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Rentrée 2017. Vers le triomphe de l’école à deux vitesses ?

Comment la patrie de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, notamment dans son article 6*, a-t-elle pu devenir championne du monde du déterminisme social ?

De manière récurrente désormais, les enquêtes PISA, qui mesurent dans 72 pays (dont 35 pays de l’OCDE), les capacités des élèves à mobiliser leurs connaissances scolaires et à les appliquer dans des situations variées, proches de celles rencontrées dans la vie réelle, montrent que les résultats de la France sont le plus fortement corrélés, par rapport à ceux de l’ensemble des pays de l’OCDE, avec le niveau socio-économique et culturel des familles.

La performance des élèves français, autrement dit, dépend fortement de leur niveau socio-économique. La France est ainsi aujourd’hui le pays de la reproduction sociale, dans lequel une bonne part du destin scolaire est lié à l’origine sociale. Depuis le fameux monologue de Figaro – « Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus » –, les privilèges ont été officiellement abolis mais la situation a malheureusement peu évolué. L’École française, organisée en voies hiérarchisées, fonctionne depuis des dizaines d’années au service de la reproduction sociale.

L’École de la reproduction sociale

Quand une société se convainc que l’égalitarisme avance masqué devant la recherche d’égalité ; que la méritocratie est la première étape du nivellement par le bas ; que l’équité consiste à soutenir davantage ceux qui font la course en tête que ceux qui cumulent les handicaps ; que la cruelle réalité du déterminisme social ne signifie pas qu’il y ait un lien entre la réussite scolaire des enfants grandissant dans les familles socialement et économiquement favorisées et ce cadre d’évolution privilégié… Quand une société se convainc de tout cela, alors elle ne propose plus une seule et même École à tous ses enfants, mais deux. L’École de la reproduction sociale des catégories socioprofessionnelles dites supérieures, et l’École des autres, vis-à-vis de laquelle les premières ont un discours bien rôdé : la réussite scolaire et la poursuite d’études ne sont pas un horizon légitimement accessible à tous. La France est en train de devenir une telle société. À ses propres dépends.

Pour ceux qui s’offusquent d’un prétendu égalitarisme pour ne pas agir contre les inégalités, la liberté n’est qu’un nom sous lequel se masque le libéralisme.

Chaque année, notre croissance économique, notre potentiel d’innovation comme notre capacité à vivre-ensemble en prennent un coup, mais nous défendons bec et ongles un système scolaire qui croit à tort préserver la qualité d’une élite minuscule en refusant tout partage durable de ses moyens qui garantisse la réussite du plus grand nombre.

Notre pays compte 67 millions d’entraîneurs de l’équipe de France de football et autant de commentateurs des politiques éducatives. Parmi eux, les parents de nos plus de 12 millions d’écoliers, de collégiens et de lycéens, qui se prononcent collectivement pour une répartition équitable des moyens pour l’éducation de tous les enfants tant que leur progéniture se voit garantie de bénéficier d’un peu plus que les autres. Au point qu’on ne s’indigne même plus aujourd’hui de voir un ministre de l’Éducation nationale balayer du revers de la main le scandale des inégalités pour faire de l’égalitarisme son « véritable ennemi ».

À la rentrée 2016, une réforme a conduit les collèges à proposer à tous leurs élèves des heures de classe en petits groupes plutôt qu’une à deux heures de cours supplémentaires à une poignée d’entre eux. Au nom de la lutte contre l’égalitarisme, ce système, qui affaiblissait la logique de la reproduction, a été mis à bas par le ministre, Jean-Michel Blanquer, qui a rétabli l’équilibre précédent d’un collège à plusieurs vitesses, au profit des plus favorisés et des « initiés ». Et qui semble faire de l’absence de règles – médiatiquement vendue sous un doux nom de « liberté » – le cœur de sa philosophie politique.

Les limites de la main invisible du marché

Quand un membre du gouvernement prône « en même temps » la semaine de quatre jours et celle de quatre jours et demi dans les écoles, la possibilité de l’interdisciplinarité comme du tout disciplinaire au collège, le maintien et la suppression du maître supplémentaire dans les classes, c’est l’égalité des chances qu’il piétine. Comme si le « gouverner, c’est choisir » que nous a enseigné Pierre Mendes-France pour sortir la France de l’ornière dans laquelle elle s’enferrait n’avait pas lieu d’être en matière éducative. Comme si, chaque année, les succès scolaires et universitaires devenus quasi-miraculeux de quelques milliers d’enfants issus des milieux les moins favorisés pouvaient collectivement et durablement nous donner bonne conscience. Si ceux-là ont réussi, les difficultés des autres ne sont-elles pas à renvoyer à leur seule responsabilité ?

Jean-Michel Blanquer fait « confiance » à la main invisible du marché en matière éducative. Le seul désastre des résultats 2017 d’APB (Admission Post Bac) – qui laissaient encore en plein mois de juillet des dizaines de milliers de bacheliers sans université pour les accueillir – aurait pourtant dû lui faire percevoir les limites d’une telle doctrine. Mais, pour ceux qui s’offusquent d’un prétendu égalitarisme pour ne pas agir contre les inégalités, la liberté n’est qu’un nom sous lequel se masque le libéralisme.

L’éducation par slogans, à défaut de colonne vertébrale, voilà ce à quoi nous pouvons accepter d’être condamnés. « Internat liberté » et fables de La Fontaine pour toute politique. Ou alors nous pourrions arrêter de nous satisfaire de ses fables du seul fait d’une morale qui nous paraît favorable à nos seuls enfants. Et ce serait sans aucun doute le meilleur cadeau à leur offrir.

« Tous les citoyens étant égaux [aux yeux de la Loi] sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents ».

© Photo : WikiCommons

Agathe Cagé
Agathe Cagé est politiste, elle a été conseillère puis directrice adjointe du cabinet des ministres de l’éducation nationale de 2014 à 2017. Elle est aujourd’hui présidente de l’agence compasslabel.fr En Savoir Plus ...