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L’œuvre du malin

Il aura fallu plus de vingt ans à l’auteur américain Richard Russo, prix Pulitzer 2002, pour écrire la suite de son formidable roman « Un homme presque parfait » (1995). Il revient avec « À malin, malin et demi » (prix de la littérature américaine en 2017). Un récit touchant qui brosse subtilement le portrait d’une Amérique rurale, désindustrialisée, déclassée et mélancolique. 

Difficile de savoir, lorsque l’on souhaite se recueillir sur la tombe d’un proche disparu dans le cimetière de la petite ville de North Bath, si la stèle que l’on couvre de fleurs est bien celle qui correspond au corps qui se trouve inhumé dessous.

C’est par cette interrogation que Richard Russo introduit son nouveau roman, À malin, malin et demi. Car le cimetière de North Bath, situé sur un vaste terrain désolé bordant des marécages nauséabonds, est vallonné, et la terre trop acide y est dépourvue de toute végétation qui puisse consolider les sols. C’est pourquoi, après chaque orage, il arrive que les tombes glissent en sous-terrain.

Retour à North Bath

C’est – entre autres – à cause de ces mêmes marécages que le seul grand plan d’investissement qui avait émergé en l’espace d’un siècle s’était envolé en un clin d’œil dix ans plus tôt, malgré les efforts considérables déployés par la municipalité, les commerçants et la population en faveur de sa concrétisation. Jamais le grand parc d’attraction de l’Ultime évasion n’avait émergé des terrains prévus pour sa construction. Le projet aurait enfin fait décoller les prix l’immobilier, créé de l’emploi et généré un véritable regain d’attractivité dans cette ville assoupie qui courbe l’échine sous le poids de l’ennui, de la misère, de la neige abondante en hiver et de la chaleur écrasante en été.

North Bath avait pourtant connu des périodes d’activité florissante, ponctuées des fêtes somptueuses qui s’éternisaient au cours de chaudes nuits d’étés. C’était avant l’Indépendance, quand des sources d’eau minérale y avaient été découvertes. Elles avaient attiré d’audacieux entrepreneurs et fait les beaux jours de cette jeune station thermale prospère, avant de se tarir les unes après les autres, et la douceur de vivre avec.

Dans À Malin, malin et demi, dix ans ont passé depuis l’hiver 1984 durant lequel la routine de North Bath avait été bousculée par l’échec retentissant du projet de parc d’attraction et par les déconvenues qu’avaient connues Donald Sullivan (« Sully ») et ses amis, lassés de voir leurs espoirs déçus.

Le récit a toujours pour cadre North Bath, bourgade en plein déclin nichée au pied des monts Adirondacks, à mi-chemin entre la flamboyante New York et l’effervescente Montréal, près de laquelle on passe en voiture grâce à l’Interstate, mais dans laquelle on ne s’arrête jamais. L’auteur nous invite à découvrir les personnages de manière plus personnelle et intime que dans Un homme presque parfait, jonglant habillement entre les histoires des uns et celles des autres.

On a le plaisir de retrouver le même petit groupe accoudé aux comptoirs de bars poisseux, et tout particulièrement le personnage principal, Sully, un vétéran râleur, boiteux, désabusé et taquin, qui ne supporte toujours aucune responsabilité d’ordre professionnel, matériel ou affectif, qui fait souvent preuve d’une immense générosité envers son prochain, mais dont la mauvaise foi encore plus grande lui interdit à tout prix de l’admettre.

Il n’y a rien à faire contre la fatalité

Sully n’a pas vraiment changé. Son genou blessé lors d’un accident sur un chantier a cessé de le torturer mais son coeur devenu fragile fait peser sur lui les pronostics les plus pessimistes des médecins. Lui qui, poursuivi toute sa vie par une poisse épouvantable, avait fini par voir la chance lui sourire soudainement, perçoit dans la dégradation de état de santé un juste retour des choses. Après avoir hérité de la maison de son ancienne propriétaire, l’inoubliable et sévère professeur Beryl Peoples qui essayait d’inculquer les subtilités de la littérature à des générations d’élèves indisciplinés, Sully gagne une coquette somme en jouant le tiercé plein de bon sens qu’il parie invariablement depuis des décennies (1,2,3).

Attaché à sa cohérence, il préfère toutefois aménager dans une caravane au fond du jardin et laisse la belle demeure victorienne à son fils, un professeur d’université caustique et désabusé. Sully, qui ne doute pourtant jamais de rien et ne prend connaissance des évènements de la vie que lorsque ceux-ci sont déjà survenus ou irréparables, est néanmoins préoccupé par l’impression que sa chance provoque la déveine des autres.

