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Mesures douanières de Trump : la controverse ne doit pas cacher la gravité des déséquilibres mondiaux

La décision du président Trump d’imposer une surtaxe à l’importation pour l’acier et l’aluminium constitue un message politique à l’attention de l’électorat populaire qui ne profite que très peu de sa politique générale et notamment de la réforme fiscale. Derrière le fracas des annonces protectionnistes, ces nouvelles mesures tranchent peu avec le diagnostic réalisé par l’administration Obama. Bien que cherchant à développer de grands accords de libre-échange, celle-ci s’inquiétait de l’ampleur des déséquilibres commerciaux et avait pris des mesures anti-dumping poussées.

Il fait peu de doute que les mesures protectionnistes de Donald Trump sont grossières et très peu ciblées. Ces mesures généralisées, qui consistent à imposer des droits de douane de 25 % sur les importations d’acier et de 10 % sur celles d’aluminium, sont à l’opposé d’une démarche anti-dumping qui consisterait à contrer les dynamiques mercantilistes en ciblant les importations des pays en question.

Obama s’était déjà emparé du problème du dumping

L’administration Obama, tout comme le gouvernement canadien à l’époque, avait déjà imposé des droits de douane de plus de 500 % sur certaines catégories d’acier chinois à l’époque où l’effondrement des prix chinois menaçait de disparition la production d’acier de l’ensemble des pays développés. De son côté, l’Union européenne avait mis en place des droits de douane beaucoup plus bas du fait de l’incapacité des pays membres à aboutir à un consensus viable sur ce dossier.

En réalité, les tarifs douaniers imposés par Donald Trump sont beaucoup trop faibles pour contrer le dumping sur les deux marchés en question – acier et aluminium -, et évidemment trop élevés pour les pays qui ne pratiquent pas le dumping. La démarche de départ, généralisée, aboutit donc d’abord à une dynamique peu souhaitable. En matière de protection contre le dumping, la rhétorique populiste de Trump accouche d’une mesure douanière dont l’ampleur est très limitée, si on la considère comme une forme de mesure anti-dumping, et correspond typiquement à l’ordre de grandeur des mesures anti-dumping que l’UE arrive à mettre en place. Mais il l’impose de façon générale, quitte à devoir créer tout une liste d’exemption par la suite, en commençant par le Canada et le Mexique. C’est ainsi qu’apparaît de façon évidente la tactique politique derrière ces mesures.

L’ampleur de la réaction des autorités européennes s’explique surtout par la peur que l’élan protectionniste de Donald Trump ne s’applique à un nombre croissant de secteurs.

Néanmoins, il convient de mesurer le caractère relativement décalé d’une partie des réactions émises depuis l’annonce du président américain. Comme souvent lorsqu’il s’agit des décisions de Donald Trump, les commentaires semblent reposer sur l’idée selon laquelle celui-ci viendrait inopinément troubler l’univers harmonieux et équilibré de la grande scène globale, par un déchaînement de pure radicalité idéologique.

Or, historiquement, le protectionnisme est le cadre commercial dans lequel se sont développés industriellement les États du Nord des États-Unis et le modèle de citoyenneté démocratique, tout au long du XIXe siècle, en rejetant l’idéologie esclavagiste, quand les esclavagistes du Sud étaient massivement favorables à un libre-échange reposant sur une main d’oeuvre gratuite dans les plantations. Les États-Unis ne se sont convertis de façon générale au libre-échange qu’une fois leur hégémonie industrielle assurée au XXe siècle, en particulier après la Seconde Guerre mondiale. Mais le désordre commercial de la planète et l’affaissement industriel des dernières décennies ont pesé de façon démesurée sur les minorités et toutes les catégories les plus fragiles de la société. Il convient donc de ne pas laisser des débats économiques légitimes être pris en otage ou même éclipsés par la rhétorique xénophobe dont Donald Trump les accompagne.

Il importe du reste de noter l’évolution du débat aux États-Unis, en particulier chez les démocrates, qui n’en finissent plus d’enterrer l’approche d’Hillary Clinton. Cette remise en question concerne de plus en plus la question du libre-échange, comme l’avait initiée Bernie Sanders. Les démocrates se voient dans l’obligation, pour se redéployer électoralement, de développer une doctrine économique réaliste qui réponde aux attentes d’un grand nombre d’entreprises et de travailleurs.

C’est ainsi qu’Al Gore s’était montré plutôt en faveur des mesures précédentes de Trump sur les machines à laver et que, de façon encore bien plus significative, la sénatrice Elizabeth Warren (une des personnalités pressenties pour la prochaine présidentielle) a affirmé que les tarifs douaniers devaient faire partie de la politique commerciale américaine. Au contraire des sous-entendus des commentateurs outrés sur la préservation de l’équilibre mondial, la principale caractéristique du système commercial international est aujourd’hui… un ensemble de déséquilibres. Et ces déséquilibres, massifs, ont plutôt tendance à croître davantage depuis la crise financière.

