Recent Posts
Restez Connecté:
AccueilMondeSoigner l’indicible ? L’accès aux soins des hommes victimes de violences sexuelles en zones de guerre

Soigner l’indicible ? L’accès aux soins des hommes victimes de violences sexuelles en zones de guerre

Bien que les violences sexuelles en zones de guerre soient aujourd’hui reconnues comme un problème majeur, la communauté internationale peine encore à leur apporter une réponse globale, et plus encore à les prévenir. Ce constat est vrai quel que soit le genre des victimes, mais il semble accentué lorsque les victimes de ces violences sexuelles sont des hommes. Cet article est le troisième et dernier d’une série consacrée aux violences sexuelles contre les hommes en temps de guerre.

En raison des tabous entourant les violences sexuelles, en particulier quand les hommes en sont victimes, la plupart des victimes de sexe masculin ont trop honte pour demander de l’aide. Beaucoup préfèrent supporter seuls la souffrance, avec parfois des conséquences fatales.

Lors d’un travail de terrain effectué ces dernières années dans la Région des Grands Lacs en Afrique par exemple, le personnel médical que j’ai rencontré m’a expliqué que les hommes victimes de violences sexuelles ne viennent pas se faire soigner à moins qu’ils n’aient vraiment pas d’autre choix, par exemple si les plaies sont sévèrement infectées ou s’ils souffrent d’une importante hémorragie. Parfois ils attendent tellement longtemps avant de demander de l’aide qu’il est impossible de les sauver. Beaucoup d’entre eux ont aussi à faire face à des séquelles physiques qui accentuent leur sentiment de honte, comme des phénomènes d’impuissance sexuelle ou d’incontinence urinaire.

Les obstacles à l’accès aux soins pour les hommes victimes de violences sexuelles

Par ailleurs, le fait que beaucoup pensent que les violences sexuelles en zones de guerre ne touchent que les femmes et les jeunes filles a des conséquences importantes en termes pratiques. Par exemple, les programmes de la plupart des organisations humanitaires se focalisent uniquement sur les victimes féminines. Leurs brochures et campagnes d’information représentent uniquement des femmes et des filles, et souvent même les noms de ces organisations font référence aux femmes ou aux problèmes touchant les femmes, ce qui ostracise de facto les hommes.

L’équation qui est faite entre femmes et victimes de violences sexuelles ne fait que renforcer la honte ressentie par les survivants hommes, et le sentiment qu’ils ont déjà d’avoir été « féminisés », « transformés en femmes » ou même « homosexualisés », pour reprendre quelques termes employés par certaines victimes de sexe masculin que j’ai rencontrées. Afin de comprendre ces sentiments générés par les violences sexuelles, il est important de se souvenir que leur impact est décuplé par le fait que la féminisation est souvent utilisée au niveau social et politique afin de produire et/ou de justifier une relation de domination. La féminisation est une stratégie de subjugation qui peut être exercée aussi bien sur des hommes que sur des femmes. Et parmi tous les mécanismes qui permettent de produire de la féminisation, les violences sexuelles occupent une place de choix.

             Aller plus loin : « Violences sexuelles contre les hommes en temps de guerre : il est temps de briser le silence »

Ce qui est particulièrement intéressant dans l’effet produit par les violences sexuelles est que tout en provoquant la féminisation et la subjugation des victimes, elles permettent aussi la masculinisation des perpétrateurs, quel que soit par ailleurs le genre des victimes et des perpétrateurs. Ceci explique qu’il soit quasiment impossible pour les hommes survivants de demander de l’aide ou de porter plainte, car cela renforce la féminisation qu’ils ressentent en les obligeant à adopter le statut de victimes qui est habituellement réservé aux femmes.

L’une des conséquences du fait que les hommes victimes de violences sexuelles ne parlent pas de ce qui leur est arrivé est que les organisations travaillant en zones de guerre, y compris le personnel médical et humanitaire, ont tendance à fortement sous-estimer l’existence de telles violences. Au niveau concret, de telles représentations impliquent qu’il n’y a quasiment aucun programme ou institution prenant spécifiquement en charge les besoins des victimes de sexe masculin.

Les campagnes de sensibilisation sont d’autant plus importantes dans des pays comme l’Ouganda, où l’homosexualité est pénalisée par la loi, et où les hommes survivants de violences sexuelles se retrouvent souvent accusés d’être homosexuels.

Ces dernières années, quelques rares organisations comme Médecins sans Frontières par exemple ont fait un effort afin d’ouvrir des structures permettant l’accueil des survivants de violences sexuelles quel que soit leur sexe, mais ces structures restent l’exception plutôt que la règle. Quelques groupes de soutien ont aussi été mis en place par des survivants eux-mêmes, en Ouganda notamment. Ces groupes de survivants, comme par exemple les associations Men of Hope et Men of Courage, formées en 2011, comptent chacun quelques centaines de membres, recrutés dans les nombreux camps de réfugiés en Ouganda.

Ces groupes n’ont pas les moyens de financer les traitements médicaux de leurs membres, mais leur fournissent un soutien psychologique, et tentent de sensibiliser les opinions publiques et les personnels politiques aux problèmes auxquels les hommes survivants font face. Ces campagnes de sensibilisation sont d’autant plus importantes dans des pays comme l’Ouganda, où l’homosexualité est pénalisée par la loi, et où les hommes survivants de violences sexuelles se retrouvent souvent accusés d’être homosexuels.

