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L’abus de (notre) confiance

– « Chronique de la Ve République » par Nicolas Matyjasik & Béligh Nabli

A l’approche du « déconfinement », malgré un climat toujours  anxiogène, c’est moins la peur que le sentiment de colère qui habite les Français. Une colère croissante à l’endroit de dirigeants qui ont su incarner à merveille cette exception française conjuguant arrogance technocratique et certitudes solitaires dans la prise de décision. L’autosatisfaction qui se dégage des prises de parole des représentants de l’exécutif tranche avec la défiance qui s’exprime chez nos concitoyens confrontés à une réalité implacable, celle d’une tragique débâcle.

Plus de 20.000 morts et une pénurie criante de moyens (de masques, de tests, de respirateurs, de lits de réanimation) pour faire face à la crise sanitaire … Un bilan calamiteux pour une majorité qui n’a cessé de vanter les mérites d’un État calqué sur la gouvernance d’entreprise, le fameux modèle de la « start up nation » où agilité, solutionnisme technologique et performance sont les maîtres-mots. Jérôme Salomon, le directeur des affaires sociales que le grand public a découvert, avec son décompte macabre quotidien, symbolise la dérive d’un État néoliberal réduit à une gouvernance comptable, mais incapable de répondre aux besoins sanitaires de ses citoyens. Produit d’une haute fonction publique devenue adepte du « benchmarking » (méthode de travail consistant à comparer les performances), M. Salomon évite soigneusement de donner les chiffres de l’épidémie dans les pays asiatiques ou même en Allemagne. La comparaison est cruelle et « interroge » d’autant plus nos concitoyens.

La crise sanitaire liée à l’épidémie (devenue pandémie) du coronavirus consolide la fracture entre les citoyens et leurs dirigeants, qui caractérisait déjà une Ve République engluée dans une « démocratie de la défiance ». Malgré des circonstances dramatiques propices aux appels à l’unité nationale, une défiance prégnante s’est ancrée dans l’opinion. De récentes études l’attestent* et viennent renforcer les conclusions du baromètre de la confiance politique réalisé chaque année par le CEVIPOF: le premier sentiment qu’éprouvent les Français à l’égard de la politique est la « méfiance ». La stratégie retenue par l’éxecutif qui consiste à ne rien mettre en débat, à écarter le corps social de la gestion de la crise et à infantiliser les journalistes (qui ne peuvent même pas poser de question lors des conférences de presse qui n’en sont plus), a accentué cette distorsion entre le peuple et ses gouvernants.

Outre les sentiments anxiogènes et la tentation de repli provoqués par la diffusion d’un virus inconnu jusqu’alors, la défiance des citoyens est en grande partie liée à l’impréparation, aux atermoiements et contradictions d’un exécutif marqué par un double déficit de transparence (dans son discours) et d’efficacité (dans son action). La chronologie établie notamment par le journaliste François Bonnet (Mediapart) montre le décalage entre, d’un côté, une communication officielle ambivalente mais présentant un « pouvoir dans l’anticipation », et de l’autre, une gestion de crise « déconnectée » de la réalité.

