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Leçons polonaises

Le 11 novembre dernier, la Pologne a célébré, comme chaque année depuis 1918, son indépendance. Parmi tous les cortèges de manifestants, l’un d’entre eux a fait parler de lui pour son mot d’ordre de rassemblement : « Nous voulons Dieu ». Ce dernier fait référence à un chant catholique interprété en rejet de l’Islam et au nom des valeurs de la « civilisation occidentale » (une Europe blanche et chrétienne). L’occasion de se pencher sur le poids immense de l’extrême droite dans la Pologne d’aujourd’hui, et plus globalement dans l’Est de l’Europe.

Ce jour-là, les militants ont également scandé des slogans xénophobes « Mort aux ennemis de la nation », « La Pologne pure, la Pologne blanche », « Du sang propre », etc. Les organisateurs de la manifestation étaient le « Camp radical national », connu sous l’acronyme « ONR » en Pologne, et la « Jeunesse de la Grande Pologne », deux groupes ouvertement nationalistes, xénophobes et antisémites. Ce rassemblement n’a donné lieu qu’à peu de condamnations de la part du gouvernement polonais et des responsables européens. En parallèle, en France, les prix Renaudot et Goncourt 2017 ont été décernés à deux ouvrages sur la Seconde Guerre mondiale. À travers cette double consécration, nous pouvons lire une mise en garde : quand la raison s’efface au profit des passions, les professeurs de haine reviennent en force.

Une progression des mouvements nationalistes qui touche l’ensemble du monde occidental

Les derniers événements en Pologne doivent nous inquiéter en raison de la banalisation croissante des propos xénophobes. Le parti Droit et Justice (PiS), au pouvoir en Pologne depuis 2015, conduit actuellement une révolution conservatrice et souhaite lutter contre la démocratie libérale qu’il décrit comme un « impossibilisme ». La Pologne n’est pas un cas isolé. Le FPÖ, après avoir perdu de peu l’élection présidentielle en Autriche, va former une coalition avec le parti conservateur ÖVP pour diriger le pays. Le mouvement populiste ANO du milliardaire Andrej Babis en République tchèque a remporté les élections législatives en octobre 2017. De la même manière, l’AfD a réalisé un score historique en Allemagne où, pour la première fois depuis 1945, un parti nationaliste a fait son entrée au Bundestag. La progression de ces partis représente une vague de fond qui touche l’Europe depuis plusieurs années dans un contexte de crise économique, de crise des identités et de crise migratoire.

La France, du fait de ses règles électorales, a été épargnée par l’arrivée massive d’élus de ces partis au sein du Parlement. Toutefois, les mêmes moteurs électoraux sont à l’œuvre. Tous les partis d’extrême droite, des nationalistes aux identitaires, construisent un discours relatif à un ennemi intérieur – les migrants présents sur le territoire national – et d’un ennemi extérieur – l’Islam. Ces partis et leurs électeurs estiment que les valeurs traditionnelles d’une Europe chrétienne et blanche sont remises en cause par ces ennemis et ils entendent protéger la Nation. Cette volonté de préserver l’identité et les nations européennes contre une prétendue invasion était également le leitmotiv des identitaires avec le bateau « C-Star » en mer Méditerranée, cet été.

En Pologne, en Hongrie et ailleurs en Europe, la remise en cause de l’État de droit et de la séparation des pouvoirs est le signe d’une dérive vers des formes de pouvoirs autoritaires.

Ce phénomène se trouve amplifié par le désintérêt progressif des citoyens pour la politique, qui s’observe à la fois par un abstentionnisme croissant et par un renforcement de la basse électorale des partis d’extrême droite. Les responsables politiques donnent le sentiment d’être de plus en plus éloignés des réalités quotidiennes, si bien que les discours n’entrent plus en résonance avec l’expérience et les ressentis des citoyens. Les élites sont jugées, en particulier en Europe de l’Est, comme corrompues et responsables du délitement de l’Europe puisque, pour certaines, elles ont accepté et encouragé le multiculturalisme.

