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Édouard Louis, héraut de la littérature de gauche

Avec son troisième livre intitulé « Qui a tué mon père », Édouard Louis signe un réquisitoire contre les responsables politiques qui, par leurs actions et décisions, entretiennent la violence sociale et un système de domination.

Qui a tué mon père aurait pu être une laborieuse mise en question – il n’en tient qu’à un point d’interrogation. L’objet littéraire d’Édouard Louis, véritable manifeste politique, a une plus grande ambition : apporter une réponse, qui s’avère percutante. L’écrivain attaque : « l’histoire du corps de mon père accuse l’histoire politique, nos corps sont le témoin de la violence politique et sociale, de la violence des gouvernements qui se succèdent ». 

En donnant à voir la violence sociale, l’intime face à l’État et leur rapport, dans un monde où les inégalités s’accroissent durablement, Édouard Louis désigne les « meurtriers » de son père, dont les actes politiques ont été définitivement défavorables aux plus pauvres : les médicaments déremboursés sous Chirac et son successeur, le passage du RMI au RSA sous Sarkozy visant à remettre les Français au travail coûte que coûte, la « loi Travail » sous Hollande facilitant les licenciements et permettant aux entreprises de faire travailler leurs salariés plusieurs heures de plus par semaine, la baisse des aides au logement sous Macron accusé de ne « pas avoir honte d’insulter les classes populaires. »

La politique, une question de vie ou de mort

Le corps du père, meurtri, diminué, est l’objet d’une dissection sociale et politique. Il est un stigmate, un symptôme autant qu’une allégorie. Le père travaillait dans une usine de pièces en résine, à la chaîne. Un jour, le câble qui soutenait un poids au-dessus de lui a lâché et lui a broyé le dos. À aujourd’hui cinquante ans, cardiaque, il peine à marcher et doit être raccordé à une machine pour respirer durant son sommeil. Après son accident, il a dû accepter un emploi de balayeur.

Voilà la « vie de pauvreté, d’exclusion » que le monde a réservée à son père. Cet « état de destruction, de mort sociale » est dû aux actions déterminantes de ceux qui décident en politique, « qui appartiennent presque toujours aux classes dominantes » ne subissant pas les conséquences de leurs actes : « ceux qui font de la politique oublient que pour d’autres la question politique est une question de vie ou de mort. »

« Si l’on considère la politique comme le gouvernement de vivants par d’autres vivants, et l’existence des individus à l’intérieur d’une communauté qu’ils n’ont pas choisie, alors, la politique, c’est la distinction entre des populations à la vie soutenue, encouragée, protégée, et des populations exposées à la mort, à la persécution, au meurtre », affirme l’auteur. En France, un ouvrier a deux fois plus de risques de mourir avant 60 ans qu’un cadre. Ce livre est là pour nous le rappeler et éviter au lecteur – ému, honteux, coupable, révolté – un répit égoïste et indifférent.

Édouard Louis serait peut-être le Xavier Dolan – à qui cet ouvrage est dédié – de la littérature, cet enfant doué que l’on aime parfois contrer par incompréhension, ou par lâcheté.

Poursuivant son œuvre, le jeune auteur décline ici une autre « histoire de la violence », pour reprendre le titre de son précédent roman. Il propose un prolongement de son exploration des mécanismes de la violence sociale historique, interrogeant encore les rapports dominants/dominés. Son livre est nécessaire, et il n’y a peut-être que lui pour concevoir un tel obus littéraire, après avoir acquis les moyens de faire entendre la voix de cette France pauvre, socialement et économiquement dominée, vulnérable, dont il est issu et a pu s’émanciper. Ceux que certains appellent « les petites gens », si petites qu’on ne veut plus les voir ni les entendre.

« La littérature qui m’intéresse est celle qui inclut dans le champ littéraire ce qui avant en était exclu, celle qui repousse les frontières de la littérature », dira l’auteur. « Ce que j’écris, ce que je dis ne répond pas aux exigences de la littérature, mais à celles de la nécessité et de l’urgence, à celle du feu. » Pour autant, Édouard Louis est entré en littérature et y reste, assurément : « je voulais qu’on puisse dire, exactement comme un individu nommé Raskolnikov a tué une vieille dame dans Crime et Châtiment, un individu nommé Macron a tué un homme dans Qui a tué mon père. »

En quatre ans, Édouard Louis est devenu un auteur incontournable, un penseur de gauche célébré, en somme un écrivain mainstream politiquement engagé et médiatiquement inévitable.