C’est ce qui ressort clairement d’une rapide chronologie des évènements de ce début d’année. Dès le 7 janvier, le virus est identifié (il s’agit d’un coronavirus qui provoque la maladie Covid-19) et le 30 janvier, l’OMS déclare « l’urgence de santé publique de portée internationale ». Qu’a fait le gouvernement durant cette période stratégique ? Si Agnès Buzyn assure (dans son interview au Monde du 17 mars) avoir « envoyé un message » au président Macron le 11 janvier, la ministre de la santé juge publiquement, dix jours plus tard, que « le risque d’introduction en France est faible mais ne peut pas être exclu, d’autant qu’il y a des lignes aériennes directes avec Wuhan ». Elle ajoute alors que « Notre système de santé est bien préparé, professionnels et établissements de santé ont été informés. ». Quelques jours plus tard, le 24 janvier, les premiers cas sont diagnostiqués en France, dont deux touristes chinois ayant séjourné à Wuhan, foyer d’origine du virus. Ce n’est que le 23 janvier que les liaisons aériennes Paris-Wuhan sont suspendues. C’est ce qui a poussé la ministre de la santé Agnès Buzyn à déclarer que « Le risque d’importation depuis Wuhan était modéré. Il est maintenant pratiquement nul, puisque la ville, vous le savez, est isolée. Les risques de propagation dans la population [française] sont très faibles. ». Elle ajoute le 26 janvier, que « Nous avons des dizaines de millions de masques en stock en cas d’épidémie, ce sont des choses qui sont d’ores et déjà programmées. Si un jour nous devions proposer à telle ou telle population ou personne à risque de porter des masques, les autorités sanitaires distribueraient ces masques aux personnes qui en auront besoin. ». Une position confirmée à la fois par son successeur Olivier Véran (le 18 février, sur France Inter) : « La France est prête car nous avons un système de santé extrêmement solide. », et Jérôme Salomon, le directeur général de la santé, lors de son audition par la commission des affaires sociales du Sénat : « Santé publique France détient des stocks stratégiques importants de masques chirurgicaux. Nous n’avons pas d’inquiétude sur ce plan. Il n’y a donc pas de pénurie à redouter, ce n’est pas un sujet. »… Nous ne reviendrons pas sur les déclarations de la porte-parole du gouvernement, sur l’inutilité des masques pour tenter de masquer le manque de masques. Sa communication n’en est pas moins symptomatique d’une posture ancrée dans le déni et l’incapacité à entendre tout. Ainsi, lorsqu’elle déclare (le  23 mars sur Cnews) qu’« On ne peut pas dire qu’il y a eu un défaut d’anticipation de cette crise, bien au contraire », le Premier ministre Édouard Philippe déclare « Je ne laisserai personne dire qu’il y a eu du retard sur la prise de décision s’agissant du confinement ».

Aujourd’hui, la confusion générale perdure dans la gestion de la crise. En attestent les contradictions entre l’avis du conseil scientifique et le plan du gouvernement en vue du déconfinement. L’incertitude et un certain flottement continuent de planer. L’après-11 mai risque de ressembler à l’avant et de creuser ainsi le fossé déjà abyssal entre nos gouvernants et Nous. Ces déclarations et défaillances ont un coût humain incalculable, « inchiffrable ». Elles auront un coût également pour le pouvoir. Une série de plaintes ont d’ores et déjà été déposées auprès de la Cour de justice de la République (CJR) contre Agnès Buzyn et Édouard Philippe, accusés de « négligence coupable » et de « mensonge d’État ». Un volet judiciaire de la crise sanitaire qui ne saurait se substituer à la question de la responsabilité politique du gouvernement (à défaut de pouvoir engager celle du président de la République, statut constitutionnel oblige). Outre le spectre liberticide et la régression sociale qui accompagnent les mesures adoptées au nom de l’état d’urgence sanitaire, le pouvoir politico-administratif incarné par l’exécutif devra répondre et rendre compte des mensonges (au moins par omission), des contradictions et de l’inefficacité. Il s’agit là d’une condition sine qua non pour tenter de renouer avec la confiance citoyenne.

S’exprimant à Albi le 30 juillet 1903, Jean Jaurès imaginait la République comme « un grand acte de confiance ». L’exécutif a manifestement abusé de cette confiance.

 

Nicolas Matyjasik est politologue. Il a co-dirigé, avec Marcel Guenoun, l’ouvrage En finir avec le New Public Management, éditions IGPDE, 2019.

Béligh Nabli est juriste. Il est l’auteur notamment d’un essai sur La République du soupçon, éd. du Cerf, 2016.

 

* Voir notamment le baromètre réalisé par OpinionWay pour le Cevipof, publié le 18 avril 2020. Étude réalisée auprès d’un échantillon de 1766 personnes inscrites sur les listes électorales issu d’un échantillon de 1899 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.

 

 

Nabli Béligh

Nabli Béligh

est universitaire et directeur de recherche à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). Après des études en droit à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’Institut Universitaire Européen (Florence), il a enseigné (de 2009 à 2017) les « Questions européennes » et les « Questions internationales » à Sciences Po Paris. Ses travaux et réflexions portent essentiellement sur des problématiques juridiques, politiques et institutionnelles françaises, européennes et méditerranéennes.
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