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« La guerre d’Algérie n’a pas eu lieu »

Rentrée littéraire – Brigitte Giraud publie chez Flammarion Un loup pour l’homme, un roman très personnel qui rappelle son histoire familiale. Évoquant, avec maîtrise et subtilité, la guerre d’Algérie à partir de la vie et de l’intimité de jeunes appelés, l’auteure parvient à emmener son roman dans la première sélection du Prix Goncourt.

Il semble qu’on ne parle bien que de ce qu’on connaît. Brigitte Giraud, née à Sidi-Bel-Abbès, une ville algérienne qui sert de décor à Un loup pour l’homme, en fait la démonstration en livrant à la littérature une part de son histoire familiale. Dans ce livre apaisé et maîtrisé, l’auteure dessine une certaine histoire française qui s’émousse, des vies qui s’abîment et une géopolitique qui se recompose, non sans peine.

L’ouvrage romance les faits, non pas pour jeter un voile pudique sur ce qu’on appellerait « les événements », « des mots qui n’auront rien à voir avec la réalité », mais bien au contraire pour éclairer la grandeur et la tragédie des vies qui se heurtent là, aux confins de l’Algérie en guerre. L’auteure évite tous les écueils, notamment la naïveté, pour ne garder qu’une langue poétique, sensible et extrêmement vibrante. Pour décrire ce qui fut longtemps tu, les verbes foisonnent : il n’y pas de place pour la paix dans cette histoire qui se joue au présent, entre l’appréhension des jours qui viennent et l’écoulement d’une jeunesse déçue, déchue.

Brigitte Giraud dresse des ponts au-dessus de la Méditerranée, vers le phare d’Arzew et le rivage infini, bleu intégral et oppressant. Elle nous jette dans une toile postimpressionniste du Douanier Rousseau – l’appel du muezzin surplombant le marché d’Eckmühl chargé d’odeurs d’épices et de fleurs d’oranger, où ploient des lauriers de l’Oranais. On y entend des mots arabes qui nous sont à présent familiers, charriés en Europe par des jeunes gars de Lyon, Angers ou Rodez appelés indistinctement sous les drapeaux.

L’auteure provoque quelques entailles à l’idée que l’on se fait des hommes. C’est une histoire de peines, d’histoires vaines, de temps perdu. C’est l’histoire d’Antoine qui est « un loup pour l’homme » : le loup n’est pas toujours celui qu’on croit et surtout, n’est pas toujours ce qu’on croit. Ce titre menaçant et mystérieux nous invite à penser l’ambivalence.

« L’ALGÉRIE, CE N’EST PAS LA MÊME CHOSE QU’UNE GUERRE »

Ce qui frappe à la lecture de ce roman, c’est la naïveté des appelés, savamment entretenue par l’institution militaire : « On leur avait dit Algérie, maintenir l’ordre, personne ne leur avait parlé de combats. »

Antoine, télégraphiste ayant fait ses classes à Bar-le-Duc, embarque en mars 1960 sur le Keirouan avec des centaines de camarades, « mille pattes grouillantes, une force rampante sans queue ni tête. » Lui qui n’a pas un tempérament guerrier ne tiendra pas une arme, il soignera.

« Il ne sait pas ce qu’il fait là, dans la nuit algérienne. C’est allé trop vite. Est-ce bien sa vie à lui ? »

Durant les premiers jours, les appelés embrassent une beauté qui domine encore la sidération. Leur ignorance est « leur meilleure alliée. Ils n’ont pas encore entendu parler du général Massu et des parachutistes. » Rapidement, ils apprendront qu’un couple d’instituteurs s’est fait assassiner dans les Aurès le 1er novembre 1954 par les rebelles algériens. L’armée française serait là pour empêcher l’insurrection indépendantiste de prospérer. « Protéger les populations et maintenir l’ordre », voilà leur raison d’être. Dans la candeur de leurs vingt ans, les appelés « ne cherchent pas à comprendre ce qui se passe autour d’eux, pourquoi les blessés arrivent dans cet état à l’hôpital. Ils se contentent de ce qu’on leur dit. » La révolte des « indigènes », les représailles, les attentats leur suffisent : « les appelés encaissent et semblent s’y faire. Ils restent à distance. Ils n’ont pas encore d’avis. »