Les limites des approches existantes

Le manque de formation et de préparation du personnel médical et des professionnels de santé, qui ne s’attendent à traiter que des femmes et des filles, renforce aussi les risques pour les victimes de sexe masculin. Le personnel médical n’est pas formé à détecter, identifier et traiter les blessures découlant de telles violences sur des hommes. Même dans des zones de conflit intense, où les cas de violences sexuelles contre hommes et femmes sont nombreux, le personnel médical est souvent ignorant sur ces questions, en particulier dans les zones rurales.

Dans un hôpital rural du Sud Kivu dans l’Est du Congo par exemple, un des médecins avec qui j’évoquais les violences sexuelles contre les hommes pensait que je faisais référence aux cas où les hommes sont forcés de regarder lorsque leur femme, sœur ou fille est violée par des soldats ou des membres de groupes armés.

De plus, il arrive souvent que les survivants hommes qui demandent de l’aide soient référés à des services de gynécologie, parce que c’est souvent là que les soins aux victimes de violences sexuelles sont prodigués. Cela engendre d’évidents problèmes pour les survivantes comme pour les survivants qui s’y croisent. Même dans les services ouverts aux victimes hommes, le personnel médical part du principe que leurs symptômes et besoins sont quasiment identiques à ceux des victimes femmes, ce qui est faux. Il est également important de souligner que le personnel de soin dans les services de gynécologie est souvent majoritairement féminin, ce qui constitue un autre problème pour beaucoup de victimes de sexe masculin, qui refusent de se confier à des femmes.

De même, le soutien offert aux victimes de violences sexuelles, qu’elles soient hommes ou femmes, est souvent limité au traitement de leurs symptômes physiques. Or, toutes les données empiriques dont nous disposons montrent qu’il est primordial d’également soutenir les victimes au niveau psychologique, et d’aider à leur réintégration dans leurs communautés d’origine. Cet aspect est particulièrement important pour les victimes de sexe masculin, qui font la plupart du temps face à une forte stigmatisation, une ségrégation et même à un ostracisme si la nature des violences dont ils ont été victimes vient à être connue.

            Aller plus loin : « Torture ou Viol ? Parler des violences sexuelles contre les hommes en zones de guerre »

À un niveau plus général, l’approche des institutions de santé vis-à-vis de ce type de violences est limitée par son absence de prise en compte du contexte dans lequel ces violences sont commises. Ainsi que de nombreuses recherches l’ont montré, pendant les conflits les hommes et les femmes sont violentés de multiples manières qui sont souvent interconnectées. Les programmes et les organisations qui se focalisent sur les victimes de violences sexuelles tendent à ignorer les autres violences dont ces personnes sont victimes. Or, ces violences font partie d’un continuum, elles ne peuvent être comprises et combattues qu’en prenant en compte le contexte dans lequel elles sont commises.

Il est urgent que les politiques publiques tiennent compte des dernières recherches et prennent acte du fait que ce qui est important est moins le genre des victimes que l’effet que ces violences ont sur les rapports de pouvoir entre individus et entre groupes.

Enfin, puisque l’étendue et la gravité des violences en zones de guerre commence à être bien connue, il semble temps de développer des approches qui ne soient plus simplement curatives ou punitives, mais aussi préventives. Certes quelques programmes, notamment en Afrique, se focalisant sur les violences faites aux femmes, incluent désormais un volet prévention, promouvant notamment une masculinité « positive » et non violente. Ces approches sont non seulement minoritaires, mais aussi limitées, car elles passent sous silence le fait que les hommes aussi peuvent être victimes de ces violences. Mettre en place un programme ambitieux de prévention, s’appuyant sur le lien entre certaines conceptions de la masculinité, et le recours à la violence et à la guerre, constitue donc un chantier majeur pour la communauté internationale.

Pour terminer, il est important de souligner que contrairement à ce qu’on entend parfois, les violences sexuelles ne constituent pas un corollaire ou un sous-produit de la guerre. L’identité des victimes de ces violences, celle de leurs auteurs, ainsi que les lieux de leur perpétration, suggèrent qu’elles sont intrinsèquement liées à des dynamiques conflictuelles plus larges, que celles-ci soient politiques, ethniques, religieuses ou socio-économiques. Ces violences n’ont donc pas lieu par hasard, par malchance, ou à cause d’un manque de discipline militaire. Elles constituent depuis l’Antiquité l’une des facettes principales des guerres et des conflits, et il n’est donc guère étonnant que les hommes aussi en soient victimes.

De ce fait, il est urgent que les politiques publiques tiennent compte des dernières recherches sur le sujet, et prennent acte du fait que ce qui est important est moins le genre des victimes que l’effet que ces violences ont sur les rapports de pouvoir entre individus et entre groupes. En d’autres termes, que la victime soit un homme ou une femme est moins important que la relation de féminisation et de subordination que les violences sexuelles établissent.

© Photos : Pixabay

Elise Féron

Elise Féron

Chercheuse senior au Tampere Peace Research Institute en Finlande. Ses recherches portent principalement sur les conflits communautaires, les diasporas et les questions de genre dans les conflits. En savoir plus ...