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Crise politique allemande : la fin d’un modèle ?

L’entrée de l’extrême droite au Bundestag à l’issue des élections fédérales de septembre dernier avait marqué les esprits, mais peu d’observateurs auraient alors parlé d’ingouvernabilité pour caractériser la situation allemande. Preuve que la coalition permanente, comme système de gouvernement, est une impasse ?

La coalition qui s’annonçait n’avait guère d’ossature politique puisqu’elle consistait à regrouper le bloc conservateur CDU-CSU, les libéraux du FDP et les Verts, les sociaux-démocrates du SPD ayant alors exclu de participer à une nouvelle « grande coalition » pour acter leur déroute électorale historique.

L’idée de faire travailler dans le cadre d’un gouvernement de coalition des mouvements aux bases idéologiques diverses a souvent été décrite comme l’aboutissement d’un idéal de synthèse politique et de stabilité. Cette interprétation a notamment été encouragée par l’idée, en vogue depuis l’élection de Donald Trump, selon laquelle l’Allemagne représentait un pôle de stabilité politique pour le monde face aux évolutions populistes des États-Unis et du Royaume-Uni.

Il apparaît que la situation allemande procède davantage d’une importante confusion politique, qui tend à éroder le débat démocratique et à nourrir la montée des extrêmes. L’idée de la coalition comme système de gouvernement semble s’être substituée à celle de l’alternance. Plutôt que les partis se succèdent au pouvoir, sur la base de projets différents, on a davantage vu les partis se succéder (SPD, FDP puis à nouveau SPD et peut-être un jour les Verts) au côté de la CDU-CSU, transformée en parti central d’un système de coalition permanent.

Synthèse ou confusion politique : de l’environnement à l’immigration

Ce système soulève des questions de fond quand à la représentation démocratique, mais aussi concrètement en ce qui concerne l’exercice du pouvoir. Le fait de prendre des idées à droite, à gauche, et dans tous les courants fréquentables relève d’une certaine forme de synthèse mais ne permet pas l’émergence d’une ligne politique cohérente ou stable. Cette instabilité inhérente à la ligne politique d’Angela Merkel, qui relève d’un souci de « diversification », comme on dit dans les salles de marchés, plus que d’une véritable synthèse, semble avoir été au cœur de la désintégration de l’échiquier politique allemand.

Cette approche a été particulièrement manifeste sur le plan de l’environnement, de l’immigration et de la politique européenne. La transition énergétique allemande, avec la décision soudaine d’arrêter les centrales nucléaires au lendemain de la catastrophe de Fukushima, a conduit à la renaissance paradoxale du charbon aux côtés du développement des énergies renouvelables, et à un bilan environnemental que l’on ne peut que qualifier de mauvais. Sur cette question, il est évidemment impossible pour les partis au pouvoir, étant donné l’enjeu idéologique, de revenir en arrière.

Sur la question de l’immigration, il semble bien, plus que tout autre sujet, que ce soit là la cause première du désamour d’une partie des électeurs conservateurs envers le parti qui les représente traditionnellement. L’approche de la crise de réfugiés a été rendue d’autant plus compliquée par le revirement sur la question, quand les débats ont pris la forme d’une succession de polémiques et de scandales. Le fait que les décisions aient été vues comme prises d’en haut et souffrant d’une certaine incohérence, en plus du manque de concertation, a empêché le gouvernement de rallier une partie de la population qui n’aurait pas nécessairement été hostile sur ce sujet.

Et ces écueils ont simultanément donné une nouvelle raison d’être aux dirigeants de l’AfD qui jusqu’alors concentraient leurs efforts sur la question de l’euro, suivant un style technocratique qui n’était pas susceptible de produire une telle envolée électorale.

La CSU, variante bavaroise de la CDU, a été particulièrement touchée, sur le plan électoral, par cette remise en cause de la politique d’accueil et a dès lors adapté sa position dans ce sens dans le cadre des négociations de coalition. Les divers acteurs de ses négociations tendues se sont ainsi retrouvés dans une situation étonnante où le cœur des désaccords s’exprimait surtout entre la CSU et les Verts, et où la CDU devait en quelque sorte courir derrière la CSU pour éviter un début de rupture historique.

