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Procès de Tarnac : l’État à la barre ?

Le procès de « l’affaire Tarnac » s’achève aujourd’hui. Depuis le 13 mars, premier jour de leur comparution, les prévenus ont fait de leur salle d’audience une véritable scène. S’y joue une farce dont l’État est le protagoniste, et c’est bien à ses dépens que l’hilarité a souvent gagné l’auditoire, entre deux révélations à la dimension comique plus discutable.

Dans une affaire où les huit prévenus ont déjà été lavés des accusations d’appartenance à « une structure à vocation terroriste » que certains des plus hauts personnages de l’État avaient voulu leur assigner, c’est un véritable fiasco judiciaire qui se révèle dans toute son ampleur au travers des plaidoiries de Tarnac. Et dans un processus d’inversion et de mise en abyme assez inédites, c’est bien le procès de cette justice, aux ordres de cet État, qui semble se tenir devant le tribunal correctionnel de Paris.

Un État désincarné, les principaux acteurs de l’époque, pourtant cités comme témoins, manquant étrangement à l’appel. « Madame Michèle Alliot-Marie m’a fait savoir qu’elle n’était pas disponible pendant la durée du procès », annonce en préambule la présidente du tribunal, Corinne Goetzmann. Dès cet instant, l’ironie des prévenus, qui sera dès lors une constante du procès, se fait entendre au travers de « oooooh ! », surjouant la surprise et la déception. « Vous êtes sûre qu’elle n’est pas dehors et qu’on ne l’empêche pas d’entrer ? », lâche Mathieu Burnel, présent sur le banc des accusés pour avoir refusé de se soumettre à un prélèvement ADN.

Quand la justice bégaie…

Rappelons qu’au moment de leur arrestation, en novembre 2008, celle qui était alors ministre de l’Intérieur avait salué avec virulence l’interpellation de membres de « l’ultra-gauche, mouvance anarcho-autonome, en lien avec les sabotages », incarnation « des risques de résurgence violente de l’extrême-gauche radicale. » Il n’est peut-être pas complètement hasardeux que Michèle Alliot-Marie ait été emportée trois ans plus tard par la vague des révolutions arabes, après avoir proposé « le savoir-faire des forces de sécurité françaises » au régime de Ben Ali. L’histoire a ses propres ironies. Mais pour revenir à l’affaire qui nous occupe, le procureur de la République de l’époque, Jean-Luc Marin, avait quant à lui évoqué « une cellule invisible » ayant pour objet « la lutte armée. » Également sollicité par les avocats de la défense, lui non plus n’a pas pris la peine de se déplacer, pas plus que Bernard Squarcini, ex-patron de la DCRI.

Les avocats de la défense l’ont rappelé lors des audiences : des années durant, l’enquête n’a eu de cesse de survaloriser les éléments à charge, même les plus invraisemblables, et de minimiser ceux qui au contraire contribuaient à disculper les accusés. Parmi les scènes d’anthologie du procès, il y a eu cet épisode durant lequel la présidente de la Chambre, Corinne Goetzmann, demande à l’une des prévenues, Yildune Lévy, si avoir « fait l’amour dans une voiture » en se sachant suivie ne constituait pas selon elle une forme de « provocation ».

Julien Coupat et Yldune Lévy savaient pertinemment qu’ils étaient surveillés, non seulement lors de cette nuit du 7 au 8 novembre 2008, mais depuis plusieurs mois.

Rappelons qu’Yildune Lévy, tout comme Julien Coupat, son compagnon d’alors, présenté depuis le début de l’affaire comme le cerveau du groupe, ont toujours affirmé qu’ils se savaient soumis à une filature policière. Et expliqué la présence de leur voiture, la fameuse nuit de novembre 2008, à proximité des caténaires de la voie de TGV où avait été placé le crochet métallique, par le fait qu’ils s’étaient arrêtés de rouler pour avoir une relation sexuelle. À la question de la magistrate, c’est Marie Dosé, l’avocate de l’accusée, qui répond : « On s’étonne qu’on puisse faire l’amour quand on est suivi par des policiers, mais personne ne s’étonne qu’on puisse commettre un sabotage quand on est suivi par ces mêmes policiers ! » Une saillie gorgée de bon sens qui, pour autant, n’élucide pas cette coïncidence somme toute peu banale.

