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Millenials : génération « bad buzz »

L’actualité du web a été marquée en ce début d’année par une succession de scandales retentissants (bad buzz) dont plusieurs stars des réseaux sociaux ont fait l’objet. Un phénomène qui interroge les mécanismes de la renommée de ces nouveaux rois du web et les conséquences de leurs dérapages, dont les premiers témoins sont les enfants et adolescents qui constituent leur principal public. Troisième article d’Elsa Guippe sur les Millenials.

Le 31 décembre dernier, la star américaine des réseaux sociaux Logan Paul, qui compte 15 millions d’abonnés sur Youtube, publie sur la plateforme une vidéo de lui avec ses amis devant le corps d’un homme qui s’est suicidé. Sur les images, les internautes peuvent l’observer s’approcher avec sa caméra du cadavre que le groupe découvre alors qu’il déambule dans la forêt d’Aokigahara au Japon, également appelée « forêt des suicides » en raison du nombre important d’individus qui viennent y mettre fin à leurs jours.

Logan Paul, après un message de prévention expéditif, se met à plaisanter avec ses amis à propos de cette situation. « Je suis certain que cela n’a jamais été fait sur Youtube », s’exclame-t-il en conclusion, avant d’ajouter : « Je n’avais pas prévu cela, mon but est de vous divertir chaque jour. » Il filme ensuite de jeunes enfants jouant sur le parking à l’orée des bois et prend son auditoire à partie : « Regardez, il y a des enfants partout qui pourraient voir cela dans la forêt », semblant oublier que lui-même est suivi sur les différentes plateformes par des dizaines de millions d’enfants (Logan Paul capitalise aujourd’hui, toutes plateformes confondues, 50 millions d’abonnés).

Bad buzz en série

La réaction est immédiate. En quelques minutes, des millions d’internautes mettent le feu aux réseaux, au quatre coins de la planète, dénonçant l’indignité de ce contenu. Des pétitions fleurissent, relayées par des centaines de milliers de signataires ainsi que des personnalités influentes, demandant la fermeture des pages, comptes et sites du blogueur. Logan Paul retire sa vidéo mais le mal est fait : celle-ci affiche déjà plus de 6 millions de vues au compteur et des re-upload la rendent encore consultable.

Son auteur poste des messages d’excuses sur Twitter et sur sa chaîne : « J’ai fait une grave erreur de jugement, je ne m’attends pas à être pardonné mais je présente mes excuses aux internautes, à toute personne concernée par la dépression ou la question du suicide, ainsi qu’à la famille de la victime. » Youtube annonce prendre ses distances avec Logan Paul, met un terme aux projets de collaborations qui les unissent et le retire du portefeuille Google Preferred qui lie les chaînes les plus influentes à d’importants annonceurs, privant le Youtubeur d’une partie de ses revenus.

                        Aller plus loin : « 15-25 ans : génération ‘Like and Suscribe ».

Mi-janvier, c’est en France qu’un autre scandale éclate. Un blogueur de 18 ans, Aqababe, très présent sur les réseaux sociaux, s’en prend Jeremy Gisclon, plus connu sous le pseudo de Jeremstar, idole de nombreux jeunes. Ce dernier affiche lui-même ses statistiques sur son site : 22 millions de pages vues mensuellement,1,2 millions d’abonnés sur Youtube, 1,8 sur Instagram, presque deux millions sur Twitter, et surtout, Snapchateur numéro 1 en France.

Snapchat, plateforme de stories et de vidéos live, est la plateforme la plus utilisée par le très jeune public. 51 % des jeunes l’utilisent et 71 % des utilisateurs de Snapchat ont moins de 25 ans. C’est également sur cette plateforme que Jeremstar est le plus présent. Star de la téléréalité, il a monté un business juteux en commercialisant sur son site et les réseaux sociaux des informations exclusives qui concernent les participants des émissions de télé-réalité. Dans la nuit du 14 au 15 janvier, le Snapchateur Aqababe, déterminé à se venger du vol d’une exclusivité vidéo et du masquage de son nom sur celle-ci (entraînant un manque à gagner en audience sur les réseaux), poste sur Snapchat une vidéo suggestive de Jeremstar.

La star américaine des médias sociaux, Jake Paul (frère de Logan), souvent épinglé pour des propos controversés, racistes et sexistes, vient de lancer sa propre formation en ligne, Edfluence. Ses fans doivent débourser 75 dollars afin de découvrir ses techniques pour augmenter leur nombre d’abonnés.

