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Yves Citton : « Le post-capitalisme sera ce qu’en font déjà et ce qu’en feront demain les collectifs activistes et artivistes »

Yves Citton est professeur de littérature et media à l’Université Paris 8, après avoir enseigné à l’Université Grenoble-Alpes et à l’Université de Pittsburgh (États-Unis). Il co-dirige la revue « Multitudes » et a publié récemment les ouvrages « Médiarchie » (2017) et « Pour une écologie de l’attention » (2014) aux éditions du Seuil, ainsi que « Zazirocratie » (2011) et « Mythocratie » (2010) aux Éditions Amsterdam. Ses articles sont en accès libre sur www.yvescitton.net. Après le European Lab Forum de Lyon, auquel il a participé et dont Chronik.fr était partenaire créatif, nous l’avons rencontré pour qu’il nous expose ses réflexions sur le post-capitalisme.

Chronik.frParler de « post-capitalisme », n’est-ce pas se référer encore au capitalisme ? Comment penser le « post-capitalisme » en renouvelant les cadres de réflexion, alors notamment que les problématiques autour de « la fin de… » (« l’Histoire », « les idéologies », etc.) ont été tant de fois sujettes à caution  ?

 Y. C. : Je dirais qu’il y a plusieurs « fins » annoncées du capitalisme, toujours déjouées, toujours esquivées, toujours démenties. Il est important de distinguer au moins trois entre elles.

Marx annonçait la nécessité d’un dépassement du capitalisme en tant que forme d’ « exploitation » inégalitaire et injuste du travail humain. Cela n’a rien perdu de son actualité : nous sommes dans un monde qui tend à la fois vers davantage d’égalité entre les continents et vers davantage d’inégalités entre les quartiers. Comme on l’a vu au cours du XXe siècle, il n’y aurait pas de nécessité inéluctable de sortie du capitalisme si celui-ci pouvait assurer une élévation-amélioration générale des conditions de vie au niveau de la planète, même si les Européens et les Nord-Américains devaient passer par une diminution de leurs privilèges hérités du colonialisme.

Or, cela semble difficile du fait d’une deuxième fin annoncée. Les pensées écologistes dénoncent l’impossibilité, c’est-à-dire l’insoutenabilité, du modèle extractiviste sur lequel s’est construit le capitalisme : l’ « extractivisme » consiste à puiser et épuiser des ressources temporairement disponibles sans se soucier d’assurer leur renouvellement soutenable.

Le dérèglement climatique, les effondrements de biodiversité, l’accumulation de sous-produits industriels dont nous sommes incapables de gérer les nuisances (dont les déchets radioactifs sont l’emblème le plus sinistre), tout cela nous met face à des limites que le capitalisme dénie sans cesse en faisant croire à un développement qualitatif illimité, induit par la vertu stimulatrice de la maximisation du profit actionnarial. Il devient de plus en plus difficile, et de plus en plus évidemment suicidaire, de croire à ses promesses.

Une troisième fin est à chercher dans un phénomène encore plus général, dénoncé depuis l’aube du capitalisme, mais qui revient le hanter périodiquement pour des raisons qui deviennent toujours plus pressantes. La puissance du capitalisme repose sur sa capacité à agencer les collaborations humaines sous l’aiguillon d’un « compétivisme » visant à maximiser le profit actionnarial. Autrement dit, le capital ne vise qu’à multiplier le capital : il ne se sert des activités des êtres vivants que pour une fin (le profit actionnarial) autre que cette activité elle-même.

Marx l’avait très bien décrit, d’innombrables moralistes s’en sont lamentés, des armées d’esprits nostalgiques y ont vu un attentat à la « noblesse de l’homme » – tout cela sans grand résultat. Assez d’humains ont trouvé assez d’avantages à se servir du jeu capitaliste (et à le servir en retour) pour qu’il continue sa progression à travers les crises multiples qui ont scandé son histoire.

