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Redonner du sens à la « République » 

Les politiques invoquent la « République » de manière obsessionnelle à travers une série de déclinaisons qui sonnent comme autant de coquilles vides. La cacophonie qui règne autour de cette République indéfinie est le symptôme de la crise d’un certain projet de société.

Sorte de syncrétisme intégrant l’héritage de la Révolution française et des acquis démocratiques et sociaux du XIXe et XXe siècles, la « République » est constitutive de représentations mentales, morales, philosophiques, culturelles et axiologiques. Construite dans et par l’Histoire, la République se présente en effet comme une vision du monde, totale, fondée sur un ensemble de valeurs, d’institutions, de symboles, d’hommes. Cette construction ne s’est pas imposée d’elle-même : une bataille idéologique et culturelle pour asseoir sa vérité sur la République, son propre modèle ou paradigme républicain, traverse l’histoire de France depuis 1789.

La République est plus qu’une forme de gouvernement

Ainsi, la République ne se résume pas à cette forme de gouvernement antinomique au principe héréditaire de la monarchie. L’idée de République charrie en France une conception du pouvoir et de la société qui dépasse même l’idéal démocratique. Du reste, l’étymologie du mot (res publica est « chose publique ») rappelle le lien tissé entre la construction du projet républicain et la notion d’intérêt général, opposée selon la lecture rousseauiste à l’intérêt privé ou particulier. Ce projet place l’égalité des citoyens au cœur de la devise républicaine « Liberté, égalité, fraternité », inscrite sur les frontons des bâtiments publics et censée guidée l’action publique. C’est l’incapacité de nos sociétés politiques et civiles à réaliser ces valeurs proclamées qui est à la source de notre malaise existentiel. La persistance d’un chômage de masse, la précarisation et l’appauvrissement de la jeunesse, le déclassement de la classe moyenne, l’atomisation et le cloisonnement de la communauté nationale ont engendré une citoyenneté à plusieurs vitesses dont l’inégalité sociale et territoriale demeure le moteur.

La crise du projet républicain

Pilier du modèle républicain, l’École est au cœur de cette crise. Source d’un espoir d’émancipation et de mobilité sociale, l’École républicaine est aussi le lieu du désenchantement pour certains enfants victimes de traitements discriminatoires. L’échec scolaire et le décrochage sont corrélés aux difficultés sociales et territoriales. Notre système s’est progressivement transformé en une machine de sélection, de reproduction et d’immobilité sociales, qui contribue in fine au non renouvellement des élites.

Cette réalité revêt une dimension spatiale. Outre le sentiment de marginalisation vécue par nos concitoyens du monde rural ou périurbain, les personnes issues d’une immigration extra-européenne se retrouvent particulièrement concentrées dans les zones urbaines et l’habitat social. Or le déficit d’insertion sociale nourrit le cloisonnement de minorités condamnées à vivre entre elles, dans des espaces ghettoïsés, produits d’une ségrégation sociale et spatiale. En dépit des politiques de la ville qui interdisent de penser que ces quartiers ont été totalement abandonnés, la pauvreté, l’échec scolaire, la délinquance juvénile, le chômage des adultes, et plus encore des jeunes, s’y concentrent jusqu’à les gangréner.

Cette situation résume à elle seule l’échec du projet républicain. Bien qu’érigée en religion de substitution, la République ne saurait être réduite à un « produit fini » ou à une chose sacrée et statufiée. Il faut dépasser la seule logique mémorielle et commémorative pour inscrire la République dans une logique dynamique de revitalisation de sa matrice axiologique, sans céder au « surinvestissement ».

Ainsi, la laïcité est investie de pouvoirs magiques, elle aurait réponse à tout pour le politique tenté par le désengagement de la lutte contre la désintégration spatiale et sociale qui gangrène la cohésion nationale. Promouvoir l’identité pour mieux neutraliser l’exigence d’égalité est une stratégie qui ignore l’essence même de la République. Le 3 juillet 1905, Aristide Briand, père fondateur de la loi de 1905, déclarait à la Chambre des députés : « La réalisation de cette réforme aura pour effet désirable d’affranchir ce pays d’une véritable hantise, sous l’influence de laquelle il n’a que trop négligé tant d’autres questions importantes d’ordre économique et social ». En cela, la devise programmatique de la République est sans cesse à revisiter. Telle est la voie pour redonner un sens dynamique au mot République.

© Photo : Flickr

Béligh Nabli

Béligh Nabli

Béligh Nabli est universitaire et directeur de recherche à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). Ses travaux portent essentiellement sur des problématiques juridiques, politiques et institutionnelles françaises, européennes et méditerranéennes. En savoir plus ...