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La question de l’avortement en Irlande du Nord révèle les fragilités du Royaume-Uni

Alors que la République d’Irlande vient de décider par référendum de libéraliser sa législation concernant l’avortement, tous les regards se tournent aujourd’hui vers l’Irlande du Nord. Cette province du Royaume-Uni possède en effet l’une des législations les plus restrictives de l’Union européenne. Mais l’évolution vers une libéralisation semble difficile à l’heure du Brexit, Theresa May ne souhaitant pas remettre en cause cette compétence propre de l’assemblée régionale nord-irlandaise. Le risque de couper un peu plus les citoyens des décideurs politiques, en Irlande du Nord, n’en est que plus grand.

La législation nord-irlandaise sur l’avortement, héritée de dispositions datant de 1861, n’autorise l’avortement qu’en cas de menace directe sur la vie de la mère. Dans tous les autres cas, y compris de viol, d’inceste ou d’anomalie du fœtus, l’avortement est impossible, et les contrevenantes risquent une peine d’emprisonnement à vie. Elle n’a pas été modifiée au moment où, en 1967, le reste du Royaume-Uni adoptait une politique plus libérale.

Seul Malte, parmi les pays de l’Union européenne, possède une législation plus stricte, interdisant l’avortement quelles que soient les circonstances. Si les sondages semblent indiquer qu’une majorité des Nord-Irlandais favorise aujourd’hui l’adoption d’une politique plus libérale en matière d’avortement, le parti unioniste DUP, qui est le plus puissant en Irlande du Nord, y a toujours opposé son veto.

Comme l’Irlande du Nord ne dispose plus de gouvernement de partage du pouvoir depuis un an et demi en raison de désaccords entre partis unionistes et nationalistes, certains militants « pro-choix » ont espéré que la Première ministre britannique Theresa May, qui se décrit comme féministe, profite de la dynamique créée par le vote en Irlande et décide de légiférer directement depuis Londres. La réponse laconique du gouvernement britannique est arrivée au lendemain du référendum en République d’Irlande : l’avortement est une « compétence dévolue » de l’assemblée régionale nord-irlandaise, et il est hors de question pour Londres de s’en mêler, même si l’assemblée régionale ne siège pas.

Un Royaume-Uni en équilibre précaire

Une telle réaction était prévisible pour plusieurs raisons. D’abord, le gouvernement de Theresa May a conclu avec le DUP un accord de soutien au Parlement de Westminster, et il dépend donc du vote des 10 députés DUP pour sa survie. Alors que les négociations autour du Brexit patinent, en particulier en ce qui concerne la question de la frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord, Theresa May ne peut pas se permettre de se mettre à dos ces alliés, aussi encombrants soient-ils.

Conserver le soutien du DUP est d’autant plus crucial pour le gouvernement britannique qu’il est possible qu’un accord avec l’Union européenne sur le Brexit dépende de l’octroi à l’Irlande du Nord d’un statut spécial, à la fois dans et en dehors de l’Union européenne. Or, cette option est depuis longtemps rejetée par le DUP, qui refuse que l’Irlande du Nord soit traitée différemment du reste du Royaume-Uni, et qui craint qu’un tel statut spécial ne constitue un prélude à la réunification de l’Irlande.

Une autre raison tient à l’équilibre précaire que le gouvernement britannique tente de maintenir entre les différentes composantes du Royaume. Si Theresa May légiférait directement pour libéraliser les conditions d’accès à l’avortement en Irlande du Nord, ou si elle décidait d’organiser un référendum sur le sujet, elle mettrait en péril l’architecture fragile organisant les rapports entre gouvernement britannique, et nations composant le Royaume-Uni.

La libéralisation de l’avortement en République d’Irlande signale un affaiblissement de l’emprise de la religion sur les choix politiques, sociaux et culturels des Irlandais. Une tendance similaire est à l’œuvre en Irlande du Nord, mais elle n’y apparaît pas (encore ?) aussi clairement.