Il faudra qu’une grenade explose dans un café de Sidi-Bel-Abbès pour que chacun se sente concerné, « c’est une menace compacte qui enveloppe tout. » On croise dans ce roman « un mort et sept blessés dans une épicerie de Masséna » et autant dans un café d’Alger, des agriculteurs massacrés près de Karouba, Bourbaki ou Mostaganem, un chauffeur de taxi tué. Pendant ce temps, « il se passe beaucoup de choses » aussi de l’autre côté de la Méditerranée : un gardien de la paix assassiné à Colombe, une bombe posée devant le domicile du juge anti-FLN, trois Algériens retrouvés découpés dans une valise… Le père d’Antoine, lucide, perçoit l’escalade du conflit : « il est pour l’Algérie algérienne depuis le début, en bon communiste. »

« IL Y A CEUX QUI AURONT FAIT L’ALGÉRIE, ET LES AUTRES »

La guerre à laquelle Antoine va se livrer « est comme l’histoire qui se défait, une colonie qui se délivre, une cause perdue d’avance, même si personne, au milieu de l’année 1960, n’accepte de voir les choses ainsi. » Au contact de ses camarades blessés, Antoine perçoit sa naïveté. « Il a cru […] qu’ils allaient simplement œuvrer à la pacification, alors qu’il voit chaque jour arriver dans le service les jeunes abîmés, disloqués, brisés. »

On sent, au fil des pages, la tension monter. C’est bien simple, « tout le monde est raide. » Un glissement progressif s’opère : « les Arabes ont changé de visage pour devenir, dans la tête des appelés, les complices des fells, des terroristes en puissance. » Jusque dans l’enceinte de l’hôpital où tous cohabitent, « l’atmosphère fraternelle s’ébrèche. » À l’arrivée de l’été, « Antoine n’est plus sûr que les militaires savent où ils vont », les hommes s’épuisent, se disloquent, dérivent.

La radio n’est pas étrangère au climat qui s’installe, à mesure qu’elle « énumère, schématise, elle effraie aussi. Elle rend visible ce qui ne l’est pas. » Pour autant, elle ne dit pas « la façon dont l’armée tente encore et toujours d’éradiquer le FLN, les ratissages, les interrogatoires, […] la fameuse guerre psychologique. »

Tout s’accélère, « on est juste avant la vague qui promet d’être noire. » En Algérie, les rebelles gagnent dans l’opinion tandis que paraît en France le Manifeste des 121, déclaration de droit à l’insoumission. L’annonce de De Gaulle d’organiser un référendum sur l’autodétermination agite les esprits. Antoine est même sommé d’apprendre à manier les armes. Tout le monde parle de « la grève générale, des émeutes, des manifestations ». Sidi-Bel-Abbès est « vibrante, électrique. Les Français savent que De Gaulle les a lâchés. » Ce qui était une méfiance réciproque entre les communautés devient une psychose lorsque se répand la nouvelle des expéditions punitives menées dans les quartiers musulmans, des milices européennes se livrant à des ratonnades. Le racisme dans toute son horreur.

Antoine pense que « les hommes vont respecter le résultat du vote. Docilement. Il n’a encore vécu aucune révolution. » Il faut dire qu’après la visite de De Gaulle, « tout devient poisseux et menaçant. » La nouvelle écœurante du napalm balancé par l’aviation sur les rebelles s’ébruite dans les rangs des appelés qui « n’ont pas envie d’entendre. » La radio parle pour la première fois de l’OAS et des plasticages, « concept nouveau qui désigne une autre façon de semer la terreur. »

« LES INFIRMIERS N’ÉTAIENT PAS SEULEMENT DES SAUVEURS MAIS AUSSI DES FOSSOYEURS »

Infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès, Antoine découvre que « soigner peut être sauvage et dangereux. » Il veille sur les appelés blessés, avec le désir de les rassurer, il assure des missions sanitaires dans la région, porte assistance aux filles qui peuplent le BCM (bordel militaire de campagne). Antoine « n’avait pas compris, en demandant une formation d’infirmier, qu’il serait au plus près » de cette « guerre invisible » dont « les membres broyés, les visages effarés, les souffles courts, sont l’unique preuve. » Par les récits des appelés tourmentés, Antoine « apprend qu’à vingt ans on peut perdre son monde. »

À Sidi Ali Benyoub où une dizaine de soldats sont tombés, Antoine a devant lui, pour la première fois, un garçon entre la vie et la mort. Dans ces moments-là, « tout se fait à l’instinct. » L’infirmier réalise qu’il aura la responsabilité « de ne pas accomplir les bons gestes à temps. » Il a agi en somnambule, et tout en lui tremble « de ce qu’il vient de vivre et qui ressemble à la guerre, même si le mot n’est toujours pas prononcé. »

Antoine découvre aussi que « les infirmiers n’étaient pas seulement des sauveurs mais aussi des fossoyeurs », lorsqu’il doit aller ramasser les morceaux disloqués d’un béret vert défenestré ou accueillir les familles qui ont appris en différé la mort pour la France d’un enfant ou d’un frère, coupables d’avoir continué à vivre normalement dans ce temps interstitiel.