Nous arrivons à une phase (de « globalisation ») où c’est l’intégralité des populations humaines qui sont directement mises au service de cette machine collaborative. Il n’est pas du tout impossible qu’assez de Chinois, d’Indiens, de Vietnamiens, voire d’Africains estiment que ce jeu peut leur être favorable dans le moyen terme. Mais ce que semblent indiquer les populations qui s’y sont mises les premières (européennes, nord-américaines, japonaises), c’est que ce jeu de plus en plus intensément compétitif épuise ceux-là même qui devraient ou qui croient en profiter.

Abandonné à sa seule logique compétiviste (« néolibérale »), ce jeu qui doit assurer notre prospérité et notre bonheur – dans les théorisations, c’est-à-dire dans les comptes et les contes, de ceux qui en promeuvent les mérites – se révèle écraser ses perdants (augmentation de la précarité) et épuiser ses gagnants (multiplication des burn-out).

Autrement dit, le capitalisme (dans sa pureté néolibérale) apparaît comme insoutenable du point de vue des trois écologies dont parlait Félix Guattari : l’écologie naturelle des ressources physico-biologiques (ravagées par l’extractivisme), l’écologie politique des relations sociales (dont l’exploitation même est rendue intenable par l’exacerbation des inégalités), l’écologie mentale de nos capacités attentionnelles (épuisées par l’accroissement des pressions compétitivistes).

Voilà pourquoi on peut dire – sans être sûr d’avoir raison, puisqu’en effet ce type de prédiction a été régulièrement démenti au cours du dernier siècle… – que le capitalisme bute aujourd’hui sur des limites intérieures qui menacent son développement, et qu’il est donc important de penser le post-capitalisme, comme nous le faisons dans les numéros 70 et 71 de la revue Multitudes sorties au printemps et en été de cette année 2018.

Chronik.fr : Alors qu’Internet, au départ, résulte d’une vision libertarienne, il est devenu un champ d’expansion privilégié du néolibéralisme. Comment faire du numérique un support mais aussi un moyen de le combattre, le numérique transformant aussi les manières de s’engager et de se mobiliser ?

Y. C. : Comme tout le reste, le numérique contribue aussi bien à la puissance qu’aux faiblesses du capitalisme actuel. Nous consacrons le n° 71 de Multitudes aux questions de dérivations financières qui illustrent assez bien cela. Le speed-trading, le remplacement (partiel) du travail des traders par des algorithmes, la circulation à la vitesse de la lumière de volumes énormes d’actifs passant de compte en compte en quelques fractions de seconde ont été rendu possibles par le développement au long cours de toute une série de machines d’abstractions.

La comptabilité financière formalisée dès la Renaissance, les procédures d’analyse statistique ainsi que les modélisations micro- et macro-économiques mises en place dès les physiocrates du XVIIIe siècle, les équations mathématiques qui ont colonisé l’économie politique du XXe siècle sont autant d’outils d’abstraction qui ont été aussi importants pour le développement actuel du numérique que les machines à calculer imaginées depuis Pascal, Charles Babbage ou Ada Lovelace, réalisées depuis Alan Turing, et mises en réseau depuis l’ARPA et Tim Berners-Lee.

C’est l’ensemble de ces machines d’abstraction qui en sont arrivées à faire du profit actionnarial ou du taux de croissance du PIB les chiffres magiques, les fétiches, qui asservissent aujourd’hui nos rapports à nos environnements sociaux et naturels à des dynamiques auto-destructives.

Seules les inventions créatives, collectives, politiques, qui émanent des pratiques artistiques – indissociablement sensibles et conceptuelles – peuvent nous réorienter par rapport aux évolutions actuelles du capitalisme.

Mais il serait simpliste de blâmer « le numérique », à savoir le seul élément technologique de ces développement au long cours, pour cette course vers l’abîme. L’enjeu est de comprendre quelles nouvelles formes de relations, d’enchevêtrements se mettent en place, quels sont leurs potentiels émancipateurs et leurs risques de nouveaux asservissements.

Dans Multitudes n° 71, nous essayons de comprendre les produits dérivés de la finance ou les blockchains comme des façons de répondre aux limites internes du système capitaliste. Surtout, nous essayons de comprendre selon quelles petites différences leur déploiement peut tout aussi bien conduire à une exacerbation des dynamiques capitalistes qu’à leur renversement vers des alternatives qui se trament d’ores et déjà en sous-main de toutes parts.

