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Etat et technologie : la sainte alliance contre nos libertés ?

  • Par Louis Élisée*

L’« assignation à résidence » de la population a laissé poindre, un peu plus encore, l’inclination des gouvernants – quelle que soit la nature de leur régime politique – à user de leurs appendices technologiques pour asseoir leur contrôle sur la société. Traçage des individus et drones policiers sont deux nouvelles lucarnes accolées à l’édifice panoptique, qui ne cesse d’étendre son horizon après chaque « crise ». Toutes les mesures d’urgence avant elles, bornées dans un premier temps à quelque phénomène situé dans le temps et l’espace, ont d’ailleurs fait l’objet d’une forme de « normalisation » de jure ou de facto. Or derrière les formidables prouesses des technologies de « rupture », c’est le spectre d’une nouvelle régression de nos libertés qui se précise. À telle enseigne que c’est la nature même de notre régime politique qui s’en trouve interrogée.

 

La technologie au service de l’Etat et l’Etat au service des technologies

 

Le tropisme techniciste des pouvoirs publics n’est pas sans risque pour la démocratie. Sans qu’elle réponde clairement ni à la volonté du peuple, ni à son intérêt, la croyance en la capacité autonome des technologies à suppléer aux défaillances humaines et à résoudre tous les problèmes de l’activité sociale semble s’imposer dans l’esprit de nos gouvernants.

Pourtant, c’est vite oublier que des hommes, avec leurs propres schèmes idéologiques et leurs rêveries utopiques, conçoivent, vendent et manient ces technologies. Peter Thiel, fondateur de Palantir, une entreprise de surveillance créée avec le soutien de la CIA, qui met ses technologies d’analyse de données au service de la DGSI, est l’un des grands thuriféraires de l’abolition des États et de leur commutation par les miraculeux mécanismes autorégulateurs du marché. L’ancien conseiller de Donald Trump, héraut du libertarianisme, n’hésite pas à opposer, comme deux aspirations antinomiques, liberté et démocratie. Et c’est en doctes défenseurs d’une liberté – la leur – que Thiel et ses homologues technobsessionnels humectent les pantoufles étatiques de leurs « solutions » – révolutionnaires, bien sûr – vouées à fendre les velléités émancipatrices de la foule.

Mais, ces contempteurs acharnés de l’État cloîtrés dans leurs alcôves dorées, bunkérisées, bâties à la hâte dans l’archipel hawaïen, les fjords scandinaves ou les vallées néozélandaises, avec la prescience des déferlements climatiques qu’ils nourrissent de leurs activités si « disruptives », sont ceux-là même qui implorent ou exigent – c’est selon – de l’État qu’il défende leurs privilèges, qu’il réduise au silence manu militari le remuant vulgaire qui soupire après de nouveaux droits, voire le simple respect de ses libertés si chèrement payées… Qu’un Zuckerberg lorgne la Maison-Blanche n’étonnera pas En 1938, les libéraux réunis lors du colloque Lippmann ne s’y trompèrent pas, qui arborèrent le préfixe néo, nouvel étendard de leur croisade pour la gloire du Capital… par le salut de l’État.

L’agilité, la flexibilité et les « talents » de cet « écosystème » d’avant-garde réactionnaire n’ont de cesse, cependant qu’ils rudoient l’État – sans doute d’une tendre haine –, de se blottir dans la chaleur sirupeuse des salons bureaucrates. Après tout, n’a-t-on point vécu l’avènement de la société nouvelle, la start-up nation? L’homo novus, quant à lui, peine à surgir. Ce n’est pas faute d’essayer. Tout cet éventailrépressifoffert par les technologies émergentes entend bien conditionner jusqu’au pauvre hère luttant pour sa survie. Les drones équipés de caméras de reconnaissance faciale sont prêts à l’usage et n’attendent que l’ausweis exécutif. Le système, dit de « crédit social », de notation des individus en Chine, benoîtement abhorré par notre aristocratie occidentale, n’est que le codage bureaucratique d’un agencement – pour reprendre la phraséologie deleuzienne – largement développé par notre capitalisme technolibéral : les étoiles d’Uber, les notes de Deliveroo, les pouces de Facebook et de YouTube, sont les prolégomènes à l’évaluation totale des comportements individuels et collectifs librement consentie, cela va sans dire, par ce nouveau lumpenprolétariat, triste aspirant capitaliste, auquel on a affublé le sobriquet d’ « autoentrepreneur » pour mieux le faire cavaler – cheval de traîne poussé sur le champ de course, cravaché jusqu’au dernier souffle par un jockey invisible qui trinque avec l’arbitre sa maigre pitance dans le boudoir du bookmaker.

