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Jean-Christophe Ménard : « Inciter les décideurs à miser sur les chercheurs »

Jean-Christophe Ménard, docteur en droit, avocat et maître de conférences à Sciences Po Paris, a répondu aux questions de Chronik à l’occasion du lancement de l’agence de conseil en stratégie Compass Label, dont il est l’un des associés. L’ambition de faire tomber les murs entre le monde universitaire et académique et la sphère des décideurs économiques ou politiques suppose de dépasser les défiances réciproques entre ces univers, particulièrement fortes en France. 

L’agence Compass Label, dont vous êtes l’un des associés, propose sur son site internet d’« offrir aux dirigeants d’entreprise et aux décideurs publics des échanges haut de gamme et sur mesure avec ceux qui comprennent et construisent le monde à moyen et long termes ». En quoi est-ce différent de ce que font aujourd’hui les agences et les cabinets de conseil existants ?

Jean-Christophe Ménard : Les cabinets de conseil font traditionnellement intervenir des consultants aux prestations bien rodées mais sans doute excessivement standardisées, ce qui est naturel dès lors que ce sont les mêmes consultants professionnels qui reproduisent le même type d’accompagnements auprès de leurs différents clients. Avec l’agence de conseil Compass Label, nous faisons le pari inverse, celui du sur-mesure.

Les cabinets de conseil « traditionnels » sont également focalisés vers les très gros groupes. Nous faisons le choix de la polyvalence en nous adressant également aux PME. Et surtout, leurs prestations se limitent aux problématiques liées à l’optimisation des coûts, la production, le marketing, les ressources humaines, la transition numérique, les transformations internes, alors que nous explorons des pistes de réflexions plus ouvertes sur le monde, l’actualité, l’impact sociétal des entreprises.

Notre audace : ne pas travailler avec des professionnels de la communication ou du consulting, mais proposer aux dirigeants d’entreprise et aux décideurs publics locaux des échanges avec ceux qui, en France, sont à la pointe des savoirs digitaux, économiques, juridiques, sociologiques et diplomatiques. C’est-à-dire avec des universitaires, de jeunes chercheurs, des intellectuels ou encore des entrepreneurs innovants. Nous voulons croire que le pari de l’intelligence peut être gagnant.

S’il fallait qualifier en trois mots le panel de speakers avec lesquels Compass Label travaille, qui comprend aujourd’hui une cinquantaine de personnalités, je dirais « complémentarité », « diversité » et « excellence ». Et je pourrais même ajouter renouvellement des idées. Aujourd’hui, intellectuels et experts suscitent trop souvent la défiance parce que quelques figures très médiatisées ressassent des idées surannées sur la France et alimentent le déclinisme ambiant.

Ce que nous voulons favoriser avec Compass Label, c’est la mise en avant d’autres analyses, d’autres points de vue, des regards décalés et exigeants, des angles d’attaque inédits sur les sujets qui intéressent les dirigeants économiques et les décideurs publics.

Les profils des universitaires et des chercheurs avec lesquels vous travaillez sont très tournés vers les sciences humaines et sociales, et assez peu vers les sciences de la nature et les sciences cognitives. Est-ce à dire que, de votre point de vue, seules les premières sont susceptibles d’entrer en dialogue avec le monde économique ?

C’est vrai, nous avons commencé à travailler, en grande majorité, avec des universitaires et des chercheurs issus des sciences humaines et sociales dans leur diversité, des économistes (spécialistes du travail, du numérique, du développement économique territorial, de la fiscalité, des relations internationales, de l’éducation…), des juristes, des sociologues, des anthropologues, des démographes, des géopolitistes…

Aujourd’hui, intellectuels et experts suscitent trop souvent la défiance parce que quelques figures très médiatisées ressassent des idées surannées sur la France et alimentent le déclinisme ambiant.

