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De « l’émission politique » à « ONPC », le prêt-à-penser médiatique

Le « prime » politique de la chaîne de service public, diffusé le jeudi 30 novembre et dont Jean-Luc Mélenchon était l’invité fil rouge, a été très commenté au cours de ces derniers jours. Le débat qui a suivi, censé « débriefer » sa prestation, est un exemple du genre des logiques télévisuelles du moment.

Curieux et édifiant spectacle que celui donné par « L’émission politique » en direct sur France 2, le 30 novembre dernier. Nous ne reviendrons pas ici sur la prestation de Jean-Luc Mélenchon, invité principal de ce show rocambolesque. Ni sur sa colère que l’on peut juger « saine », à se retrouver une énième fois en demeure de répondre des actes du gouvernement vénézuélien, et des propos de sa collègue parlementaire Danièle Obono ; ni du très malencontreux lapsus concernant cette dernière, excédé qu’il était de devoir à nouveau laver la militante antiraciste du soupçon d’antisémitisme, lui faisant prononcer exactement le contraire.

Ces deux séquences ont déjà été largement commentées, faisant exploser le thermomètre de buzz médiatique que constituent aujourd’hui les réseaux sociaux. Mission accomplie pour la chaîne de service public, qui avait déjà réalisé un audimat plutôt réjouissant grâce au leader de La France insoumise, dont on peut noter qu’il s’est prêté au jeu alors qu’il avait déclaré il y a seulement quelques mois, à propos de la même émission, qu’elle constituait un « véritable traquenard qui fonctionne seulement comme un spectacle, dont la volonté de mise à mort est tellement évidente qu’elle est insupportable même quand un de nos adversaires y est soumis« , excluant fermement « d’être réduit de cette façon grossière en chair à buzz. »

Les amalgames, encore

Des lignes qui démontrent tout à la fois que Jean-Luc Mélenchon n’est pas à une contradiction près, et que sa capacité d’analyse, et par-là même prémonitoire, est des plus affutées. En somme, rien ici qu’on n’ait déjà su.

C’est bien plutôt le débat suivant, censé « décrypter » les propos du député des Bouches-du-Rhône, qui a retenu notre attention ce soir-là. Après que Jean-Luc Mélenchon a été congédié, autour d’une table ronde s’installent deux députées, l’insoumise Clémentine Autain et la récemment ministrable Amélie de Montchalin, l’humoriste Yacine Belattar, ainsi que Bernard Kouchner et Pascal Bruckner.

On peut d’ores et déjà s’interroger sur la redondance consistant à convier, dans l’optique d’un débat pluraliste, les deux représentants d’une même ligne idéologique, issus de la même génération, alors que le plateau ne comporte que cinq places. Et de fait, aucun débat ne s’installera entre ces deux-là, mais bien plutôt une complicité appuyée qui, s’appelant par leurs prénoms, les fera se porter mutuellement secours à la moindre contradiction de leurs interlocuteurs. Deux contre uns.

Comme attendu, le ton monte, les propos s’emballent, le débat se cristallise sur la « laïcité », c’est-à-dire l’islam, on ressort la polémique du moment en diffusant les propos de Manuel Valls qui voulait « faire rendre gorge » à « Edwy Plenel et ses sbires. » Pascal Bruckner assène que l’islam a tout à voir avec le terrorisme islamiste, puisque ce dernier s’en revendique. L’islam, et les musulmans, seraient donc intrinsèquement dangereux, potentiellement terroristes. À moins que les propos de l’essayiste sur les « 230 morts dans des attentats liés à l’islam, à l’islamisme » ne signifient autre chose.

« Je fais ce que je veux, mon gars »

Yacine Belattar s’avère suspect par nature, et de fait, puisqu’il semblerait qu’il s’en prenne aux bons musulmans, – « musulmans réformateurs » selon les mots de Bruckner, qui cite l’humoriste Sophia Aram et la mère de l’une des victimes de Mohamed Merah, Latifa Ibn Ziaten. Qu’importe que la première soit athée, elle n’avait qu’à pas s’appeler Aram.

Pascal Bruckner ne s’en cache pas, il a donc un problème avec l’islam, tout comme il a un problème avec le socialisme, puisque Staline s’en est un jour revendiqué. On comprend mieux. On saisit moins pourquoi il a associé, à une autre occasion cathodique quelques semaines auparavant, le mouvement LGBT et les pédophiles, n’ayant pas entendu les seconds se revendiquer des premiers, mais sur l’islam, on comprend. Cela s’appelle un amalgame, et celui qui vise les musulmans, en fait les Français d’origine arabe, est probablement le cas d’école de notre époque.

