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« Too Young to Wed » : le pire de la domination masculine, dans une exposition incontournable

Plus que quelques jours pour voir à la Grande Arche de la Défense l’exposition « Too Young to Wed » de la photographe américaine Stephanie Sinclair, qui dénonce le drame des mariages forcés et des mutilations sexuelles.

Une fillette pousse des hurlements, vêtue d’un costume traditionnel, maquillée, portée par une foule en liesse. Sa grand-mère, le regard triste, lui murmure pendant sa préparation, alors qu’on la couvre de bijoux : « Allez, cesse de pleurer, tu n’es pas la première du village à te marier ». En deux clichés, le drame d’un destin brisé est révélé.

Toutes les deux secondes, dans plus de 50 pays à travers le monde, une jeune fille de moins de 18 ans est mariée de force à un homme plus âgé. C’est cette implacable réalité statistique que dénonce l’exposition « Too Young to Wed » (« Trop jeune pour être mariée ») de la photographe américaine Stephanie Sinclair, installée dans l’espace dédié au photoreportage à la Grande Arche de la Défense jusqu’au 24 septembre.

C’est au cours de ses premiers reportages en Afghanistan au début des années 2000 que la photographe s’est attelée à lever le voile sur le drame des mariages forcés. « Quand j’ai réalisé que des filles si jeunes pouvaient s’immoler par le feu parce que mariées trop tôt ou à cause des abus qu’elles avaient subis, j’ai commencé à faire des recherches et j’ai réalisé que cela concernait de nombreux pays. J’ai voulu par mes photos montrer au monde ce qui se déroulait », explique ainsi Stephanie Sinclair.

Du Népal à l’Éthiopie en passant par le Yémen, l’Inde, et les États-Unis, Stéphanie Sinclair a travaillé durant ces 15 dernières années sur le sujet, en collaboration avec le New York Times Magazine, le Time Magazine, ou encore le National Geographic, et s’est vue décerner trois Visas d’or au Festival international du photojournalisme de Perpignan. Avec « Too Young to Wed », elle brosse à travers ses photos le portrait de toutes ces petites filles qui se cachent lorsque leur mari apparaît, se murent dans le silence sous la pression familiale et sociale, subissent au quotidien des abus sexuels, donnent naissance à leur premier enfant à 12, 13 ou 14 ans, alors même leur corps n’est biologiquement pas prêt à affronter les transformations physiques d’une grossesse et la violence d’un accouchement, entraînant des séquelles à vie. Beaucoup ont également été excisées.

175 photographies bouleversantes

Au gré de ses recherches et voyages, Stéphanie Sainclair s’immisce avec son appareil photo dans l’intimité d’un foyer mormon texan où le père de famille s’assoit à table avec ses 5 femmes et leurs enfants, au Guatemala dans la cuisine d’Aracely, 15 ans, qui prépare le repas d’une main et allaite son fils de l’autre, au Nigéria dans un camp de Boko Haram où deux sœurs retenues prisonnières s’estiment chanceuses de ne pas avoir été séparées, ou encore sur la terrasse d’une habitation au Yémen où la petite Nujoud Ali, 12 ans, fait voltiger dans le vent un voile rose, libérée depuis deux ans de l’emprise de son ex-mari après avoir pu divorcer – il était de 20 ans son aîné.

En 175 photographies, tirées en grand format et pour la plupart exposées pour la première fois, jouant avec talent, harmonie et sobriété sur la vivacité des couleurs, la lumière et le clair-obscur, Stéphanie Sainclair donne à voir un travail d’investigation poussé et engagé, et une approche personnelle du sujet.

Partout où les problèmes de déscolarisation, de développement, de difficultés économiques ou de conflits surgissent, les violences faites aux jeunes filles sont décuplées.

Aujourd’hui encore, la pratique des mariages forcés ne constitue pas un tabou dans de nombreuses régions du monde. Au-delà d’une vision traditionnaliste de la famille, des atteintes faites aux droits des femmes, d’une organisation sociale patriarcale, de la subsistance du système de dot des filles, de l’application d’un droit coutumier favorable aux mariages des enfants ou encore de la pression sociale liée à la crainte du « déshonneur » créé par un rapport sexuel hors mariage, partout où les problèmes de déscolarisation, de développement, de difficultés économiques ou de conflits surgissent, les violences faites aux jeunes filles sont décuplées. La femme est considérée dans le meilleur des cas comme un fardeau économique, et dans le pire comme un butin de guerre sexuel.

700 millions de femmes mariées de force dans le monde

En 2014, l’ONU estimait à 700 millions le nombre de femmes mariées de force dans le monde, très majoritairement avant l’âge de 18 ans, dont un tiers avant 15 ans. Au Bangladesh, le pourcentage de jeunes filles mariées avant 18 ans était de 65%. Au Niger, il était de 75%. Selon l’Unicef, 320 millions de filles mineures seront mariées d’ici 2050 sur le seul continent africain. Si les chiffres ont tendance à régresser grâce aux progrès réalisés en faveur de la scolarisation ou au recul de la pauvreté dans certaines régions, la prise de conscience de l’ampleur du phénomène reste encore largement insuffisante. Le Népal ou le Guatemala ont adopté des lois repoussant l’âge légal du mariage de 16 à 18 ans, mais le Pakistan a rejeté un projet de texte similaire. Par ailleurs, toujours selon les chiffres de l’ONU de 2014, 130 millions femmes ont subi, enfants, des mutilations sexuelles, au nom de coutumes ou de traditions.

« De même que l’aiguille d’une boussole indique le nord, un homme qui cherche un coupable montrera toujours une femme du doigt » écrit Khaled Hosseini dans son roman sur les mariages forcés, Mille soleils splendides. Sans une action déterminée de la communauté internationale et des pouvoirs publics dans les États concernés, sans une application stricte de la loi, sans une augmentation significative du taux de scolarisation des filles et sans la mise en œuvre de campagnes massives de mobilisation, de sensibilisation et de prévention permettant de briser les représentations collectives, les inégalités et de lutter contre les violences faites aux femmes, il sera impossible de combattre le fléau des mariages forcés.

© Photos : http://tooyoungtowed.org/

Elsa Guippe

Elsa Guippe

Elsa Guippe esElsa Guippe est diplômée en droit et et relations internationales, spécialisée en action publique et communication politique. Elle est aujourd’hui directrice générale de l’agence compasslabel.fr En savoir plus ...