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2017, l’année zéro des appareils politiques (2)

La vente du siège du Parti socialiste (PS), rue de Solférino, et celle prochaine du parti Les Républicains (LR), rue de Vaugirard, symbolisent aux yeux de bien des Français.es, à défaut d’un dépôt de bilan, un discrédit durable qui frappe les formations politiques traditionnelles depuis quelques années déjà.

Si la droite dite républicaine donne le sentiment de s’en tirer mieux que le PS, isolé dans sa logique de congrès, il s’agit à bien des égards d’un trompe-l’œil. D’une part, sa défaite aux dernières législatives lui confère le plus faible nombre de députés de l’histoire de la 5e République (et de la 4e). D’autre part, l’élection de Laurent Wauquiez à la tête de LR signe le triomphe de l’aile identitariste dont l’ambition est de faire main basse sur un électorat frontiste désemparé par l’implosion du Front national, initiant par-là même une dynamique scissiparitaire, comme en témoignent les départs ou les prises de distance de Xavier Bertrand, de Christian Estrosi…

Pour autant, les forces déstructurantes qui travaillent ces vieux appareils ne sont pas seulement de nature idéologique ou électorale, elles ont aussi à voir avec les tendances lourdes qui travaillent nos sociétés.

Un nouveau rapport des citoyens au politique : horizontalité et soft activism.

Les formations politiques traditionnelles peinent et peineront à reconquérir leur audience d’antan. On peut objecter qu’elles intègrent mal les conséquences d’une mondialisation économique et financière dont elles ont, s’agissant du parti socialiste et de la droite de gouvernement, largement accompagné le mouvement ; néanmoins, le mal est aussi ailleurs.

Pour beaucoup à gauche, les aventures collectives se sont fracassées sur les désillusions provoquées par la réalité gestionnaire du pouvoir. Comme l’écrit Raffaele Simone dans son essai, Le monstre doux, comment l’Europe s’enracine à droite (2009), « La lutte active menée contre la pauvreté et l’exploitation des travailleurs n’a remporté aucun succès, sinon de manière fragmentaire, la réduction des écarts sociaux n’a pas été obtenue (…), le comportement respectueux envers l’environnement et la nature, la création de nouveaux modes production (…) : aucun de ces objectifs de gauche n’a été atteint. »

De plus, comme l’essayiste italien le souligne également, l’évolution de la culture et des rapports des individus à celle-ci ainsi qu’au politique ont fortement évolué sous la double emprise de la mondialisation et de la révolution numérique. Ainsi, par la conjugaison de processus multiples, l’individualisation a contribué non seulement à l’étiolement de ces grandes aventures collectives, que celles-ci soient politiques ou syndicales, mais aussi à la déstructuration d’un militantisme en déphasage complet avec l’époque.

L’acculturation politique individuelle est une tendance lourde que les formations politiques traditionnelles n’ont pas su appréhender et encore moins intégrer.

En effet, dès lors que la culture politique n’est plus donnée par des organisations collectives mais acquise de manière individuelle, il paraît difficile, défaites électorales à l’appui, de demander à des individus de se plier à des fonctionnement d’appareils aux règles opaques ou à une discipline de parti. Le profil-type des adhérents ou aspirants-militants a évolué.

Si une étude sociologique était menée sur le sujet, celle-ci montrerait qu’il s’agit majoritairement d’individus politiquement conscientisés, connectés aux réseaux sociaux, largement informés, choisissant leurs combats (comme, à droite, « La Manif Pour Tous »)… et rétifs à des appareils politiques au fonctionnement vertical, voire, à gauche, à des formations idéologiques si tant est qu’elles aient encore un sens à un moment où la question des valeurs et des idéologies est largement mise sur le métier au PS ou au PC.

Il est loin le temps où militer était une culture et un combat mené sur plusieurs plans, où un militant socialiste appartenait non seulement au parti, mais à plusieurs organisations constitutives d’une galaxie socialiste, qui infusait au sein de la société et élargissait l’audience, permettant d’envisager une alternance durable et la transformation des structures de la société.

                       Relire : « 2017, l’année zéro des appareils politiques (1)

C’est à une nouvelle praxis militante que nous avons affaire. L’acculturation politique individuelle est donc aujourd’hui une tendance lourde que les formations politiques traditionnelles n’ont pas su appréhender et encore moins intégrer, car cela supposait de rompre avec des équilibres internes (notamment, au PS, les stratégies de conservation du pouvoir légitimant la structuration des motions, pour acquérir des places), intégrer une fluidité et une horizontalité étrangères aux cultures partisanes.

Cette rupture, largement à l’œuvre, depuis le milieu des années 2000, a contribué à amplifier la déconnexion entre les formations politiques de plus en plus centrées sur des personnalités dont la popularité est aussi brève que précaire et les citoyens, à accroître le fossé entre les attentes de ces derniers et l’offre politique, celle-ci étant pour partie largement dévoyée par la multiplication d’enquêtes d’opinion incapables de relater la complexité des attentes.