Ses amis disparaissent chacun à leur tour emportés par des maladies, son fils divorce, et son meilleur ennemi, Carl, patron voyou d’une entreprise de construction, se retrouve ruiné. Subsiste heureusement la constance de son ami Rub, un homme méprisé de tous, capable de scier avec une formidable assurance la branche sur laquelle il est assis sans se poser de questions, quels que soient la tournure des évènements, la marche du monde ou le sens de l’histoire.

Le récit de À Malin, malin et demi est ramassé sur 48 heures durant lesquelles l’engrenage implacable d’un quotidien répétitif et morose, du temps qui s’étire et du lien social qui se délite, se grippe soudainement.

Tout commence avec le malaise de Raymer, le chef de la police, qui, en pleines obsèques, chute dans la tombe de son futur occupant, le juge Flatt. Alors qu’il gise inconscient dans le trou, la télécommande de garage qu’il a trouvée près de sa femme récemment décédée dans un accident domestique glisse de sa poche, ce dont il ne s’apercevra qu’une fois la cérémonie terminée et le trou rebouché. L’incident le laisse bouillonnant de frustration de ne pouvoir mettre en oeuvre son redoutable plan qui consistait à essayer d’ouvrir avec la télécommande en question toutes les portes de garage automatiques de la ville jusqu’à élucider un obscur mystère : qui était donc l’amant de son épouse dont elle avait la télécommande afin de pouvoir se garer discrètement chez lui ?

Durant les 48 heures qui suivent, North Bath est le théâtre d’une série d’évènements inattendus et inexplicables. Chacun émet une multitude de suppositions pour déterminer d’où vient cette odeur inhabituelle et pestilentielle portée par le vent qui n’émane étrangement pas des marécages ; l’usine de la ville s’écroule ; et plus personne n’ose tirer les draps de son lit ni ouvrir ses tiroirs depuis qu’un trafiquant de reptiles a laissé s’échapper dans la ville un cobra sur lequel personne n’arrive à mettre la main.

Richard Russo évoque avec une remarquable maîtrise les combats de chacun et le frémissement d’une douce et amère rébellion contre la résignation, le déclassement et le sentiment d’humiliation.

Le lecteur suit dans ce récit-chorale les parcours entremêlés de personnages rugueux, taiseux et attachants, insatisfaits de leur quotidien, qui rêvent de réinventer leur vie. C’est notamment le cas de Rub, le bouc émissaire de tous les mauvais esprits, cible depuis toujours de moqueries et de perfidies incessantes. Ce dernier a enfin trouvé un travail – au cimetière -, mais, victime de la cruauté du sort et conscient que rien n’est jamais accordé gratuitement, il s’est en contrepartie remis à bégayer à chaque mot, et est toujours trop occupé à vénérer son ami Sully pour être attentif à sa femme qui ne demanderait pourtant qu’une invitation à diner, en guise de reconnaissance des 30 ans de mariage qu’elle lui a accordés.

On retrouve également Ruth, l’ancienne amante de Sully, qui s’acharne farouchement à protéger sa fille des griffes d’un délinquant s’exprimant principalement avec ses poings quand ce n’est avec son fusil, et s’échine non moins farouchement à faire culpabiliser Sully de tous ses défauts, notamment du manque d’attention dont il a toujours fait preuve avec assiduité, si ce n’est envers elle et le reste du monde, envers lui-même.

De mauvaises idées en déconvenues, de paroles regrettées en silences maladroits, le lecteur assiste à tous les rendez-vous manqués des personnages avec leur destin et de North Bath avec son avenir. Richard Russo évoque avec une remarquable maîtrise les combats de chacun et le frémissement d’une douce et amère rébellion contre la résignation, le déclassement et le sentiment d’humiliation. Il décrit avec une touchante simplicité ces héros du quotidien qui font semblant d’être détestables et de se détester mais acceptent de faire tous les jours un détour pour accompagner dans des pick-up cabossés les vieilles dames esseulées au centre commercial, pour leur éviter de déambuler sur les trottoirs défoncés d’une ville poussiéreuse où tout espoir de rebond s’est évaporé.

Regorgeant de dialogues drôles, sincères et savoureux, À malin, malin et demi raconte avec brio les histoires de celles et ceux qui ont passé leur existence au mauvais endroit, au mauvais moment.

Richard Russo, À malin, malin et demi, La Table ronde/Quai Voltaire, août 2017, 624 pages, 24 euros. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch.

© Photo : Pixabay

Elsa Guippe

Elsa Guippe

Elsa Guippe est diplômée en droit et en relations internationales, spécialisée en action publique et communication politique. Elle est aujourd’hui directrice générale de l’agence compasslabel.fr En savoir plus ...