Le FDP, dont le chef, Christian Lindner, a claqué la porte de ces négociations impossibles, était plutôt en retrait face ces clivages qui se concentraient sur la question de l’environnement et du regroupement familial pour les réfugiés. La stratégie de diversification politique d’Angela Merkel a eu tendance à faire l’impasse sur le développement d’une vision qui puisse être défendue devant les électeurs comme un projet de long terme.

Quelle issue à la crise politique européenne ?

De nombreux éditorialistes allemands ont évoqué une forme de préméditation de la part de Christian Lindner, et on ne peut effectivement l’exclure. Il convient cependant d’avoir également à l’esprit le cadre alambiqué de ces négociations qui ne pouvaient qu’aboutir à un gouvernement instable. Le principe même qui consiste à prendre des idées dans les divers courants qui traversent le monde politique allemand tend plutôt à rendre une synthèse impossible.

Sur la l’immigration, la politique d’accueil qu’Angela Merkel a mise en place dans un premier temps a buté sur la réalité politique du rejet croissant dans son électorat. Ce qui l’a amenée a changé en profondeur d’approche la question de l’ouverture aux réfugiés et à laisser planer un flou considérable sur le regroupement familial, ce dont se sont saisis les participants plus secondaires à ce qui devait être une coalition tripartite.

L’ingouvernabilité allemande n’est pas étrangère à la question du mode de scrutin. Il ne fait aucun doute qu’un scrutin à deux tours, à la française, produirait un équilibre parlementaire très différent et n’aurait pas permis l’entrée au parlement de plus de 90 députés d’extrême droite. L’aspect électoral ne saurait toutefois masquer le fond du problème, qui relève d’une forme de désintégration de l’échiquier politique.

La vague populiste apparaît au regard des dernières élections, en Allemagne ou en République tchèque, comme un phénomène de fond qui vient remettre en cause l’idée d’une voie tracée vers la prospérité.

La vision d’une Allemagne comme phare de stabilité dans un monde développé menacé par le populisme n’aura finalement tenu quelques mois. L’Allemagne se retrouve aux premières loges de la crise de sens politique. Ses performances économiques ne l’ont pas immunisée contre le manque de sens politique inhérent à l’approche, que les gouvernements développent passivement, de la mondialisation et de la construction européenne.

La vague populiste apparaît au regard des dernières élections, en Allemagne ou en République tchèque, comme un phénomène de fond qui vient remettre en cause l’idée d’une voie tracée vers la prospérité, y compris dans les pays qui ont le plus bénéficié de la construction européenne ou de la mondialisation. La situation allemande souffre d’une telle confusion qu’aucune solution de sortie de crise ne se présente véritablement.

De nouvelles élections risqueraient de ne pas véritablement changer cette donne, qui résulte d’une évolution lourde. Quant à une nouvelle grande coalition entre la CDU-CSU et le SPD, elle ne ferait qu’aggraver cette crise de sens politique qui agite le pays et constitue le terreau du développement spectaculaire de l’extrême droite sur fond de crise identitaire.

La mise à mal du mythe selon lequel quelques pays, entraînés par l’Allemagne, offriraient un modèle de stabilité politique et de vertu, sur fond de bonne gestion budgétaire ramène à la nécessité de s’attaquer aux racines du vide politique qui mine la coopération européenne. Qu’il s’agisse du cadre chaotique des négociations du Brexit, des tensions au sein de la zone euro ou entre Europe de l’Est et de l’Ouest, seule la réflexion sur un modèle politique et économique viable, à l’écart des focalisations budgétaires, pourra préparer la voie à un nouveau mode de coopération entre pays européens.

© Photo : Pixabay

Remi Bourgeot

Remi Bourgeot

Rémi Bourgeot est économiste, spécialiste de questions monétaires, diplômé de l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace (SupAéro) et de l’Ecole d’économie de Toulouse, chercheur associé à l’IRIS et stratégiste d’investissement. En savoir plus ...