Rien que ces dernières semaines, de retour des États-Unis où il donne régulièrement des conférences à l’université, il a multiplié les interventions dans les médias audiovisuels, a été rédacteur en chef invité des Inrocks, fait l’objet de papiers dans Libération, d’un long portrait du Monde, parcouru les librairies pour rencontrer ses lecteurs. Il est un phénomène.

S’il est érigé par les courants progressistes en héraut, c’est parce qu’il répond aussi à un besoin de son époque, celui de redonner du souffle à une gauche politique divisée et en perte de vitesse ; mais aussi à une gauche intellectuelle qui peinait à se renouveler et à penser les luttes sociales dans la langue vulgaire, hors des chaires.

Édouard Louis le sait, lui qui s’exprime à présent sur les violences policières, la force du racisme dans notre société, l’homophobie persistante, l’invisibilité sociale des Asiatiques en France… Intellectualisant les luttes et pensant leur complémentarité dans le champ social, Édouard Louis s’inscrit dans la haute lignée des Annie Ernaux, Toni Morrison, Didier Eribon, Simone de Beauvoir, Peter Handke, James Baldwin, pour ne citer qu’eux.

Une « littérature de confrontation »

D’aucuns penseront que l’auteur s’est livré à la facilité en commettant un ouvrage court, sans recherche poétique apparente. Il n’en est rien. Il s’attache au fond et aux moyens de le servir le plus efficacement, parce qu’il écrit avec « la honte de ne pouvoir faire plus contre la violence sociale. » Alors, pour conjurer ce malheur, il tente de « faire de la littérature autrement », en passant d’une littérature engagée à une littérature de confrontation, à une époque où « la littérature est – souvent – utilisée comme un moyen de détourner le regard. »

C’est ainsi que la forme du livre – rapide, fragmenté, fait de flash-backs émouvants et percutants – a été entièrement pensée comme un moyen d’empêcher « la lectrice ou le lecteur de détourner son regard de la violence sociale. » Le pari de l’auteur, faire « une littérature qui dérange vraiment, qui remet vraiment en cause l’ordre social », semble atteint. Les réactions qu’il suscite – éloge majeur des progressistes et condamnation mineure des tenants d’un ordre bourgeois et d’une frange réactionnaire – en attestent.

Édouard Louis serait peut-être le Xavier Dolan – à qui cet ouvrage est dédié – de la littérature, cet enfant doué que l’on aime parfois contrer par incompréhension, ou par lâcheté. Leur ressemblance tient surtout à leur maîtrise partagée de méthodes de narration innovantes, leur capacité à magnifier les colères et les passions des personnages, ancrés dans la réalité sociale, mus par le désir de vengeance. Cet ouvrage emprunte aussi aux films de Terence Malick, dans sa structure kaléidoscopique, dans la succession harmonique de scènes précises qui s’abstiennent des transitions artificielles classiques en littérature. Ce livre tente de « se rapprocher de la vérité de la mémoire. »

Pour comprendre les réactions passionnées et ambivalentes que suscite le travail d’Édouard Louis, peut-être faut-il aller chercher chez Dolan un début de réponse, lorsqu’il déclare, après les critiques visant son film Juste la fin du monde: « Chaque individu, chaque humain réagit différemment à la confrontation. La culture de la détestation ne devrait pas être du reste une part inextricable de la critique, mais puisque nous vivons dans une ère où l’on ne peut les dissocier, c’est aussi le droit d’un artiste de choisir des trajectoires différentes sans prêcher par la revanche ou la frustration. »

Contre la classe bourgeoise qui aura tenté de discréditer la parole d’un transfuge, Édouard Louis poursuit son œuvre.

Contre les héritiers qui regardent Mai 68 par-dessus leur épaule, neutralisant le sens du combat contemporain, Édouard Louis écrit les révoltes d’aujourd’hui.

On aurait envie de dire à l’auteur, avec les mots de son père : « Tu as raison. Tu as raison, je crois qu’il faudrait une bonne révolution. »

Édouard Louis, Qui a tué mon père, éditions du Seuil, mai 2018, 96 pages, 12 euros.

 © Photos : Flickr

Grégoire Ruhland
Grégoire Ruhland est diplômé de Sciences Po Toulouse et de l’Université Toulouse 1 Capitole. Il a été collaborateur parlementaire, puis ministériel. Il est directeur général de l’agence de conseil compasslabel.fr En savoir plus ...