Chronik.fr : Que proposez-vous pour recréer du commun, un récit commun (« pour » et pas seulement « contre »), alors que la réponse qui aujourd’hui triomphe face aux politiques libérales, ce sont les régimes autoritaires ? Comment créer de nouvelles formes de solidarités et quelles seraient-elles ?

Y. C. : Notre parti-pris, dans Multitudes, est de croire que c’est en comprenant mieux les mécanismes et les dynamiques de ces machines d’abstraction que nous parviendrons à en réorienter le cours, plutôt qu’à devoir le subir dans l’impuissance et la lamentation. Nos amis de la gauche de la gauche ont parfaitement raison de critiquer les aberrations de la finance, au nom de la justice sociale, de la lutte contre l’exploitation, contre les inégalités, contre le capitalisme. Certaines de ces critiques sont toutefois fréquemment marquées par des tonalités nostalgiques, envers les soi-disant « Trente Glorieuses », qui nous laissent sceptiques.

Les Trente Glorieuses (européo-nord-américaines) reposaient sur l’exploitation des pays colonisés, sur l’oppression des femmes, sur le saccage des ressources naturelles, etc. D’autres parmi ces critiques s’en tiennent à des ritournelles de complaintes en soulignant, ici encore non sans bonne raison, toutes les évolutions négatives caractérisant le moment présent. Ces deux attitudes nous enferment dans le capitalisme (parce qu’on ne croit pas sérieusement à la perspective d’un post-capitalisme) ou dans un extractivisme ignoré au nom d’un privilège accordé aux questions sociales, envisagées dans un cadre étroitement occidentalo-centré.

Notre parti-pris, avec ces deux numéros de Multitudes, c’est de dire au moins trois choses. D’abord, le post-capitalisme n’aura pas à être inventé de toutes pièces à partir du rien (le lendemain matin du grand soir où les marchés boursiers se seront enfin effondrés dans l’affaissement des États-Nations). Il y a déjà des pratiques, des solidarités, des relations post-capitalistes qui se sont mises en place aussi bien localement (AMAP – Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne –, ZAD, associations de quartier) que globalement (sensibilités et législations environnementalistes).

Ensuite, le post-capitalisme ne relève pas de la rupture qui fera basculer un système passé dans un système futur. L’histoire est à envisager comme une superposition de strates, plutôt que comme une succession d’états. Le capitalisme restera présent comme une strate sur laquelle se déploiera une autre strate, dont certains linéaments sont déjà en place depuis des décennies ou des siècles.

Enfin, c’est peut-être dans les développements les plus « avancés » du capitalisme qu’il faut aller chercher les clés de ce qui se construira sur lui, et en partie contre lui. Dans le numérique, dont les logiques de déploiement superposent aux classes habituelles du capitalisme (les travailleurs vs les capitalistes) de nouvelles classes, que McKenzie Wark, dans le n° 70, appelle « classe hacker » vs « classe vectorialiste ». Dans les dérivations les plus folles de la finance, qui remettent complètement en cause ce que nous imaginons être des rapports de « propriété », des estimations de « valeurs », des mesures de « productivité » : tous ces fondements de l’idéologie capitaliste sont d’ores et déjà laminés par les réalités (démentes) des produits dérivés de la finance, bien plus radicalement que par les slogans nostalgiques des manifestations de rue.

Dans ces domaines, il faut suivre, explorer et expérimenter (prudemment et humblement, mais sans peur ni tabou) les puissances de l’abstraction qui ont donné aux humains une capacité aussi admirable et aussi terrifiante à recombiner leurs environnements. Si nous nous présentons comme une revue de politique, de sciences sociales, de philosophie et d’arts, c’est que nous croyons que seules les inventions créatives, collectives, politiques, qui émanent des pratiques artistiques – indissociablement sensibles et conceptuelles – peuvent nous réorienter par rapport aux évolutions actuelles du capitalisme.

Le post-capitalisme sera ce qu’en font déjà et ce qu’en feront demain les collectifs activistes et artivistes qui expérimentent de façon à la fois critique et enjouée les puissances de l’abstraction tout en relevant le défi des richesses de la concrétude.

© Photo : Youtube

La rédaction

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