 

Pouvoir de la technologie et technologisation du pouvoir

 

Jamais liberté ne fut tant le hochet de l’aliénation. Digne d’un mauvais pastiche de 1984, les gardiens de l’ordre social offrent l’asservissement sous les atours de l’émancipation. Vieille rengaine du capitalisme, mais qui a pour elle l’opium du « progrès », (dés)incarné en tout premier lieu dans sa guangue technologique. Abolition des distances et des frontières géographiques, linguistiques… il s’en faudrait de peu que les technologies de l’information répondissent de l’idéal communiste. Mais s’il s’agit d’un internationalisme, c’est d’abord celui d’une élite, qui s’abstrait du monde réel pour mieux lui imposer sa volonté. Les représentants des grandes firmes transnationales numériques sont reçus en grande pompe par les chefs d’État et de gouvernement, comme des alter ego.  Leurs slogans, fragments liminaires de nouvelles tables de la Loi – « Don’t be evil », « Do the right thing » (Google), « Work hard, Have fun, Make History » (Amazon), « Make the world more open, more connected » (Facebook), « Be what’s next » (Microsoft) – proclament leur vocation à dire le bien et le juste. Ordinatores jusqu’au bout des ongles, ils s’érigent en garants d’un ordre moral fondé sur la diffusion de leurs technologies dans toutes les sphères de la vie.

En révélant l’existence de vastes programmes de surveillance pilotés par le renseignement américain, Edward Snowden a exhibé, plus que quiconque, les rouages de ce système bicéphale, où les administrations, sous les ordres de chefaillons oints de l’enchantement démocratique, avancent main dans la main avec ces « géants du Web ». Coopération contrainte ou collusion, leur relation ébrèche un peu plus le mythe de la séparation de la sphère publique des intérêts privés. Elle sanctionne aussi l’avènement d’un nouveau pouvoir, fruit des amours terribles du régalien, du capital et de la technique. Capable d’imposer sa domination sur les chairs et les esprits, ce biopouvoir objective ce que Foucault qualifiait de « technologie politique des corps » et de « microphysique du pouvoir ». Aux dispositifs disciplinaires se substitue une « gouvernementalité algorithmique* » ou, plus résolument, un panoptique inversé : le contrôle des corps prélude toujours à la réforme des esprits ; toutefois, les instruments de contrôle, s’ils émanent de l’aristocratie technopolitique, sont indolemment maniés par le commun des mortels.

La science est érigée au rang d’instrument précellent de gouvernementalité… comme si le bon gouvernement des hommes participait d’une rationalité unique, fondée mathématiquement sur l’efficace sans affect de la machine. Le meilleur des gouvernements possibles, en somme. Mais, après tout, la cybernétique n’est-elle pas la « science du gouvernement » ?

La robustesse de ce pouvoir hybride tient à sa capacité d’attiser dans la population le désir de concourir avec enthousiasme à son propre assujettissement. Finalement, ce régime de domination est parvenu à ce haut degré de syncrétisme, où les aspirations régaliennes de l’appareil capitaliste se mêlent au désir naturel de l’État de se perpétuer, pour ne faire plus qu’un et fonder un totalitarisme d’un genre nouveau, avec son Être suprême – la technologie – et son horizon révolutionnaire : l’humanité numérique. Jusqu’au jour glorieux où – tel est leur espoir – l’intelligence artificielle pourra se substituer à ces bêtes de somme et, enfin, les en débarrasser. Tandis qu’eux célébreront leur victoire trans- ou posthumaniste sur la mort, la machine et la masse des hommes.

* Antoine Rouvroy, Thomas Berns, « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation », Réseaux, n°177, 2013, p. 163-196.

 

 * Pseudo d’un chercheur en sciences politiques.

 

  • Image : René Magritte : le faux miroir

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