Une chamaillerie classique de la webosphère qui débouche sur un violent cas de revenge porn, phénomène qui fait des ravages chez les adolescents ultra connectés. La viralité de l’affaire est foudroyante, le hashtag #Jeremstargate est propulsé en tête des TT (trending topics) sur Twitter et les médias relayent massivement l’histoire. En réaction, des internautes envoient à Aqababe des témoignages écrits, vidéos et sonores accusant Jeremstar et l’une de ses connaissances, le journaliste Pascal Cardonna (pseudonyme Babybel), de harcèlement sexuel sur mineurs, utilisant la popularité considérable de Jeremstar auprès des jeunes comme appât. La justice se saisit de l’affaire. Une plainte est déposée pour viol sur mineur. Le blogueur Aqabe s’autoproclame lanceur d’alerte et quitte les réseaux sociaux, voulant ainsi prouver que l’objet de sa démarche n’était pas d’accroître son audience et son influence.

Le 17 janvier, c’est le Youtubeur français Hugo Tout Seul qui voit déferler sur lui un autre bad buzz. En vacances à Miami, il publie une vidéo sur Snapchat le montrant dans un club avec une strip-teaseuse nue. Pour celui qui a commencé sa carrière comme podcasteur publiant de gentilles vidéos potaches réalisées dans sa chambre après l’école et a ainsi réussi à fédérer une fidèle communauté de deux millions de jeunes abonnés, jusqu’à devenir un des Youtubeurs les plus influents en France, le faux pas est retentissant.

Alors qu’il a déjà fait l’objet d’une polémique en octobre 2017 en raison de tweets déplacés et sexistes sur la contraception, la twittosphère en alerte dénonce immédiatement une attitude irresponsable pour un Youtubeur qui doit sa carrière aux vues amassées grâce à un très jeune public.

Au cours de la même semaine, le Youtubeur Math Podcast se trouve lui-aussi au cœur d’une polémique. Le vidéaste est régulièrement accusé de plagiat depuis qu’une communauté d’internautes du site jeuxvidéos.com a publié des vidéos comparant des contenus identiques à ceux de blogueurs américains au mot près, allant jusqu’à en singer la gestuelle et le décor. Math Podcast annonce malgré tout qu’il met en vente, pour la somme de 97 euros, sa méthode pour devenir influenceur.

Il n’est d’ailleurs pas le seul à faire commerce de ses conseils. La star américaine des médias sociaux, Jake Paul (frère de Logan), souvent épinglé pour des propos controversés, racistes et sexistes, vient de lancer en début d’année sa propre formation en ligne, Edfluence. Ses fans doivent débourser 75 dollars pour s’abonner, suivre la formation et découvrir ses techniques pour augmenter leur nombre d’abonnés. Face au déferlement de moqueries des internautes qui font resurgir les accusations de plagiat, Math Podcast annonce que son programme de formation sera finalement mis en ligne et accessible à tous gratuitement.

Fausse rédemption, addiction et appât du gain

Suite à la polémique dont il a fait l’objet, Logan Paul, qui avait construit sa marque autour du daily vlogging (publication quotidienne de vidéos), s’est éloigné des réseaux sociaux pendant un mois. Il est depuis sorti du silence 2.0 et a soigné son retour, à grand renfort de vidéos et messages de rédemption et d’autodérision. Il a ainsi publié sur sa chaîne un web documentaire sur la question du suicide et sa prévention, et annoncé avoir versé un million de dollars à une association d’entraide et d’écoute.

Un million, c’est également le nombre d’abonnés qu’il a gagné depuis le scandale. Une augmentation  qui s’explique par la visibilité offerte par le retentissement de l’affaire : si le rythme de croisière du Youtubeur tournait entre 5 et 10 millions de vue enregistrées pour chaque vidéo publiée quotidiennement avant le scandale, sa vidéo d’excuses a été vue 50 millions de fois. Il s’est depuis remis à poster quotidiennement des contenus sur sa chaîne, réorientant son modèle économique sur la marque de vêtements qu’il a développée.

Dans son premier vlog post-bad buzz, il introduit sans hésitation sa vidéo par un « Merch plug », autrement dit une pub pour ses produits. « Cela peut paraître étrange de commencer ma vidéo de grand retour avec un merch plug, mais que voulez-vous que je fasse ? Youtube a diminué mon ‘Adsense’ (outil de monétisation de la plateforme) par deux. Merci Youtube, je t’aime ! ».

