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Karim Amellal : « lutter contre le racisme et l’antisémitisme sur internet implique de s’attaquer aux racines du mal »

Le président de la République, Emmanuel Macron, a confié une mission sur « la lutte contre le racisme et l’antisémitisme sur Internet » à Karim Amellal, écrivain et enseignant à Sciences Po, mais aussi membre de l’équipe de Chronik.fr. Il nous présente ici la démarche et les principales proposition du rapport – qu’il a co-signé – remis jeudi 20 septembre au Premier ministre Edouard Philippe.

 

– Quel est l’état des lieux que vous dressez ? Internet et les réseaux sociaux sont-ils devenus les terrains privilégiés de l’expression du racisme et de l’antisémitisme ?

 

Oui, et de la haine en général, car tout le monde est concerné. Il y a plusieurs facteurs qui expliquent ce déferlement de haine sur internet en général, et les réseaux sociaux en particulier. J’en vois quatre principaux. D’abord l’idée couramment répandue que l’on peut tout dire, sans borne, sur internet, alors que c’est un espace public et que, même si la liberté est la règle, en France certaines restrictions existent, sur le fondement de la loi de 1881, révisée en 1972. Ensuite, le fait que le racisme et l’antisémitisme, et plus généralement les discours de haine (ce que les anglo-saxons nomment « hate speech »), se sont banalisés à la faveur de plusieurs causes bien connues : la montée en puissance d’un populisme d’extrême droite, le conflit israélo-palestinien, le rejet des élites, etc. De ce point de vue, internet constitue aussi un miroir – déformant à bien des égards – de la société. A cela s’ajoute une certaine « philosophie » libertaire qui constitue en quelque sorte la matrice des réseaux sociaux et des grands acteurs du Net. Enfin, jusque-là, l’impuissance publique et le fait que, ces dernières années, l’Etat n’a pas vraiment osé, du moins jusqu’en 2015, s’attaquer à la régulation du numérique. Ce défaut de régulation concerne aussi bien la fiscalité, que le droit du travail ou encore, sur la question qui nous occupe ici, les contenus haineux, racistes et antisémites. C’est d’ailleurs tout l’enjeu des états généraux du numérique récemment lancés par Mounir Mahjoubi.

 

– Comment avez-vous procédé pour réaliser votre travail ? Quels acteurs avez-vous rencontré ? Les acteurs du net ont-ils coopéré ?

 

Nous avons essayé de rencontrer, dans le laps de temps très court qui nous a été imparti (4 mois), un maximum de monde et d’entendre tous les avis, afin de nous aider à nous forger le nôtre : les acteurs de la société civile, d’abord, et notamment les associations antiracistes, de victimes, qui font un travail remarquable et ont porté, au cours de l’année écoulée, de nombreuses propositions fortes qui ont largement nourri notre travail ; les acteurs du Net, et en particulier les entreprises concernées par la lutte contre la haine en ligne, les réseaux sociaux, les associations professionnelles, mais aussi des défenseurs de la liberté du net, des start-up ; de nombreux experts et professionnels ensuite, qui étudient ce sujet depuis longtemps et nous ont éclairé sur des aspects techniques ; enfin, tous les acteurs qui, au sein ou au pourtour de l’Etat, oeuvrent dans ce domaine : la justice, bien sûr, mais aussi les policiers, des autorités administratives indépendantes, Pharos et bien d’autres encore. En tout, nous avons procédé à 75 auditions et réalisé trois déplacements importants : en Allemagne, un pays essentiel dans ce domaine qui a adopté une législation qui a nourri notre réflexion, en Angleterre où les associations de victimes sont très actives et réactives, à Bruxelles pour rencontrer ceux qui, à la Commission européenne ou au Conseil, travaillent sur ce sujet.

