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Violences sexuelles contre les hommes en temps de guerre : il est temps de briser le silence

Les violences sexuelles commises contre les hommes et les jeunes garçons, lors des conflits, restent mal connues et sous-estimées. Il s’agit cependant d’un phénomène massif, caractéristique du patriarcat, et qui perdure depuis l’Antiquité. Les progrès de la collecte de données empiriques permettent de mettre au point des outils de lutte efficaces contre les viols, les tortures et les mutilations sexuelles subis par les hommes dans plusieurs régions du globe.

Bien que de plus en plus d’attention soit portée aux dimensions de genre des conflits, une grande partie de la littérature existante et des politiques publiques a encore tendance à s’appuyer sur des représentations simplistes des rôles joués par les hommes et les femmes pendant les conflits. Ainsi, même si les chercheurs ont depuis longtemps établi le rôle actif que les femmes peuvent jouer pendant les guerres, notamment comme combattantes, les représentations dominantes assignent presque systématiquement un statut de victimes aux femmes, tandis que les hommes se voient automatiquement affublés de celui de perpétrateurs de violences.

C’est sans aucun doute dans le domaine des violences sexuelles que ces représentations sont les plus prégnantes, puisque l’immense majorité des publications et des politiques publiques relatives aux violences sexuelles en temps de guerre se focalisent sur les femmes qui en sont victimes, tout en considérant les hommes comme responsables. Certes, les femmes et les filles sont sans nul doute les plus affectées par ce type de violences, mais les données empiriques collectées au cours de ces dernières années suggèrent que dans la plupart des zones de conflits contemporains comme la Syrie ou l’Est du Congo, les hommes constituent environ un tiers des victimes de violences sexuelles, et qu’un pourcentage non négligeable de perpétrateurs (entre 10 et 40% selon les types de victimes), sont des femmes.

Les obstacles à la collecte de données sur les violences sexuelles contre les hommes

Depuis le milieu des années 1990, rapports d’ONG et publications académiques attirant l’attention sur le fait que les hommes aussi peuvent être victimes de violences sexuelles se sont multipliés, sans générer beaucoup d’échos au niveau politique et médiatique. Ils démontrent que les violences sexuelles contre les hommes en temps de guerre ne sont pas exceptionnelles mais sont commises de manière régulière depuis (au moins) l’Antiquité, et constituent une caractéristique essentielle des guerres et conflits contemporains. En majorité commises par des soldats appartenant à des armées régulières ou à des groupes armés non étatiques, ces violences sont particulièrement nombreuses en situation de détention, où les prisonniers dits politiques sont souvent victimes de viols et de mutilations sexuelles, ainsi que l’ont notamment montré des chercheurs comme Charli Carpenter ou Ivana Nizich.

Un certain nombre de facteurs expliquent que ces publications n’aient pas attiré plus d’attention médiatique, ou amené à l’infléchissement des politiques publiques existantes, centrées sur la victimisation des femmes et des filles. D’abord, la plupart des publications sur les conflits et les guerres se focalisent sur les autres violences dont les hommes sont les victimes majoritaires, en premier lieu les meurtres, les mutilations ou l’emprisonnement, jetant par exemple un voile pudique sur l’utilisation des tortures sexuelles en prison.

Ensuite, les données empiriques sur les violences sexuelles contre les hommes sont difficiles à récolter, en raison des tabous qui les entourent. Certes, les femmes ont elles aussi tendance à cacher qu’elles ont été victimes de viol ou d’autres types de violences sexuelles, mais ainsi que l’ont démontré des chercheurs comme Sandesh Sivakumaran, ou le récent rapport du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR) sur les violences sexuelles dont sont victimes les hommes et les garçons en Syrie, les hommes ont tendance à sous-déclarer encore davantage.

Puisque les caractéristiques des violences sexuelles contre les hommes en temps de guerre diffèrent de ce que nous savons des violences sexuelles contre les femmes, nous avons tendance à ne pas les considérer comme telles – les hommes sont moins susceptibles d’être violés ou soumis à un esclavage sexuel, mais davantage victimes de mutilations et de tortures sexuelles.

Enfin, les violences sexuelles ne sont en général pas codées de la même manière quand les victimes sont des hommes que quand ce sont des femmes. Ainsi, lorsque les hommes en sont victimes, les instances juridiques comme les tribunaux internationaux ou de justice transitionnelle les qualifient de torture ou de coups et blessures plutôt que de violences sexuelles. La chercheuse Michele Leiby a par exemple examiné les témoignages récoltés par la Commission Vérité et Réconciliation au Pérou, et montré que 29 % des cas de violences sexuelles examinés par cette Commission ont été commis contre des hommes. Pourtant, cette même Commission n’en avait comptabilisé que 2 % comme tels, classant les autres cas sous le qualificatif plus général de « torture ».

Il semble que puisque les caractéristiques des violences sexuelles contre les hommes en temps de guerre diffèrent de ce que nous savons des violences sexuelles contre les femmes, nous avons tendance à ne pas les considérer comme telles – les hommes sont notamment moins susceptibles d’être violés ou soumis à un esclavage sexuel, mais davantage victimes de mutilations et de tortures sexuelles diverses. Ce biais s’explique en grande partie par le fait que les violences sexuelles contre les femmes, et notamment la notion de « viol comme arme de guerre », déterminent largement notre perception et compréhension des violences sexuelles en général. Autrement dit, si les violences sexuelles dont les hommes sont victimes ne correspondent pas à l’expérience que les femmes en font, nous avons tendance à les placer dans une autre catégorie.

