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La prévention, grande absente de la loi sur la sécurité intérieure

Le vote définitif par le Sénat, le 18 octobre 2017, du projet de loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme n’épuise pas le sujet de la lutte contre la radicalisation, qui est complexe, multiforme, et qui nécessite l’engagement de tous, notamment dans la société civile.

Le terrorisme appartient hélas à notre quotidien. Cette effroyable réalité exacerbe nos émotions, et notre légitime exigence de protection. La loi sur la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme répond en partie à cette attente en renforçant le dispositif existant et en introduisant, non sans susciter quelques inquiétudes, plusieurs mesures relatives à l’état d’urgence dans le droit commun.

Mais la lutte contre le terrorisme est une lutte globale, qui requiert autant l’action de notre armée, de notre police et de notre justice que celle des travailleurs sociaux, des associations et des enseignants. Dans la lutte contre ce fléau qui nous frappe, la prévention de la radicalisation est d’une importance vitale, et en attendant le « nouveau plan national » annoncé par Emmanuel Macron d’ici la fin de l’année, elle est la grande oubliée de cette loi.

Intensifier la prévention

Depuis les attentats de 2015, beaucoup de progrès ont été réalisés en matière de prévention, beaucoup d’erreurs ont été commises aussi, et certaines leçons ont été tirées. Avec le recul, les premières campagnes lancées via le site « Stop-djihadisme » apparaissent par exemple pour le moins naïves, pour ne pas dire contre-productives. Ces actions lancées dans l’urgence, après les attentats de 2015 qui ont traumatisé l’opinion et déstabilisé l’action publique, n’ont cependant pas eu que des défauts.

Elles ont d’abord acté l’importance d’élaborer un récit alternatif face à la propagande djihadiste. Elles ont ensuite permis de prendre la mesure de l’ampleur des discours de haine en ligne et des ravages que ceux-ci produisaient sur les plus jeunes, particulièrement exposés aux contenus extrémistes de toutess sorte qui pullulent sur le web et les réseaux sociaux, jusque-là dans une impunité à peu près complète. Elles ont enfin permis de mobiliser des moyens et d’inscrire dans une politique publique, encore embryonnaire, la prévention de la radicalisation, distincte de la « déradicalisation » qui est, elle, plus sujette à controverses.

La radicalisation, loin d’être un objet univoque, est un phénomène complexe où s’intriquent de multiples facteurs – sociaux, religieux, identitaires, familiaux, etc.

Car autant il apparaît complexe et, à vrai dire, assez hasardeux de « déradicaliser », comme de désenvoûter, en quelques semaines ou en quelques mois, un individu, autant il apparaît utile, essentiel même, de mettre en œuvre une action d’envergure, dotée de moyens conséquents, visant à prévenir les différentes formes de radicalisation, que le chercheur Farhad Khosrokhavar définit comme « le processus par lequel un individu ou un groupe adopte une forme violente d’action, directement liée à une idéologie extrémiste à contenu politique, social ou religieux qui conteste l’ordre établi sur le plan politique, social ou culturel. »

La radicalisation, loin d’être un objet univoque, est un phénomène complexe où s’intriquent de multiples facteurs – sociaux, religieux, identitaires, familiaux, etc. – et qu’il serait totalement erroné de réduire à une seule de ses composantes. Prévenir la radicalisation, c’est lutter contre tous les facteurs qui peuvent conduire un individu, ou un type d’individus, à passer à l’acte sur le fondement d’une idéologie extrémiste, laquelle n’est pas que religieuse.

Bien sûr, agir pour prévenir des trajectoires de violence, pour éviter que des jeunes ne « tombent » dans le piège de la radicalité, c’est difficile, c’est coûteux et, politiquement parlant, ça ne rapporte pas grand chose. Car il faut du temps. Les effets d’une politique de prévention ne se mesurent qu’à long terme, bien au-delà du seul horizon d’un mandat présidentiel.

Face au djihadisme, produire des contre-récits

La prévention de la radicalisation s’appuie désormais, et c’est heureux, sur de nombreux acteurs issus de la société civile. La production de contenus de contre-discours s’est substantiellement intensifiée ces deux dernières années et ceux-ci sont portés par des associations, des médias, des reponsables religieux. Le but est de développer des actions, des contenus, qui permettent d’offrir un récit alternatif face à la propagande extrémiste, qui démystifient Daech, qui luttent contre une vision étriquée, pauvre, sectaire de l’islam, ou encore qui s’efforcent de déconstruire des théories du complot dont on sait qu’elles sont des tremplins vers des formes de radicalisation.

De même, la pression mise sur les acteurs du web, Google et réseaux sociaux en tête, pour qu’ils combattent plus activement, en leur sein, les discours extrémistes, haineux, et les comptes qui en sont le support, est salutaire. Il est consternant que des vidéos faisant l’apologie de la haine et de l’extrémisme, voire incitant carrément au meurtre, trouvent leur place sur ces espaces. Certains réseaux sociaux, semble-t-il, ont pris la mesure de la gravité du problème et commencent à agir. Ce n’est pas trop tôt, mais ce n’est pas encore assez.

Si la pression sur les plateformes web pour qu’elles fassent le ménage en leur sein, l’élaboration et la diffusion via internet d’un contre-discours, ou encore des actions de formation destinées aux travailleurs sociaux sont des aspects essentiels d’une politique de prévention de la radicalisation, d’autres enjeux, considérables, au cœur des mécanismes de radicalisation, ne doivent pas être omis, mais au contraire traités. La question des territoires défavorisés, aussi bien ruraux que péri-urbains, l’inégal accès à la culture et à l’éducation, les discriminations de tous ordres qui freinent les parcours de réussite, sont essentiels. Ce sont toujours les mêmes maux qui, partout, produisent des effets délétères : le repli, la défiance, la piètre estime de soi qui, récupérés et exploités par des extrémistes, peuvent dégénérer en trajectoires de violence.

Une politique globale de prévention de la radicalisation doit intégrer tous ces volets à la fois. L’écho favorable que rencontre une propagande extrémiste se nourrit de tensions qui préexistent, d’ordre familial, identitaire, existentiel. Évidemment, ce n’est pas excuser que de rappeler cette évidence, c’est s’efforcer de comprendre pour agir plus efficacement. La nécessité de développer un contre-récit positif face aux discours de haine et aux extrémismes de toutes sortes, qui prolifèrent sur la toile, gagnerait à s’inscrire dans un dessein plus vaste en faveur de l’inclusion sociale, de la résorption des inégalités, de l’accès à la culture et à l’éducation pour tous, d’une politique de reconnaissance, non au sens mutliculturaliste, mais simplement soucieuse des vertus et des mérites de chacun, dans le respect de la loi qui s’applique à chacun.

© Photo : Wikimedia Commons

Karim Amellal

Karim Amellal

Karim Amellal est auteur, entrepreneur et enseignant à Sciences Po Paris. Co-fondateur de la plateforme de vidéos scientifiques SAM Network et du média sur l’Algérie Chouf-Chouf, il travaille depuis plus de 15 ans sur l’accès des jeunes à la culture et à l’éducation. En savoir plus ...