Londres doit en effet prendre garde à ne pas empiéter sur les pouvoirs dévolus aux assemblées écossaise, galloise et nord-irlandaise, dans un contexte où beaucoup pensent que Londres tente d’instrumentaliser le Brexit afin de re-centraliser le Royaume. Organiser un référendum sur la question serait encore plus risqué, car pourquoi accorder aux Nord-Irlandais le droit de se prononcer sur cette question, alors que les Écossais se voient refuser un référendum sur un éventuel maintien de l’Écosse au sein de l’Union européenne ? Ou que les anti-Brexit, qui réclament à cor et à cri un deuxième référendum sur les modalités de sortie du Royaume-Uni, se voient opposer une même fin de non-recevoir ?

Intervenir directement sur cette « compétence dévolue » mettrait par ailleurs en lumière les problèmes inhérents au fonctionnement de l’assemblée et du gouvernement nord-irlandais, établis par l’accord de paix de 1998. Suite à de profonds désaccords entre le DUP et le Sinn Féin, principal parti nationaliste, les pouvoirs exécutif et parlementaire nord-irlandais sont en effet en sommeil depuis janvier 2017. Or, Theresa May souhaite éviter une reprise en administration directe de la province par Londres, dans un contexte où toute l’énergie du gouvernement britannique semble dédiée à la préparation du Brexit.

Le symptôme d’un déficit démocratique persistant en Irlande du Nord

Comme de nombreux commentateurs l’ont fait remarquer, la libéralisation de l’avortement en République d’Irlande signale un affaiblissement, enclenché depuis de nombreuses années, de l’emprise de la religion sur les choix politiques, sociaux et culturels des Irlandais.

Une tendance similaire est à l’œuvre en Irlande du Nord, mais elle n’y apparaît pas (encore ?) aussi clairement, en raison du rôle prépondérant que les Églises continuent à jouer dans les clivages entre communautés nationalistes (en majorité de religion catholique) et unionistes (en majorité de religion protestante). Or, les membres des clergés catholiques et protestants s’entendent pour rejeter une libéralisation des législations concernant l’avortement, ou une ouverture du mariage aux personnes de même sexe.

En parallèle le DUP, qui reste à ce jour le parti le plus puissant d’Irlande du Nord, a fait du refus de la libéralisation de l’avortement l’un de ses chevaux de bataille. Cela n’est pas sans révéler d’importantes contradictions dans son positionnement, puisqu’il refuse tout statut spécial pour l’Irlande du Nord dans le Royaume-Uni post-Brexit, tout en s’opposant tout aussi catégoriquement à l’adoption de certaines législations en vigueur dans le reste du Royaume, concernant l’avortement, mais aussi notamment le mariage pour tous.

Sur ces sujets comme sur celui du Brexit, le décalage est d’ailleurs considérable entre les positions du DUP et les opinions de ses électeurs, signalant ainsi l’existence d’un fossé croissant entre élites politiques et opinions publiques. Mais dans un système politique qui est structuré autour de l’opposition entre unionistes et nationalistes – les députés élus à l’Assemblée régionale d’Irlande du Nord doivent se déclarer nationalistes, unionistes, ou autres, mais s’ils choisissent cette dernière option ils n’ont pas le droit de veto et perdent de fait une partie de leur influence –, il reste peu de place pour les sujets qui transcendent les clivages politiques traditionnels.

L’impatience envers ce système en grande partie sclérosé grandit, en particulier parmi les jeunes générations. L’inquiétude croissante à l’égard des possibles conséquences du Brexit, contre lequel l’Irlande du Nord a voté à près de 56 %, contribue à ce mécontentement. En choisissant de faire dépendre sa majorité gouvernementale du DUP, qui soutient le Brexit alors que la majorité de la population nord-irlandaise y est opposée, Theresa May prend donc le risque d’accroître l’important déficit démocratique dont souffre l’Irlande du Nord.

© Photos : Flickr et Wikimédia Commons

Elise Féron

Elise Féron

Chercheuse senior au Tampere Peace Research Institute en Finlande. Ses recherches portent principalement sur les conflits communautaires, les diasporas et les questions de genre dans les conflits. En savoir plus ...