vaut pas justification. Mais pour lutter contre un problème de société, il faut le comprendre, donc l’expliquer. Or, l’approche par le genre ne fait pas partie des référentiels des politiques, des juges et des psychiatres.

Presque tous les auteurs de meurtres de masse, la quasi totalité des suprémacistes blancs, comme ceux qui ont tué une jeune femme à Charlottesville, aux États-Unis, en août 2017 et dont les actes n’ont pas été condamnés par le président Trump, et l’immense majorité des djihadistes sont cependant des hommes. Si c’était, à l’inverse, des femmes, il est certain que la question du genre serait convoquée. Mais la violence, y compris – surtout ? – la violence meurtrière étant encore considérée comme « naturellement » masculine, le sujet est évacué. « Boys will be boys »… Comment expliquer, demande alors Kimmel, qu’un très faible nombre d’hommes deviennent des terroristes ?

La masculinité comme « performance sociale »

D’où leur vient cet attrait pour la violence ? Chez certains hommes, souvent très jeunes, le décalage ressenti avec les normes dominantes et stéréotypées de la masculinité hégémonique, toxique, trouve dans la haine et la domination de l’Autre le seul exutoire possible. Face à une impossibilité d’exprimer des émotions négatives, ces hommes, qui ont en commun une identité masculine fragilisée, traduisent leur frustration en haine. L’entrée dans un groupe violent – un passage en prison et/ou des forums sur Internet étant souvent décisifs dans les processus de radicalisation – signifie la promesse de retrouver un honneur, une fierté estimés perdus : la masculinité est vue comme une « performance sociale », dit Kimmel. Leur vie retrouve un sens.

Car le groupe offre la possibilité d’exercer une mission sacrée qui compense un manque et agit comme un « aphrodisiaque politique ». L’idéologie mobilisée se nourrit d’affects puisant dans la paranoïa, le conspirationnisme. Le schéma connu du « Eux » versus « Nous » est une vieille antienne. Les ennemis, qu’ils soient musulmans, juifs, chrétiens, gays, noirs ou blancs, étrangers ou nationaux, sont soit hypermasculinisés, soit hypomasculinisés. Dans les deux cas, ils sont menaçants. Le groupe est solidaire face à un monde hostile, qu’il s’agit d’anéantir ou de punir.

Il incombe au politique, dans nos démocraties, de reconstruire un récit commun, contraire à ceux, identitaires, genrés, excluants, des extrêmes.

La promesse de gloire, de célébrité et d’importance sociale – qui peut aller jusqu’à l’attentat-suicide – est formulée, et les femmes sont la récompense. Et quant à celles qui s’engagent dans la violence extrémiste, Kimmel explique qu’elles sont, elles aussi, sensibles à l’effondrement des traditions dans la société, animées par un ressenti raciste, et qu’elles éprouvent le besoin d’incarner un rôle social utile dans une communauté qui glorifie le « féminin » au sens sacré du terme, celui de la mère et de l’épouse. Cependant, parce qu’elles finissent la plupart du temps par être elles-mêmes victimes de violences et d’abus, du fait précisément d’une vision binaire et figée des hommes, des femmes et de leurs interactions, elles ne restent pas.

La nécessité d’un contre-récit pour sortir de la violence

Pour beaucoup d’hommes aussi, la rupture avec le groupe finit par se produire. Le « rite de passage » de la jeunesse est passé. Ou bien le décalage est devenu trop important entre la vie dans le groupe et les principes affichés par ce dernier : la rupture avec l’aspiration ascétique (dans le cas du djihadisme), la présence ou le contact avec des personnes issues des minorités (chez les néo-nazis ou les militants anti-immigrés). Ou bien encore parce qu’un événement extérieur met au jour l’impossibilité de continuer : une rencontre amoureuse, la reconnexion avec sa famille, le fait d’avoir trouvé un emploi, etc.

Kimmel met en valeur le travail d’associations qui, dans les différents pays qu’il a étudiés, aident les individus à quitter le groupe, la haine et la violence, souvent avec difficulté. « EXIT », en Suède et en Allemagne, « Life After Hate » aux États-Unis, la fondation « Quilliam » au Royaume-Uni proposent des thérapies, une aide à l’insertion professionnelle ou au retour aux études, un accompagnement souvent global. Elles mettent aussi en place des groupes de réflexion et de débat sur le pluralisme culturel, le politique et le religieux, une « confrontation cognitive » avec les textes sacrés.

Mais il incombe également au politique, dans nos démocraties, de reconstruire un récit commun, contraire à ceux, identitaires, genrés, excluants, des extrêmes. Nous sommes sans doute au pied du mur, alors que les régimes autoritaires sont de plus en plus nombreux, notamment en Europe. Aux États-Unis, ainsi que l’écrit Kimmel, « les néo-nazis sont devenus davantage mainstream » depuis l’élection de Trump.

Critiquer ou sous-estimer le poids des sentiments et des émotions est vain à l’heure des « fake news » car, comme le dit Kimmel, chez ces individus, « ces affects sont réels, même s’ils ne sont pas ‘vrais’ ». Il faut en tenir compte afin de proposer et permettre à toutes et à tous de prendre part à la société sur des bases civiques, économiques et politiques.

Pour parvenir à construire ce récit autant que pour mettre sur pied des dispositifs de prévention et de répression efficaces du terrorisme, les politiques publiques doivent s’appuyer sur la recherche, et le travail de Kimmel est, parmi d’autres, indispensable.

La violence masculine, quelle que soit la forme qu’elle prenne, n’est ni un simple problème de vie privée, ni un simple problème de « psychisme », c’est une question politique globale, complexe. La masculinité toxique est un enjeu de politique publique.

Michael Kimmel, Healing from Hate. How Young Men Get into – and out of – Violent Extremism, Oakland, University of California Press, Mars 2018, 263 pages, 25 euros (non traduit).

© Photo : Flickr

Marie-Cécile Naves

Marie-Cécile Naves

Marie-Cécile Naves est docteure en science politique, chercheuse associée à l’IRIS et vice-présidente du think tank Sport et Citoyenneté. Ses travaux portent principalement sur les Etats-Unis, le sport, l’égalité femmes-hommes. En savoir plus ...
Marie-Cécile Naves