Marie Dosé, lors de l’avant-dernier jour du procès, consacré aux plaidoiries de la défense, reviendra une ultime fois sur cet épisode : « le procureur de la République nous dit que ce n’est pas chouette, la Seine-et-Marne, pour un week-end amoureux. J’aimerais qu’on arrête d’insulter la Seine-et-Marne, moi j’ai trouvé cela très joli, il y un petit club de pêche. » Outre le trait d’humour, rappelons que cette nuit constitue peut-être la partie du dossier la plus sujette à controverse, le « PV 104 » rédigé par les agents de la police judiciaire étant bardé d’incohérences, mettant même sérieusement en doute la présence physique des policiers à l’heure où le couple était stationné, alors qu’une balise de surveillance aurait été placée sous leur véhicule. La reconstitution du 23 mars, aux allures de « cueillette aux champignons », selon les mots de Christophe Timoczko, un autre des avocats de la défense, n’a toujours pas permis de faire la lumière sur cette séquence.

Une pensée sous haute surveillance

Les écoutes de l’épicerie que la petite communauté gérait dans le village corrézien auraient commencé en avril 2008. Julien Coupat était quant à lui fiché par les RG depuis 2002, suite à des actions sur le campus de Nanterre. Mais ce sont surtout les écrits du Comité invisible, attribués au groupe de Tarnac et publiés aux éditions de La Fabrique, théorisant la fin de l’État capitaliste et appelant à l’insurrection, qui alarment les autorités. Elles ont d’ailleurs vu leurs inquiétudes redoubler quelques années plus tard avec le mouvement de contestation contre la loi El Khomri, réactivant une dynamique insurrectionnelle que le Comité invisible appelle de ses vœux.

Évoquant dans un entretien à Mediapart, en juin 2016, ce qu’ils ont appelé la loi « Travaille ! », Mathieu Burnel et Julien Coupat déclaraient : « le refus qui s’exprime là est autrement plus large que le refus d’une loi ; c’est le rejet de toute une façon d’être gouverné, et peut-être même, pour certains, le refus pur et simple d’être encore gouverné. » Des propos éminemment anxiogènes pour les tenants de l’État.

Même la cour, lors du procès, ne le dément plus, Julien Coupat et Yildune Lévy savaient pertinemment qu’ils étaient surveillés, et ce, depuis plusieurs mois. En réduisant elle-même à néant les derniers soupçons qui auraient éventuellement pu planer sur l’hypothèse du sabotage réalisé des mains mêmes du couple, Corinne Goetzmann a sans doute vu juste : il s’agissait d’un ultime pied de nez à l’autorité étatique répressive que de prétendre « avoir fait l’amour » à la barbe de ses représentants, à quelques mètres des voies où l’on trouverait dès le lendemain la fameuse pièce à conviction.

S’agissait-il de brouiller les pistes, pour semer la confusion et en définitive ridiculiser l’État, qui diligenta dès le 11 novembre un coup de filet spectaculaire à Tarnac, à grand renfort de 150 policiers encagoulés, alors qu’il n’était en possession d’aucune preuve quant à l’identité du poseur de crochet ? Dès 2009, les policiers chargés de la filature ont déclaré n’avoir jamais vu, cette nuit-là, Julien Coupat ou Yildune Lévy se rendre sur les voies ferrées, ni même sortir de leur véhicule. Mais pourquoi étaient-ils stationnés justement à proximité de ces lignes TGV ? Ont-ils fait en sorte que les apparences les accusent, afin que les conséquences attendues adviennent, de leur interpellation jusqu’à l’effondrement pierre après pierre de l’accusation ? Si tel était le cas, on peut se demander s’ils avaient anticipé l’ampleur des moyens déployés pour leurs arrestations et la durée de leurs détentions, en particulier celle de Coupat, qui s’éternisa plus d’un semestre. Quand l’inanité du caractère « terroriste » de l’affaire ne fut reconnue par la justice qu’en 2015.

L’État n’est pas prompt à reconnaître ses erreurs. Mais le résultat est là, aujourd’hui c’est bien lui, en un sens, qui comparaît au travers de ce procès, quand ses pourfendeurs les plus convaincus s’accordent une tribune assez inédite. Et si le groupe de Tarnac est coupable, c’est sans doute d’avoir cherché à démontrer que le pouvoir judiciaire, en tant que bras armé de l’État dans cette affaire, reposait sur un fondement idéologique, désignant ses ennemis et n’hésitant pas à user de ses moyens apparemment légaux pour tenter de les soumettre.

© Photos : Wikimedia Commons et Pixabay

Soizic Bonvarlet

Soizic Bonvarlet

Soizic Bonvarlet est journaliste bi-media pour LCP, Slate et Politis (International/Parlement/Culture), et membre du comité de rédaction de la revue Charles. En savoir plus ...