Nous collaborons ainsi avec le juriste Régis Bismuth, spécialiste du commerce mondial et des investissements internationaux, l’économiste Maya Bacache, la politologue spécialiste du lobbying à l’échelle européenne Cécile Robert ou bien encore le sociologue des jeunesses françaises, Fabien Truong. Les sciences humaines et sociales ont énormément à apporter au monde économique dès lors que de bonnes conditions de dialogue sont établies entre chercheurs et dirigeants économiques.

Nous n’avons pas fait ce choix initial parce que le dialogue nous paraît impossible entre les sciences de la nature, les sciences cognitives et le monde économique. Je dirais même que ces relations existent déjà davantage en France. Et surtout, notre panel a rapidement vocation à s’enrichir de physiciens, de mathématiciens, de biologistes…

Pensez-vous que le contexte actuel sur la scène internationale aussi bien qu’en France favorise un besoin plus grand des dirigeants d’entreprise de faire appel aux experts et intellectuels ?

Oui, très clairement. Et il en va en France de la capacité de nos acteurs économiques et de nos territoires à garder un temps d’avance dans la compétition internationale.

Notre pays est celui des a priori et des prés carrés. Nous sommes riches d’une génération de chercheurs, d’entrepreneurs et de personnalités de la société civile sollicitée dans le monde entier pour aller exposer sa vision des grandes transformations digitales, sociologiques, économiques, diplomatiques et juridiques. Mais dans notre pays, ni les décideurs économiques, ni les décideurs publics locaux, qui ont pourtant entre leurs mains un pouvoir de transformation quotidien et concret de la réalité économique et sociale, n’échangent avec eux.

Or, les bouleversements dans le domaine digital comme dans le champ géopolitique sont plus rapides que jamais. Le rapport à la consommation, les relations au travail, les facteurs de création de richesse sur les territoires évoluent à un rythme que nous n’avons jamais connu jusqu’à présent.

Soit vous êtes en mesure de comprendre et d’anticiper les tendances qui se dessinent – et c’est là que Compass Label intervient –, soit vous prenez un retard que vous pourriez bien ne jamais rattraper. Les exemples sont d’ailleurs nombreux de ces entreprises qui, après avoir eu un temps d’avance sur leurs concurrents, n’ont pas anticipé suffisamment les évolutions de leurs secteurs.

 

 

Qu’est-ce qui, dans votre parcours universitaire et professionnel, vous a conduit à vouloir favoriser le dialogue entre monde universitaire et monde économique ?

La préparation de ma thèse de doctorat et l’enseignement à l’université m’ont fait constater que le monde universitaire, dans le domaine des sciences sociales en particulier, et celui des entreprises dialoguent encore trop peu ou s’ignorent. Et ce constat se vérifie encore tous les jours.

Dans notre pays, ni les décideurs économiques, ni les décideurs publics locaux, qui ont entre leurs mains un pouvoir de transformation concret de la réalité économique et sociale, n’échangent avec les chercheurs.

Les raisons sont multiples : la persistance d’idées reçues sur les chercheurs (leur prétendue focalisation sur la théorie, leur décalage avec les enjeux des entreprises, etc.), une valorisation insuffisante du doctorat et de l’excellence des chercheurs, des entreprises plus enclines à recruter dans le vivier des grandes écoles. Or, en restant cloisonnés, ces deux mondes se méconnaissent et y perdent mutuellement.

À une époque où il s’agit de décider toujours plus rapidement tout en faisant preuve de recul et d’anticipation, l’approche des universitaires et des jeunes intellectuels est pourtant un véritable atout pour les entreprises. Leur finesse d’analyse, leur ouverture d’esprit et leur compréhension originale des problématiques auxquelles les entreprises sont confrontées sont autant de leviers de performance pour une PME comme pour un grand groupe ! Et c’est précisément l’une des raisons d’être de Compass Label : établir des passerelles et permettre des interconnexions entre le monde universitaire et le monde économique.

© Photo : Compass Label

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