Une prise de conscience progressive

En dépit de ces difficultés de codage, ces dernières années des données empiriques et statistiques ont commencé à émerger. Depuis les statistiques publiées en 2012 par le US Department of Defense, montrant que 54 % des victimes de violences sexuelles dans l’armée américaine étaient des hommes, jusqu’à l’étude menée par une équipe de médecins à l’Est du Congo en 2010, évaluant à près d’un quart le nombre d’hommes habitant la région et ayant subi des violences sexuelles liées au conflit, il existe à présent une pléthore de données établissant que ce phénomène est loin d’être anecdotique.

Les travaux des historiens suggèrent aussi que ce type de violence est aussi ancien que la guerre elle-même. En Grèce antique, quand des combattants ennemis étaient capturés, il n’était pas rare qu’ils soient utilisés comme esclaves sexuels. À la même époque en Chine, en Perse, en Égypte ou au Nord de l’Europe, les ennemis faits prisonniers étaient souvent castrés, leurs pénis coupés et exposés. Dans beaucoup de sociétés précolombiennes comme les Aztèques en Amérique Centrale, ou les tribus amérindiennes, le viol des combattants faits prisonniers constituait une méthode efficace de domination et d’intimidation des ennemis, quand les prisonniers n’étaient pas castrés avant d’être tués.

Les guerres et génocides du XXe siècle abondent eux aussi d’exemples de violences de ce type. Pendant le génocide arménien entre autres nombreux exemples, beaucoup d’hommes ont été castrés, forcés à marcher nus, ou circoncis après avoir été forcés à se convertir à l’islam. Un autre cas célèbre est celui du « viol de Nanking » en 1937, durant lequel des hommes chinois ont été violés et forcés à se violer les uns les autres devant les soldats japonais.

Aujourd’hui, les violences sexuelles contre les hommes sont perpétrées par des soldats, des policiers, des membres des services de renseignement, ainsi que par des membres de groupes armés impliqués dans les guerres civiles, conflits ethniques, conflits interétatiques, génocides, etc. Il est impossible d’offrir ici une description complète de tous les cas connus, mais quelques exemples semblent ressortir. En Bosnie, par exemple, une étude portant sur 6 000 détenus des camps de concentration de Sarajevo pendant la guerre de 1992-95 a révélé que 80 % des prisonniers (hommes) y ont été violés. De nombreux cas de castration, de mutilation d’organes sexuels, d’humiliation sexuelle, de fellation sous contrainte, de prisonniers (hommes) forcés à violer d’autres prisonniers (hommes et femmes) ont été documentés par l’ONU en Bosnie.

Au Libéria, on estime qu’environ un tiers des hommes adultes ex-combattants ont subi des violences sexuelles. De nombreux cas ont également été documentés en Sierra Leone, Colombie, Ouganda, Chili, Salvador, Guatemala, Argentine, Irlande du Nord, Israël/Palestine, Algérie, Iran, Koweït, Cachemire, Sri Lanka, Soudan et Sud Soudan, République Centrafricaine, Burundi, Rwanda, Afghanistan, Syrie, et cette liste est loin d’être exhaustive.

Il convient de souligner que si les violences sexuelles contre les hommes sont parfois commises lors de raids dans les villages ou de manière apparemment « aléatoire », elles ont la plupart du temps lieu dans le cadre spécifique de la détention, où la torture sexuelle est utilisée pour extorquer des aveux, démoraliser une rébellion ou écraser l’opposition. Dans certains cas, la torture sexuelle semble avoir été utilisée par les forces de sécurité de l’État de façon routinière. Les exemples célèbres de torture sexuelle perpétrée contre les prisonniers d’Abu Ghraib ou Guantánamo sont encore dans toutes les mémoires. Autre illustration, au Salvador, une enquête auprès des prisonniers politiques de La Esperanza a révélé que 76 % d’entre eux ont été victimes d’abus sexuels perpétrés par des gardiens de prison ou des interrogateurs pendant leur incarcération, avec une prédominance de cas de nudité forcée, de torture électrique des organes génitaux et de viols ou de menaces de viol.

Pour les victimes, la souffrance n’est pas seulement physique ; elle coexiste avec une intense souffrance mentale et sociale. Il existe bien entendu de nombreuses similitudes entre les besoins des victimes masculines et féminines des violences sexuelles liées aux conflits, mais les réponses à apporter aux hommes survivants de ces violences présentent des défis spécifiques, principalement liés aux tabous, à la sous-déclaration, à la stigmatisation des victimes, et au fait que la victimisation sexuelle des hommes demeure pour beaucoup impensable. Nous explorerons ces questions dans deux articles à paraître prochainement dans Chronik.

© Photo : Flickr

Elise Féron

Elise Féron

Chercheuse senior au Tampere Peace Research Institute en Finlande. Ses recherches portent principalement sur les conflits communautaires, les diasporas et les questions de genre dans les conflits. En savoir plus ...