À quelques jours du septième anniversaire de la chute de Zine El-Abidine Ben Ali, la Tunisie est traversée par une vague de contestation sociale d’une intensité et d’une acuité qui ne sont pas sans rappeler la mobilisation du début d’année 2011.
Les grèves et autres manifestations sociales n’ont cessé de rythmer cette période de transition démocratique. Mais ce qui se joue actuellement est d’une autre nature : un point de rupture semble être atteint. La tension sociale est à son paroxysme. Les manifestations pacifiques, qui tournent parfois à l’émeute, semblent échapper à tout contrôle, y compris celui de l’Union générale du travail tunisien (UGTT), le principal syndicat du pays. Ainsi, la répression policière n’arrivera pas à stopper le mouvement qui s’est répandu dans le pays, y compris à Sidi Bouzid, la ville défavorisée d’où était partie en décembre 2010 la révolution.
Car derrière les heurts qui opposent depuis quelques jours manifestants et forces de l’ordre – dans plusieurs villes de l’intérieur et du littoral du pays, ainsi que dans certains quartiers de Tunis -, c’est un sentiment de ras-le-bol généralisé (contre le « coût de la vie », mais aussi contre la corruption qui demeure prégnante…) qui s’exprime, et face auquel les politiques n’ont nulle réponse au traitement des racines de l’instabilité du pays.
UN POUVOIR POLITIQUE PRIS EN ÉTAU
Les indicateurs économiques et sociaux sont pour le moins parlants, avec un taux de chômage de 15 % (30 % pour la catégorie des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur) –, ce, malgré les recrutements massifs dans la fonction publique -, une inflation de 6,4 % en glissement annuel, un déficit budgétaire de 6,1 % du PIB et une dette publique qui atteint près de 70 % du PIB, une monnaie nationale (le dinar tunisien) en chute libre, avec une dépréciation du quart de sa valeur par rapport à l’euro en deux ans (synonyme de hausse du coût des importations), etc.
Les chiffres donnent le vertige aux macro-économistes. Ils sont vécus au quotidien par des Tunisiens comme une nouvelle atteinte à leur dignité. Dans ce contexte général, l’adoption de la loi de finances pour 2018, qui prévoit l’augmentation de la TVA (synonyme de hausse de prix) et la création de nouvelles taxes, a envoyé un message vécu comme une agression : la politique d’austérité budgétaire est confirmée et renforcée.
Ce message a provoqué le déclic qui a déclenché le mouvement – la spirale ? – actuel(le). Mais le gouvernement avait-il le choix ? Etait-il « libre et souverain » en la matière, lorsqu’on sait que le Fonds monétaire international (FMI) a conditionné son prêt de 2,4 milliards d’euros à l’application d’une politique de réduction des déficits…? Il est appelé à payer le prix politique du cercle vicieux dans lequel le pays semble prisonnier…
UN SYSTÈME POLITIQUE FLOU ET INEFFICACE
Le changement de régime est acté. Un retour en arrière est impensable, ou presque. Le nouvel ordre constitutionnel et politique est réel. Il n’empêche, la Seconde République vit encore dans une forme de confusion politique, qui règne à la fois au sein de la coalition gouvernementale, au sein du parti majoritaire, Nidaa Tounes, mais aussi parmi les partis de l’opposition.
Pis, ni les élections municipales (prévues en mai prochain), ni l’élection présidentielle (qui aura lieu en 2019, en principe) n’offrent de véritables perspectives d’alternatives à l’offre ou plutôt à l’impasse politique actuelle. Si les défaites électorales d’Ennahda ne l’ont pas exclu du jeu politique – loin s’en faut -, le parti islamo-conservateur se trouve dans une position d’attente, sans susciter d’enthousiasme particulier au sein de la population…
L’actuel gouvernement de Youssef Chahed est sous une double pression populaire et politique : il se retrouve en effet isolé. La force des manifestations de rue contraste avec la faiblesse du soutien de la coalition gouvernementale formée par son parti, Nidaa Tounes (la formation néo-bourguibiste dite « moderniste », mais qui n’a pas hésitée à réintégrer dans le jeu politique d’anciens Benalistes), alliée aux islamistes d’Ennahda.
Le changement de régime est acté. Un retour en arrière est impensable, ou presque. Il n’empêche, la Seconde République vit encore dans une forme de confusion politique.
La perspective des future élections municipales, premier scrutin local depuis 2011, devrait ajouter à la volatilité du paysage politique en attisant de nouvelles concurrences, y compris au sein de la coalition gouvernementale.
Sept ans après la chute de Ben Ali, la Tunisie vit entre le succès relatif de la transition démocratique et l’échec avéré de la transition économique. Les soulèvements nés en 2011 n’ont pas abouti à la réalisation des idéaux et objectifs qu’ils avaient animés. L’échec de la transition économique postrévolutionnaire nourrit une frustration, une radicalisation d’une jeunesse qui justement ne perçoit pas de perspectives dans ce pays.
Certains optent, faute d’espoir, pour la migration clandestine, d’autres pour la radicalisation islamiste. En cela, au-delà du symbole de l’expérience démocratique de ce pays arabo-musulman, le destin de la Tunisie nous concerne au premier chef.
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