La mission principale d’Antoine, « sa raison d’être ici, le défi qui donne un sens à ce merdier », est de s’occuper d’Oscar, « un secret muré dans son silence, avec qui tout est à recommencer », un jeune homme amputé, qu’il aide à sortir progressivement de son mutisme. C’est la naissance « d’une complicité qui grandit entre les deux garçons » et qui « n’est pas feinte. » Il veille à ce qu’Oscar regarde sa jambe mutilée. À l’aide d’une chaise roulante, il étend de façon illusoire son territoire.

Quand le moment sera venu, Antoine recueillera la terrible histoire d’Oscar, « un garçon perdu », terrorisé à l’idée de rentrer chez lui sans avoir gagné ni statut, ni fierté, ni honneur. Sur les rives algériennes, ce jeune homme a renoncé aux projets échafaudés avec son amoureuse. En somme, « leur vie à venir n’est plus à venir. » Raconter, c’est signer la fin de sa convalescence. Et alors, avec Antoine, on devient les gardiens de cette mémoire insoutenable pour ce qu’elle dit des atrocités et de la difficulté de vivre, le mollet gauche piégé à jamais dans des mâchoires d’acier. Oscar est rapatrié en France, laissant Antoine à ses mauvais instincts : « À quoi peut-il encore servir dans cette guerre dont il ne voit que l’arrière-cour cabossée ? »

QU’IL EST VIOLENT DE TROP AIMER…

Entre les pages de ce roman national se joue l’histoire d’amour entre Antoine et Lila, enceinte, « blonde, cheveux relevés, des sandales à talons compensés. » « Elle a cette image de femme libérée, au tempérament de feu » qui choisit de démissionner de son emploi et de rejoindre celui qu’elle aime. Rapidement, Lila n’a d’autre horizon que la vie domestique, une voisine pied-noir qui s’inquiète et une employée algérienne, qui « ne boiront bientôt plus le thé ensemble. »

Antoine s’en veut, il n’a pas tout dit dans les lettres qu’il lui envoyait : il laisse penser que « le maintien de l’ordre n’est pas une guerre, l’armée française ne torture pas, les Algériens ne sont pas des sous-citoyens. » Il ment sans mentir, « il fait ce que fait l’armée française, ne pas laisser croire que les appelés sont en danger, ne pas dire que plus de vingt mille trouveront la mort. »

Armé de sa permission de nuit, Antoine rejoint Lila chaque soir dans leur petit meublé : elle est celle, « invisible, qui reprend Antoine pour elle seule, qui le soustrait à sa condition de soldat. » Bientôt la naissance de leur fille occupe Antoine « à entrer dans son existence nouvelle. » Quand Lila est contrainte au départ en raison de la dangerosité de la situation, c’est le désarroi d’une famille à peine constituée. Reprendre le chemin du baraquement est la plus franche défaite d’Antoine.

Il aura fallu du temps pour qu’Antoine comprenne, à s’en sentir trahi : « Il ne sait pas ce qu’il fait là, dans la nuit algérienne. C’est allé trop vite. Est-ce bien sa vie à lui ? » Il a compris qu’en certaines circonstances, les choses sont bien absurdes : « soigner ou tenir un fusil, c’est la même frustration, la même aberration. »

En embarquant pour l’Europe, Antoine et ses camarades laissent plus qu’un pays, « ils laissent tout ce qui fait un homme à vingt ans, et qu’ils ne retrouveront jamais. »

© Photo : Wikimedia Commons

Brigitte Giraud, Un loup pour l’homme, Flammarion, 2017, 250 pages, 19 euros.

GRÉGOIRE RUHLAND

GRÉGOIRE RUHLAND

est diplômé de Sciences Po Toulouse et de l’Université Toulouse 1 Capitole. Il a été collaborateur parlementaire, puis ministériel. Il est également maire-adjoint de Tomblaine (Meurthe-et-Moselle).
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