Les acteurs du Net, ceux que l’on appelle les « plateformes », nous ont exprimé leur point de vue sur leur sujet, avec une relative transparence je trouve. Certains, comme Google et Facebook, se sont montrés particulièrement coopératifs et désireux d’avancer, de trouver des solutions aux problèmes dont ils sont responsables. Il est vrai qu’il en va de leur réputation et que c’est, au fond, un argument économique qui les pousse à avancer sur ce sujet : devenir des foyers de haine en ligne ne contribue pas vraiment à leur croissance ! D’autres acteurs du Net s’avèrent moins coopératifs, plus opaques, ou bien, à l’instar de Tweeter, ne semblent pas avoir les moyens de faire correctement le ménage sur leurs espaces. Tous ont cependant compris qu’il était nécessaire de réguler davantage cet espace public et la plupart sont prêt à le faire.

 

– Quelles sont vos principales recommandations de fond et autres propositions opérationnelles ? Pensez-vous que vos idées sont susceptibles de trouver leur place dans la « loi anti-fake news » annoncée par l’exécutif ?

 

Le sujet « fake news » est un peu différent, même s’il participe d’un même effort de régulation. Nos vingt propositions en matière de lutte contre le racisme et l’antisémitisme sur internet – et plus généralement de haine – se veulent concrètes, opérationnelles et respectueuses de nos principes juridiques. Elles devraient se traduire, dans le sillage des Etats généraux d’internet qui se tiendront à l’automne, dans une proposition ou un projet de loi global qui interviendra début 2019 et portera sur un spectre plus large de la régulation numérique couvrant les aspects économiques, sociaux et sociétaux dont la question des contenus illicites et des discours haineux. Nous ne proposons pas une révolution copernicienne, mais des ajustements, des améliorations assez simples qui doivent permettre de rendre nos lois actuelles, celle de 1881 sur la liberté de la presse et celle de 2004, dite « LCEN », applicables. Nous ne proposons pas de restreindre la liberté d’expression, qui est un principe primordial, mais de mieux prévenir, signaler, détecter et restreindre ses abus. La priorité pour nous était aussi de répondre aux préoccupations de la société, au souci des victimes, et à une certaine urgence, que l’on mesure au quotidien. Face aux manifestations de haine violente, explicite, effroyable qui touche des personnes à raison de leur origine, de leur appartenance religieuse, de leur orientation sexuelle, il n’est pas possible de ne rien faire, de laisser prospérer ce climat d’impunité où des individus, retranchés derrière des pseudos, vomissent publiquement leur haine. Nous proposons donc d’agir dans plusieurs directions : imposer un délai de 24h aux plateformes pour retirer des contenus qui seraient manifestement illégal s’agissant des contenus haineux, créer un logo unique et standardiser la procédure de signalement de ces contenus, imposer aux opérateurs des obligations de transparence sur leurs agissements en matière de retrait, de déréférencement et de blocage des contenus illicites, rendre vraiment dissuasives les amendes en cas de manquement, créer un mécanisme de dépôt de plainte en ligne pour les victimes, créer une procédure simple, sous le contrôle du juge, pour bloquer des sites qui propagent massivement de la haine…

En outre, il y a le volet européen, essentiel car plus pertinent pour réguler le numérique. Nous proposons de créer un statut intermédiaire entre celui d’éditeur (qui s’applique aux médias et implique un régime de responsabilité) et celui d’hébergeur, qui s’applique aujourd’hui aux plateformes comme les réseaux sociaux et n’implique qu’un régime de responsabilité limitée, inadaptée selon nous aux modalités de diffusion des contenus inhérentes aux réseaux sociaux, et à ce que ceux-ci, qui mutent en permanence, sont en train de devenir. Enfin, le volet prévention, essentiel lui aussi, n’a pas été oublié avec des propositions visant à mieux connaître le phénomène de la haine en ligne, dans ses multiples dimensions, mais également à mieux former, sensibiliser et éduquer les jeunes à internet. Car essayer de réduire l’intensité du racisme et de l’antisémitisme sur internet implique nécessairement de s’attaquer aux racines du mal, par l’éducation.

Karim Amellal vient de publier La Révolution de la servitude : Pourquoi l’ubérisation est l’ennemie du progrès social, aux éditions Demopolis.

© Photo : Pixabay Alexas_Fotos

La rédaction

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