C’est peut-être à ce niveau qu’il convient de situer l’engouement très actuel rencontré par les mouvements politiques qui fait écho à un soft activism dominant, fluide et variable en intensité selon les injonctions des réseaux.

Le succès des mouvements politiques : un élément de réponse à la crise des partis ?

L’émergence de mouvements tels que la France Insoumise, En Marche (avant qu’il ne devienne LREM) ou Génération-s ne sont ni une nouveauté en France, ni une exclusivité propre à notre scène politique. On peut rattacher cette tendance à une dynamique d’ensemble qui travaille des scènes politiques européennes en recomposition. Il en va ainsi, toutes tendances politiques confondues et pour les plus connus, du mouvement 5 étoiles en Italie, de Syriza en Grèce, de Podemos en Espagne… dont les fondements peuvent différer d’un cas à l’autre mais dont certains ressorts sont semblables.

En France, nous pouvons citer également Désir d’Avenir, lié à la personne de Ségolène Royal, qui avait su populariser de nouvelles formes de délibération collective autour du concept de démocratie participative. Néanmoins, outre que son sort se confondait largement avec celui du PS qu’il prétendait supplanter, il n’a jamais présenté de candidats à une quelconque élection.

De ce point de vue, c’est le rassemblement Europe Ecologie, apparu à l’occasion des élections européennes de 2009, qui a été le premier à saisir les tendances lourdes qui travaillent les sociétés en profondeur pour leur offrir un débouché politique, et qui fait ainsi office de précurseur. En effet, au cours des deux élections où Europe Ecologie a rencontré un relatif succès (16,28 % aux européennes de 2009, 12,18 % aux régionales de 2010), ce mouvement avait su adapter le projet et l’attelage composite fait de partis, personnalités et associations au gré des échéances électorales et des régions.

En ce sens, Europe Ecologie était éminemment moderne jusqu’à ce que les Verts préemptent la structure, imposent ses statuts et abrogent ainsi cette souplesse qui fécondait sa dynamique. Toutes proportions gardées, il semblerait qu’EM, devenu LREM depuis les dernières élections, suive une pente similaire. Si les premiers pas donnent le sentiment d’une certaine horizontalité, la structuration, avec l’imposition de la fameuse « verticale du pouvoir » et les nouveaux statuts, l’assimilent plus sûrement à un parti politique des plus classiques.

À droite, la tentative de Sens commun (issu de La Manif Pour Tous) ou de Civitas de peser comme mouvements a tourné court avec le naufrage du candidat Fillon, mais plus largement du fait du fossé subsistant entre une majorité de cadres LR et une droite bien trop radicale sur les questions sociétales.

L’autre trait marquant d’un mouvement tiendrait à sa faculté à infuser au sein des sociétés afin de mener un travail de conviction, d’aucuns diront idéologiques, au-delà de la seule conquête du pouvoir.

En ce sens, la France Insoumise (FI), lancée il y a deux ans, largement adossée aux TIC, sous l’impulsion d’un leader charismatique (au sens wébérien du terme), a réussi à préempter un espace à gauche – les classes populaires notamment – entré en dissonance avec les grandes formations politiques traditionnelles (le PC et plus largement le Front de Gauche et le PS).

Forte de résultats encourageants, maillée autour d’un réseau territorial dense, la FI est entrée dans une logique de contre-société et de contre-idéologie permettant de consolider une base électorale et une dynamique que les prochaines échéances électorales devront confirmer. Fondé sur des postulats différents – l’Europe, l’analyse économique et sociétale et le rapport au monde –, le mouvement Génération-s lancé par Benoit Hamon ambitionne d’engendrer une dynamique similaire. Néanmoins son ambition de fonctionnement horizontal, très attractif au demeurant, se heurtera très tôt aux impératifs de structuration et de discipline a minima que dicte tout combat politique.

Conclure que ces mouvements constituent la panacée au désarroi politique actuel est prématuré, seules les échéances électorales à venir confirmeront ou infirmeront leur dynamique. Néanmoins, au regard de l’audience qu’ils rencontrent, on peut avancer qu’ils constituent, par leur souplesse et la mise en œuvre de nouveaux modes de délibération, un élément de réponse à l’envie de politique de nos concitoyens et à leur désaffection à l’égard des partis politiques traditionnels.

© Photo : Pixabay et Wikimedia Commons

William Leday

William Leday

William Leday est diplômé de Sciences Po Aix-en-Provence et titulaire d’un DEA en histoire. Ancien fonctionnaire du ministère de la Défense, il est spécialisé en affaires stratégiques et en communication politique. En savoir plus ...