Au-delà de la controverse, l’enjeu du rééquilibrage mondial

Le cas chinois a ceci de particulier que le pays a en réalité connu, depuis le milieu de la décennie passée, une appréciation réelle très importante de sa devise par rapport à ses partenaires, de plus de 50 %. On ne peut plus véritablement, aujourd’hui, parler de sous-évaluation du yuan. Au cours des dernières années, lorsque les autorités monétaires du pays laissaient davantage de place aux forces de marché, la devise avait justement tendance à se déprécier et était donc maintenue artificiellement élevée par la banque centrale. Malgré cette évolution monétaire, l’ébranlement du modèle économique chinois a produit, entre autres, une baisse importante des prix dans plusieurs secteurs économiques du pays, avec un véritable phénomène de déflation industrielle, qui a été particulièrement marqué dans l’acier.

Si, du fait de la tentative de montée en gamme technologique, l’équation commerciale n’est plus la même qu’il y a vingt ans lorsque la Chine manipulait à outrance son taux de change pour se développer sur la base de gigantesques excédents commerciaux et réserves de devises, les déséquilibres du pays continuent de peser gravement sur l’économie mondiale. Les problèmes liés au déficit de 566 milliards de dollars des États-Unis à l’égard de la Chine ne peuvent être minimisés durablement, comme tentent encore de le faire de nombreux économistes qui ont du mal à renoncer aux fantaisies économiques des années 1990.

La situation est en réalité d’autant plus préoccupante au regard de l’équilibre très fragile de l’économie mondiale que la montée en gamme chinoise est réelle. L’idée selon laquelle les pays avancés se spécialiseraient dans le très haut de gamme tandis que la Chine occuperait les échelons inférieurs s’invalide mois après mois. On redécouvre par ailleurs le lien entre intégration industrielle des divers échelons de production et gains de productivité. La stagnation assez généralisée de la productivité, malgré l’étendue du progrès technologique, n’est pas étrangère à cet éclatement artificiel des diverses étapes de conception et de production au sein de chaque secteur, mais aussi entre les secteurs qui sont liés dans l’élaboration de produits complexes.

Les déséquilibres européens menacent l’économie mondiale

Ce problème s’applique naturellement aussi au cas de la relation entre l’UE et les États-Unis. Les critiques américaines des excédents commerciaux démesurés de l’Allemagne et de l’UE dans son ensemble ne sont pas neuves. Il faut ainsi se souvenir des termes très durs employés par l’administration Obama à ce sujet, y compris par l’ancien président lui-même. La question de l’acier et de l’aluminium n’est évidemment pas cruciale pour l’Europe dans sa relation avec les États-Unis du fait des montants limités échangés. L’ampleur de la réaction des autorités européennes s’explique davantage par la peur que l’élan protectionniste de Donald Trump ne s’applique à un nombre croissant de secteurs. Le président américain n’a d’ailleurs pas hésité à menacer l’UE de contre-mesures de rétorsion sur le secteur automobile si Bruxelles réagissait significativement à ses mesures sur l’acier.

La question du modèle exportateur européen à coups de compression salariale, et au mépris du progrès technologique, ne peut être minimisée sous couvert des outrances de Donald Trump.

Le secteur automobile est souvent brandi comme exemple du caractère contreproductif de la fermeture commerciale car, certes, les exportations de voitures allemandes vers les États-Unis sont considérables, mais les marques allemandes ont également développé de très grandes usines automobiles dans certains États du Sud pour y profiter de coûts de production relativement bas et réexporter une partie importante de la production. Si cette imbrication complexe vient effectivement remettre en cause une rhétorique commerciale délibérément simpliste, il n’en reste pas moins qu’on ne peut simplement réduire le débat au lieu de production en faisant l’impasse sur les marques et la localisation de la conception. Les usines allemandes du Sud des États-Unis servent à l’assemblage de voitures conçues en Allemagne, dans un contexte de coûts salariaux plus bas mais aussi de compétences moins développées que dans le cœur de l’industrie automobile américaine dans le Nord du pays. On ne peut raisonnablement comparer l’assemblage, à bas coût, de modèles étrangers à la dynamique plus profonde et générale dont relève l’alliance de la conception et de la fabrication.

La question du modèle exportateur européen à coups de compression salariale, et au mépris du progrès technologique, ne peut être minimisée sous couvert des outrances de Donald Trump. Une lecture de la crise de l’euro, entièrement erronée d’un point de vue statistique, a consisté à affirmer que la perte de compétitivité des pays du Sud de la zone euro, au cours des années 2000, provenait d’une prétendue dérive salariale, qui n’a pourtant guère eu lieu. C’est en réalité les différences entre les taux d’inflation qui ont alors nourri l’apparition de déséquilibres commerciaux massifs entre pays européens et, de plus, de l’Allemagne vis-à-vis du reste du monde du fait de la stratégie de compression salariale mise en place par le chancelier social-démocrate Schröder. Les déséquilibres internes à l’UE se résorbent sur la base d’une généralisation de ce modèle de compression salariale. Cette stratégie mercantiliste exerce un poids démesuré sur l’économie mondiale, et notamment sur les États-Unis. Quels que soient les excès de Donald Trump, la question du rééquilibrage de nos modèles économiques devrait être au cœur des réflexions politiques.

© Photo : Wikimedia Commons

Remi Bourgeot

Remi Bourgeot

Rémi Bourgeot est économiste, spécialiste de questions monétaires, diplômé de l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace (SupAéro) et de l’Ecole d’économie de Toulouse, chercheur associé à l’IRIS et stratégiste d’investissement. En savoir plus ...