Le jeune Aqababe, dont le compte a été supprimé par Snapchat, s’est lui aussi réfugié dans le silence et n’a publié que deux messages en réussissant à contourner les mesures d’interdiction de l’application. Dans le premier, le 27 janvier, il annonce son départ des réseaux sociaux : « Je reçois trop de messages de haine et de menaces de mort. Je ne parlerai plus sur les réseaux sociaux. » Mais dans un second, publié le 1er février, il semble revenir sur sa décision, expliquant son addiction à Snapchat et rappelant le lien qui le lie à sa communauté sur cette plateforme. « Je poste un nouveau Snap parce que Snapchat, c’est le vaisseau mère. (…) Deux semaines sans Snapchat c’est une punition, c’est un enfer. »

Quant à Hugo Tout Seul, l’affaire est retombée rapidement. Il s’est contenté d’un message d’excuse peu soigné, qu’il a filmé lui-même à la terrasse d’un hôtel, écouteurs dans les oreilles, intitulé « Petite explications » : « Je peux comprendre que certains petits qui me suivent aient été choqués. Je m’en excuse. (…). Les petits n’ont pas à voir ça, et les autres non plus d’ailleurs. Je le paie bien cher », déclare-t-il dans la vidéo.

Le Backlash d’une célébrité foudroyante et fragile

Les stars des médias sociaux, qui inspirent la génération des Millenials ont pour point commun d’être tous très jeunes. Les équipes qui les suivent au quotidien sont composées de managers, d’assistants, de vidéastes, mais de telles erreurs de jugement ne surviendraient pas avec le regard de véritables professionnels de la communication. Logan Paul a clairement commis un acte irresponsable mais personne au sein de son équipe ne semble lui avoir formulé, de manière suffisamment claire, de contre-indication à la mise en ligne de la vidéo, y compris au moment de son édition. Sans filtres ni filet de sécurité, revendiquant à tout va la liberté que permet la publication sur les réseaux comme un mantra, les stars des réseaux sociaux sont les révélateurs des dérives de la dictature du « tout pour les vues ».

Au-delà des questions de régulation et de contrôle des contenus offensants sur les plateformes, se pose celle de la responsabilisation des auteurs. Le pouvoir de prescription des stars des réseaux sociaux est considérable.

Les scandales qui ont déferlé sur internet en ce début d’année, relayés par les médias de masse, donnent un écho inédit aux excès des social media stars entraînées dans la spirale d’une renommée instantanée, brutale, mondiale, mais également fragile et éphémère. Une célébrité fait briller les yeux de bon nombre de jeunes qui rêvent, à l’instar de leurs idoles, de faire carrière sur les réseaux. À l’heure du sensationnalisme, de la dictature de l’entertainment, de la e-reputation et de la course au clic, de la webrumeur, de l’auto-multiplication de l’information à l’infini sur les réseaux, il n’est pas étonnant que les si jeunes stars qui composent les rouages du mécanisme s’y retrouvent parfois broyées.

Au-delà des éternelles questions de régulation et de contrôle des contenus offensants sur les plateformes, se pose celle de la responsabilisation des auteurs. Le pouvoir de prescription des stars des réseaux sociaux est considérable. Leur responsabilité sociale, notamment envers la jeunesse, est immense. Leur audience, leur influence et leur visibilité posent la question d’un principe de confiance. Or, les créateurs ne pensent pas à deux fois au contenu qu’ils postent, jusqu’à ce que l’amour considérable que leur vouent des millions de fans se transforme en un féroce backlash quand leur public se retourne contre eux.

Avec la multiplication du nombre de jeunes âgés de 15 à 25 ans qui se retrouvent en moins d’un an propulsés des couloirs de leur lycée à la tête d’un empire qu’ils ont eux-mêmes créé, les dérives du clickbait (manière spectaculaire et souvent mensongère de formuler un titre de contenu visant à augmenter le nombre de clics et donc de vues) risquent d’être encore nombreuses. Les réseaux sociaux ont ouvert un nouveau champ de bataille sur lequel prospère une nouvelle cyber-guerre qui fait ses propres « victimes » : celle des vues.

© Photos : Pixabay et Wikimedia Commons

Elsa Guippe

Elsa Guippe

Elsa Guippe est diplômée en droit et en relations internationales, spécialisée en action publique et communication politique. Elle est aujourd’hui directrice générale de l’agence compasslabel.fr En savoir plus ...