À cette situation déjà complexe s’ajoute la crise des migrants. La démocratie se veut inclusive et ouverte à tous sans discrimination. Paul Ricœur estimait qu’ « est démocratique une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêts, et qui se fixe comme modalité d’associer à part égale chaque citoyen dans l’expression de ces contradictions, l’analyse de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions en vue d’arriver à un arbitrage. »

Cette vision entre en collision avec les peurs de nombreux citoyens à l’égard de l’Autre. Face aux discours de rejet, les gouvernants n’apportent aucune réponse aux inquiétudes suscitées par l’immigration si ce n’est une infantilisation des électeurs. Plus inquiétant encore, quand ils pensent la réponse, elle est souvent imprégnée des marqueurs idéologiques de l’extrême droite. Le populisme est vu par certains comme une réponse satisfaisante aux problèmes, or, il n’est qu’un « syndrome » ou l’expression « politique » de ceux qui souffrent.

La fin du mythe démocratique ?

Toute cette agitation pousse certains acteurs à douter de la démocratie qui repose, selon le linguiste Raffaele Simone, sur trois piliers : les institutions, les mentalités et une mythologie. Or, c’est l’ensemble de cet édifice démocratique qui est progressivement remis à mal à différents degrés. Elle passe par une montée des nationalismes avec un rejet de l’Autre via la banalisation de discours xénophobes. Il existe également des remises en cause bien plus alarmantes comme les réformes constitutionnelles récentes en Hongrie ou en Pologne.

En Pologne, le PiS a souhaité neutraliser l’ensemble des contre-pouvoirs qui sont vus comme des freins à la révolution conservatrice. Le Tribunal constitutionnel a été neutralisé par une loi considérée contraire à la Constitution polonaise. Le principe d’impartialité politique des fonctionnaires a été abrogé, tout comme les concours pour accéder à la haute fonction publique. Le PiS a pour stratégie de changer de manière radicale les élites dans toutes les structures du pays. Cette révolution ne s’attache pas à remplacer les élites dites corrompues par des personnes compétentes. Les compétences sont moins importantes pour le PiS que l’attachement aux valeurs traditionnelles polonaises que sont la famille, l’Église et la patrie. Il centre son discours sur l’identité dans une Europe en crise(s). La Hongrie, fidèle allier de la Pologne face à l’Union européenne, a également réalisé des réformes de la Constitution dont une, en 2011, qui a abouti à la suppression du terme « République » dans la Constitution au profit de références religieuses.

La remise en cause de l’État de droit et de la séparation des pouvoirs est le signe d’une dérive de ces États européens vers des formes de pouvoirs autoritaires. En France, la séparation des pouvoirs est un principe constitutionnel fondamental reconnu à l’article 16 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Par ailleurs, nous avons pu observer dans le cadre des élections américaines des comportements qui s’apparentent à des dérives totalitaires. Pour Hannah Arendt, le totalitarisme n’est pas un État mais l’effacement de la différence entre vie privée et vie publique. Nous ne conservons notre liberté que dans notre capacité à préserver certains aspects de nos vies privées. Or, en acceptant la violation de l’intimité électronique de certaines personnalités par la divulgation d’e-mails privés, nous avons fait un pas en direction du totalitarisme.

Le politologue Colin Crouch considère que la démocratie connaît des cycles. Le « cycle démocratique de l’après-guerre » serait arrivé pour certains à un tournant. L’espoir et la confiance de l’après-guerre ont laissé place au désenchantement et à l’impatience. Nous avons tous une responsabilité dans la banalisation de cette situation mais n’oublions pas, comme l’écrivait le philosophe italien Noberto Bobbio, qu’il « est aussi facile de perdre la démocratie qu’il est difficile de la reconquérir. »

© Photo : Flickr (Jean Dubuffet, « Site avec deux personnages »)

Anaïs Voy-Gillis

Anaïs Voy-Gillis

Doctorante CIFRE au sein de l'Institut Francais de Géopolitique et de l'Université de Reims. Ses recherches portent sur les déterminants de la reindustrialisation de la France et la montée des nationalistes en Europe. En Savoir Plus ...