Recent Posts
Restez Connecté:
AccueilRencontresSur les traces de Pierre Savorgnan de Brazza

Sur les traces de Pierre Savorgnan de Brazza

À la fin du XIXe siècle, Pierre Savorgnan de Brazza, explorateur français d’origine italienne, permit à la France de se constituer une vaste colonie en Afrique. Il a tissé, lors de ses expéditions, des « liens de confiance » avec le peuple téké sur la rive droite du fleuve Congo. Comme d’autres aventuriers de son siècle, il n’a fait qu’ouvrir la voie à la colonisation européenne. Plus de cent ans plus tard, le réalisateur Clemente Bicocchi est parti au Congo sur les traces de cette figure du colonialisme français qui a donné son nom à la capitale Brazzaville. De ce voyage et de sa rencontre avec le Makoko, le roi des Téké, il tire d’abord un film documentaire, « Afrique noire, Marbre blanc » (2012), puis un récit romancé, « Le Blanc du roi », qui vient de paraître aux éditions Liana Levi.

Chronik.fr : D’où vient le titre de votre roman ?

 C. B. : Le « Blanc du roi » est un surnom qui m’a été donné à la fin de ma brève aventure africaine. Une personne m’a interpellé : « hey, Blanc… Blanc du roi ! ». Elle m’a rattaché à la figure de l’explorateur franco-italien Pierre Savorgnan de Brazza sur les pas duquel j’étais parti… J’en étais plutôt fier, car ce « titre » était une manière de m’extirper de la catégorie des simples « Blancs » : j’étais un peu plus à leurs yeux. Cela me donnait l’impression d’avoir été accepté par la communauté téké…

Chronik.fr : Pouvez-vous nous présenter le personnage équivoque à l’origine de votre récit : Pierre Savorgnan de Brazza, surnommé « L’ami des Noirs » par la presse française de l’époque ?

C. B. : Pierre Savorgnan de Brazza était un explorateur (né italien et naturalisé français) de la fin du XIXe siècle. Il a vécu dans une période charnière, celle des « explorations » qui ouvraient la voie à la colonisation française en Afrique centrale. Derrière leur intérêt scientifique, la fascination pour l’inconnu et l’exotisme, ces explorations étaient soutenues par les nations européennes en raison d’enjeux économiques et commerciaux.

La figure de Brazza échappe à ce schéma général, sans échapper à son temps. Sa première exploration n’a pas été financée par une quelconque puissance européenne ; elle n’a pas été motivée par des raisons commerciales, ou une fonction civilisatrice. Il avait d’abord peu de moyens et a dû s’appuyer sur l’assistance des populations locales pour mener à bien ses propres projets.

Pour cette raison Brazza commence à établir des relations avec les diverses tribus sur les rives de la rivière Ogoué, afin d’obtenir leur confiance. Ainsi, le mythe de Rocacambo se répand parmi les indigènes avant qu’il ne rencontre le roi Makoko. En effet, justement à cause de cette renommée, il suit secrètement ses pas à travers ses émissaires, puis il l’appelle pour le rencontrer. Il savait que la rencontre avec les Blancs était inévitable et devait choisir entre Stanley et Brazza (dans les légendes, Téké le roi rêve de deux défenses d’éléphants blancs).

Ce livre n’a pas la prétention d’expliquer ce qu’est l’Afrique, que nous continuons d’ailleurs à considérer comme un bloc monolithique…. C’est plutôt une histoire singulière d’un cameraman européen qui se retrouve propulsé malgré lui dans un lieu mystérieux et fascinant, qui le dépasse.

À ce moment, Makoko signe avec Brazza le traité dans lequel il met ses terres sous la protection de la France. Mais quand Brazza revient en France, personne ne veut ratifier ce traité. Les politiques pensaient beaucoup plus à la guerre avec l’Allemagne et ne savaient pas quoi faire d’une colonie en Afrique. Brazza doit travailler dur pour faire ratifier le traité : il tient des conférences, utilise les journaux… Même pendant les premières années de la colonie, l’intérêt de la France était minime. Les choses ne changent radicalement que plus tard, avec l’exploitation du caoutchouc.

Aujourd’hui, son histoire est inconnue en Italie (son pays de naissance) et presque oubliée en France (son pays d’adoption) ; ou plutôt, en France, on se souvient de Brazza (parfois hagiographiquement) à la fois comme icône de la colonisation républicaine, « explorateur pacifique », ou « libérateur des esclaves ». L’élément de ses explorations qui m’a immédiatement intéressé est une relation à l’autre pas seulement fondée sur des préjugés de supériorité culturelle : sa dépendance aux populations locales pour continuer son voyage en remontant la rivière Ogoué l’a poussé à s’y intéresser. Je pense qu’un « échange vrai » a pu se nouer ; sa capacité à gagner la confiance des indigènes lui a permis de rencontrer Makoko Iloo premier, roi des Téké du Congo…

Si nous comparons ses écrits avec ceux de H. M. Stanley, l’autre explorateur qui, dans la même période, remontait le fleuve Congo de l’autre côté, nous remarquons une perspective opposée dans son rapport à l’« autre » (à ce sujet il y a un beau passage de Roland Barthes dans La chambre claire, où la différence culturelle, je dirais presque anthropologique, entre Stanley et Brazza est analysée par les photos de l’époque). Ces deux points de vue antithétiques sont au cœur des relations entre l’Occident et l’Afrique.