Mais très vite, c’est Bernard Kouchner qui prend le relais, d’abord pour défendre son ami, alors que le débat s’échauffe avec Yassine Belattar, à qui il s’adresse justement pour le reprendre : « Vous avez répondu à côté… ». Ce à quoi l’humoriste répond : « Ne soyez pas condescendant… » Visiblement agacé par la remarque, Bernard Kouchner rétorque, mettant de côté le rôle de conciliateur qu’il s’était arrogé : « Je fais ce que je veux, mon gars. »

Ni chercheurs, ni journalistes de terrain, ni politiques en fonction, ils sont d’autant plus convoités que leurs propos sont rétrogrades.

C’est une sorte de déflagration sur le plateau, avant que son interlocuteur ne réagisse, très calmement : « Voilà où en est la France avec les gens issus de l’immigration. Mais c’est fini la colonisation. » Léa Salamé proteste, « mais non, non, non ! ». L’ex-ministre de Nicolas Sarkozy s’empêtrera dans son attitude, passant sans transition du « vous » au « tu », puis un peu plus tard, fustigeant les propos de l’humoriste évoquant les quartiers populaires, pour en nier tout bonnement l’existence : « les quartiers populaires, c’est quoi ? Les quartiers sont tous populaires en France ! »

Voilà à peu près où en est resté le niveau global d’analyse de cette émission de « décryptage ». À la décharge de Bernard Kouchner, il ne s’est jamais prétendu ni sociologue, ni urbaniste. Ce qui interpelle, c’est bien plus cette logique médiatique, y compris de la part du service public, qui consiste à solliciter sempiternellement les mêmes profils, en leur qualité d’« experts », quand ces derniers ne sont spécialistes de rien, ou s’ils le sont, ne sont en aucun cas invités pour en parler.

Obsessions, tendances paranoïaques et retour du refoulé

Il s’agit donc d’accorder une tribune, à des « gros poissons », selon le jargon du milieu, qui prospèrent depuis des années, voire des décennies, grâce à cette visibilité qui leur est servie sur un plateau télé. Ni chercheurs, ni journalistes de terrain, ni politiques en fonction, ils sont d’autant plus convoités que leurs propos sont rétrogrades, en particulier s’ils ont eu un passé soixante-huitard. Est alors atteint un summum de la performance télévisuelle.

L’ancien premier ministre Manuel Valls, en constitue un autre, d’ailleurs convié deux jours plus tard chez Laurent Ruquier, sur la même chaîne. Invité d’honneur pourrait-on dire, tant il a été soigné par les chroniqueurs de l’émission, qui n’ont jugé utile, cette fois, de l’interroger ni sur sa vision de la laïcité, ni sur sa conception clanique du débat d’idées (#jesuislabandedeValls), ni sur les accusations d’ « islamo-gauchisme » qu’il distille à tout va pour cliver, disqualifier et réduire au silence.

Mais pour en revenir à l’émission du 30 novembre, durant laquelle Manuel Valls n’a cessé d’être cité en exemple par Bernard Kouchner et Pascal Bruckner, si elle présente un intérêt notable, c’est peut-être du côté de la grille de lecture psychanalytique qu’il faut se tourner. Car si c’est surtout le lapsus de Jean-Luc Mélenchon qui a fait gloser – Pascal Bruckner le qualifiant de « merveilleux » -, la deuxième partie du show a mis au jour des idées fixes, pour ne pas parler d’obsessions, des tendances paranoïaques et surtout, un retour du refoulé incontestable, illustré par l’adresse de Bernard Kouchner à Yassine Bellatar.

Au terme de l’émission, Clémentine Autain fait part de son incompréhension teintée de malaise, lors de l’invitation qui lui a été adressée pour ce même débat, dont le thème annoncé était celui des « deux gauches ». Gauche libérale contre gauche radicale ? Il semblerait que, selon les canons du débat télévisé, et les impératifs de son agenda, cette dichotomie soit déjà dépassée, puisque désormais l’injonction médiatique réside dans la question des « deux gauches irréconciliables » – pour reprendre les mots de Manuel Valls -, dont la ligne de clivage serait la « laïcité ».

Or, s’il y a effectivement deux gauches qui divergent sur l’interprétation de la loi de 1905, elles s’incarnent au sein d’un même mouvement comme celui de la France insoumise. Autour de cette table à laquelle Clémentine Autain était conviée, il n’y avait pas deux gauches qui s’affrontaient, mais bien deux néo-conservateurs qui s’épaulaient.

© Photo : Pixabay

Soizic Bonvarlet

Soizic Bonvarlet

Soizic Bonvarlet est journaliste bi-media pour LCP, Slate et Politis (International/Parlement/Culture), et membre du comité de rédaction de la revue Charles. En savoir plus ...