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L’Égypte d’al-Sissi

Le destin de l’Égypte est indissociable de celui du monde arabe. De la Nahda (mouvement de « Renaissance » arabe de la fin du XIXe siècle) à la vague de soulèvements populaires de 2011, en passant par le panarabisme qui a marqué le milieu du XXe siècle, les Égyptiens ont largement contribué à façonner le visage politique et culturel du monde arabe moderne. Aujourd’hui, la situation du pays illustre la part d’échec de la séquence née en 2011 et les défis démocratiques et sécuritaires auxquels sont confrontés les nouveaux régimes.

Tragi-comique de répétition. Après celle de Vladimir Poutine, la réélection du président égyptien Abdel Fatah al-Sissi est un non-évènement, tant le scrutin présidentiel était joué d’avance. La compétition électorale était biaisée non seulement par les limites à la liberté d’expression en vigueur dans ce régime autoritaire, mais aussi par l’absence de réel pluralisme et débat politique. Ainsi, le seul adversaire du président sortant n’était autre que Moussa Mostafa Moussa, connu pour son soutien ostensible à M. Sissi, qui a pleinement assumé le statut de candidat fantoche…

Les candidats plus sérieux (y compris ceux issus de l’armée, tels que le colonel Ahmed Konsowa, le général Sami Anan ou le général et ex-premier ministre Ahmed Chafik) ont été « neutralisés », empêchés de fait de concourir véritablement à l’élection. Désormais classés « organisation terroriste », les Frères musulmans sont exclus du scrutin (une « régression » par rapport à l’époque Moubarak).

Au terme d’un scrutin étalé sur trois jours, et au-delà de ses résultats officiels (qui seront proclamés le 2 avril), l’enjeu réside essentiellement dans la capacité du régime à assurer la sécurité du scrutin (l’organisation de l’État islamique (EI) s’était engagé à empêcher la bonne tenue de l’élection) et à mobiliser un corps électoral composé d’environ 60 millions d’électeurs.

Un régime autoritaire et contre-révolutionnaire

Le mouvement de la Place Tahrir né en janvier 2011 avait été confisqué par les Frères musulmans (qui remportèrent malgré tout les élections législatives et présidentielle de 2012), avant d’être étouffé par le coup d’État militaire de juillet 2013. Si la révolution de 2011 avait suscité des espoirs de liberté chez les Égyptiens, sept ans plus tard, Al-Sissi dirige aujourd’hui le pays d’une main de fer, réprimant fermement les opposants islamistes, libéraux ou laïques.

Après les épisodes révolutionnaire, puis islamiste, le nouveau régime mis en place repose sur un pouvoir autoritaire et centralisé autour de la figure du Raïs, un culte de la personnalité – entretenu par les médias – et une opposition politique largement muselée. La liberté d’expression, le pluralisme politique et donc l’idée même d’opposition ont été érigés en fiction. Les forces progressistes et la jeunesse de la Place Tahrir sont aujourd’hui réprimées par le pouvoir

Le maréchal Abdelfattah Al-Sissi, et ancien chef de l’armée, est devenu le nouvel homme fort du régime. Sept ans après la chute du Raïs Hosni Moubarak, la contre-révolution égyptienne est toujours en marche. Le régime a sombré dans une dérive autoritaire perçue avec bienveillance par des Occidentaux qui, à l’image des Russes, sont focalisés sur le spectre islamiste.

Un autoritarisme justifié par un discours officiel focalisé sur la menace politique et sécuritaire incarnée par les Frères musulmans et les djihadistes qui sévissent dans le Sinaï et ailleurs dans le pays. Pourtant, non seulement le régime de répression est généralisé et va bien au-delà de la mouvance islamiste, mais – derrière la stabilité apparente – cette politique répressive échoue à assurer la sécurité et la relance économique du pays.

Un régime en échec sur le plan économique et sécuritaire

La menace djihadiste est réelle : le pays a été frappé par de nombreux attentats jihadistes depuis 2013. Des forces islamistes mènent des attentats terroristes contre les forces de l’ordre au Caire, mais surtout dans la péninsule du Sinaï. De violents affrontements opposent sporadiquement l’armée égyptienne et des djihadistes de l’État islamique, à l’origine d’une série d’attaques contre des points de contrôle et autres barrages routiers de la région du Sinaï.

La situation sécuritaire s’est passablement dégradée dans cette région frontalière avec Israël et Gaza, les groupes djihadistes proliférant désormais. Les forces égyptiennes font montre d’une incapacité à combattre et à démanteler les réseaux terroristes et l’État n’est plus de facto en mesure d’assurer le maintien de l’ordre sur une vaste partie de son territoire.

Objet d’un culte de la personnalité, le président Abdel Fattah al-Sissi a beau jeu de surfer sur une sorte d’hyper-nationalisme, sur fond de lutte contre le terrorisme islamiste.

Sur le plan économique, non seulement le programme de réformes lancé en 2016 a nourri une forte inflation, mais les déséquilibres structurels qui ont contribué au soulèvement populaire de 2011 demeurent prégnants : dépendance alimentaire et financière, pauvreté croissante… Le libéralisme économique et l’intégration de l’économie égyptienne dans l’économie mondiale ne profitent qu’à un petit nombre, bien que le pays connaisse alors un véritable essor économique. Les inégalités sociales s’accentuent et la pauvreté explose sous le poids de l’accroissement démographique.

Assise sur quatre piliers sensibles aux aléas mondiaux – les rentes du canal de Suez, les transferts d’argent des émigrés, le tourisme et la rente stratégique (les États-Unis assurant un « soutien civil et militaire » de près de 2 milliards par an) –, l’économie égyptienne est fragile et dépendante. Grand pays agricole de la région grâce aux terres fertiles de la vallée du Nil, paradoxalement, l’Égypte est incapable de nourrir sa propre population.

Enfin, si son modèle d’éducation a permis l’exportation de cadres et de travailleurs qualifiés dans toute la région, le marché du travail peine toujours à absorber une jeunesse diplômée en proie aux frustrations. Son système éducatif, lui aussi privatisé, a échoué à endiguer l’analphabétisme qui touche encore la moitié de la population.

Objet d’un culte de la personnalité, le président Abdel Fattah al-Sissi a beau jeu de surfer sur une sorte d’hyper-nationalisme, sur fond de lutte contre le terrorisme islamiste. Gage de stabilité, la majorité de la population est acquise à sa cause. Au prix d’une dérive liberticide sans fin ?

© Photos : Flickr et Wikimedia Commons

Béligh Nabli

Béligh Nabli

Béligh Nabli est universitaire et directeur de recherche à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). Ses travaux portent essentiellement sur des problématiques juridiques, politiques et institutionnelles françaises, européennes et méditerranéennes. En savoir plus ...