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Le procès Balkany, la fin d’une ère politique ?

Patrick Balkany et son épouse Isabelle comparaissent (enfin) devant la 32e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Le maire (Les Républicains) de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) et sa femme, qui est également sa première adjointe, sont poursuivis pour « fraude fiscale » et « blanchiment de fraude fiscale ». Le maire de Levallois est accusé également de « corruption passive » et « blanchiment de corruption ». Derrière la  dimension judiciaire de l’affaire, sa portée politique et symbolique fera date. Assiste-t-on à la fin d’une sorte d’exception française, celle d’une société française particulièrement permissive et accommodante à l’égard des pratiques transgressives des politiques ?

 

La perception des transgressions des gouvernants par les citoyens est loin d’être univoque. D’un côté, dans un mouvement unanimiste on observe la multiplication des dénonciations de « scandales politiques » et la stigmatisation de la « corruption » au nom d’un discours moral associé à la vision idéale d’un citoyen critique, civique et éclairé, prompt à percevoir et à sanctionner les atteintes à la probité publique. D’un autre côté, pourtant, cette perception négative n’est pas forcément suivie d’effets sur le plan politique et électoral. L’attachement (moral) à un « devoir-être politique » se conjugue avec une exigence (pragmatique) d’efficacité de l’action politique. Derrière le rejet de principe des atteintes à la probité, les citoyens n’en exprimaient pas moins aussi une exigence d’efficacité à l’égard des politiques. Exigences parfois contradictoires qui expliquent le niveau de tolérance non négligeable à l’égard de pratiques politiques. Ainsi, l’exemplarité d’un responsable politique (ou d’un candidat à une élection) n’est pas forcément décisive dans le jugement citoyen et l’élection – ou la réélection – d’un candidat. En témoigne le cas emblématique de Patrick Balkany à Levallois-Perret… En plein discours sur « la moralisation de la vie politique », Richard Ferrand n’a-t-il pas été réélu député en juin 2017, malgré la mise en cause de sa probité à l’origine de sa démission de son poste ministériel ? La carrière politique et la réélection de candidats visés par des accusations d’atteinte à la probité publique, et même condamnés, montrent que la sanction par le vote n’a rien de systématique. Ces (ré)élections semblent démentir tout lien consubstantiel entre « exemplarité » et « confiance politique », entre « accusation de corruption » voire « poursuite judiciaire » et « sanction politique » (par une non-réélection). Loin de l’emporter, les principes de probité seraient au contraire battus en brèche par des formes de « tolérance » à la corruption, caractérisées par des jugements mesurés à l’égard de pratiques illégales ou déviantes ou par une forme de résignation et d’indifférence qui amène à ne pas sanctionner les comportements incriminés. Dans cette perspective, les citoyens seraient moins des « juges-arbitres » de la politique que des individus désillusionnés dont le scepticisme nourrit l’incivisme et le populisme.

La résignation civique se conjugue aujourd’hui à une intolérance accrue à l’égard des privilèges que les politiques s’octroient et du sentiment d’impunité qui les anime. Sans vouloir céder à la représentation idéale du citoyen critique et rationnel, les électeurs semblent désormais plus prompts à sanctionner politiquement les atteintes à la probité publique. Les citoyens basculent de la tolérance à l’inacceptabilité sociale, en la matière. Non seulement l’exigence éthique a fait son retour en force parmi les exigences citoyennes, mais la corruption politique est devenue le « crime de référence »[1] d’une époque de crise démocratique attestée par les niveaux de l’abstention électorale et de la confiance politique. Fait marquant des deux dernières élections présidentielles, les électeurs ont porté à la présidence de la République un candidat ayant souligné l’exigence de moralisation de la vie publique dans son propre programme de campagne.

 

Assiste-t-on à la rénovation de notre culture démocratique ? La rupture est-elle vraiment consommée quand le citoyen critique, si passionnément épris de vertu civique, tolère des pratiques illégales ou déviantes, voire (ré)élit des candidats visés par des accusations d’atteinte à la probité publique, qui s’enorgueillissent pêle-mêle de leur « bilan », de leur image « sympathique », de leur ancrage local et de leurs relations « privilégiées » (clientélistes ?) avec les électeurs ? Dans une société en quête de repères moraux, la nette tendance des citoyens à pourfendre les atteintes à la probité marque bel et bien un recul du seuil d’acceptabilité ou de tolérance sociale à l’égard de la corruption politique et l’avènement d’une culture démocratique renouvelée. Une loi d’amnistie – comme celle qui avait été votée en 1991 – relève aujourd’hui de l’incongruité et de l’impensable. L’opinion publique est devenue hypersensible à l’exemplarité de ses représentants, signe de l’émergence d’une nouvelle culture démocratique[2] caractérisée par l’affirmation des exigences de vertu, de probité et d’exemplarité des responsables politiques, aux côtés des traditionnels impératifs de compétence/d’efficacité, d’expérience et de courage…

 

[1] Antoine GARAPON,  « La peur de l’impuissance démocratique », Esprit, février 2014, pp. 19-30.

[2] Denis SALAS, La Croix, 31 mai 2017.

  • Photo : Dominique Pipet
Nabli Béligh

Nabli Béligh

est universitaire et directeur de recherche à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). Après des études en droit à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’Institut Universitaire Européen (Florence), il a enseigné (de 2009 à 2017) les « Questions européennes » et les « Questions internationales » à Sciences Po Paris. Ses travaux et réflexions portent essentiellement sur des problématiques juridiques, politiques et institutionnelles françaises, européennes et méditerranéennes.
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est universitaire et directeur de recherche à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). Après des études en droit à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’Institut Universitaire Européen (Florence), il a enseigné (de 2009 à 2017) les « Questions européennes » et les « Questions internationales » à Sciences Po Paris. Ses travaux et réflexions portent essentiellement sur des problématiques juridiques, politiques et institutionnelles françaises, européennes et méditerranéennes.

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