Chronik.fr N’incarne-t-il pas la figure d’une sorte de « héros d’une colonisation pacifique » ? N’y a-t-il pas une forme de continuité entre les diverses formes de colonisation : le projet de « cohabitation pacifique » n’est-elle pas une fiction, un mode d’exploitation économique qui s’accompagne au moins d’une violence symbolique ?

C. B. : Je ne suis pas historien, mais je comprends votre interrogation. Brazza n’était pas un héros, mais un témoin-acteur privilégié des structures morales, économiques et bureaucratiques du colonialisme, symbolisées en particulier par l’exploitation des ressources naturelles et humaines de l’Afrique via des sociétés européennes concessionnaires. L’aversion de Brazza pour le système d’exploitation coloniale au Congo a gêné la France. D’ailleurs, les causes de sa mort – en 1905, à 53 ans – demeurent mystérieuses. Sa femme a toujours été convaincue qu’il avait été empoisonné au cours de la dernière mission d’enquête qui devait mettre en lumière les horreurs qui ont été commises dans la colonie.

Brazza a pensé qu’il était nécessaire de repenser profondément la relation avec la colonie naissante. Cette seconde partie de sa vie (l’administrateur après l’explorateur) est la plus méconnue et à mon avis la plus intéressante. En faisant des recherches pour mon documentaire Afrique Noire, Marbre Blanc (2012), j’ai été impressionné par sa pensée absolument à contre-courant pour l’époque.

Je ne vais pas faire de lui un prophète (comme dans un livre de Jean Autin de 1985, Pierre Savorgnan de Brazza, un prophète du Tiers Monde), parce que chacun est le fils de son temps, mais Brazza a tenté de s’opposer, pendant ses dernières années, à l’administration coloniale. Précisément à cause de ses positions, il a subi de vives attaques de la part de l’establishment français.

En fait, à la nouvelle de son dernier retour en Afrique (pour la mission d’enquête), un fonctionnaire colonial a déclaré : « si ça continue, nous allons tous obéir aux Noirs ! ». Ce n’est pas un hasard si Brazzaville, contrairement à d’autres villes africaines, a conservé le nom de son fondateur européen.

Chronik.fr : Qu’est-ce qui, à la fin de votre périple au cœur de l’Afrique, au Congo-Brazzaville, a remis en cause certains de vos préjugés, ou du moins, ceux qui perdurent en Europe à l’égard de ce continent ?

C. B. : Je pense que nous devons tous faire face à nos préjugés. Dans le livre, j’ai essayé d’être honnête et de ne pas masquer mes peurs, mes doutes, mes idées préconçues, qui étaient souvent réciproques : beaucoup de Congolais pensaient que parce que j’étais blanc, je devais être riche, ou qu’il était impossible que j’aide un réalisateur congolais, que le « chef » soit lui…

Ce livre n’a pas la prétention d’expliquer ce qu’est l’Afrique, que nous continuons d’ailleurs à considérer comme un bloc monolithique…. C’est plutôt une histoire singulière d’un cameraman européen qui se retrouve propulsé malgré lui dans un lieu mystérieux et fascinant, qui le dépasse…

C’est pourquoi le ton de l’écriture est souvent ironique, avec une part de surréalisme. Le fait que dix années se soient écoulées depuis les événements racontés m’a aidé, en plaçant une distance entre l’objet du récit et moi, et en me suggérant à trouver le point de vue que je cherchais. Un point de vue honnête mais pas naïf. Je me suis demandé à plusieurs reprises si ça valait la peine de raconter cette histoire, alors je me suis convaincu que c’était dans son absurdité qu’elle avait de la force.

À la fin, le roman parle de mes péripéties, dues à une image que j’avais filmée et qui m’avait marqué. Et comme dit Werner Herzog : « il n’y a rien de mal à passer une nuit en prison, si c’est pour l’image dont tu as besoin. »

Le Blanc du roi, par Clemente Bicocchi, éditions Liana Levi, mai 2018, traduit de l’italien par Samuel Sfez, 224 pages, 19 euros.

© Photo : Flickr (extraits des « Conférences et lettres de Pierre Savorgnan de Brazza sur ses trois explorations dans l’Ouest africain »).

La rédaction

La rédaction