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Sarkozy et la Libye : les affaires dans l’Affaire

Nicolas Sarkozy, ex-président de la République française et aujourd’hui simple justiciable, a été mis en examen le 21 mars 2018 pour « corruption passive », « financement illégal de campagne électorale » et « recel de détournement de fonds publics libyens ». Pour tenter de saisir ce qui s’est joué entre la République de Sarkozy et la Libye de Kadhafi, Fabrice Arfi et Karl Laske de « Mediapart » ont rendu une très exigeante recension de leurs investigations effectuées depuis 2002, dans « Avec les compliments du Guide » (Fayard). Nous avons lu le livre.

Il y a plusieurs affaires dans l’Affaire : la sollicitation de financement par le très ambitieux Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur de Jacques Chirac, sous la tente de Kadhafi le 6 octobre 2005 ; le possible financement par un État étranger de sa campagne présidentielle gagnante en 2007 ; la « libération » des infirmières bulgares et du médecin palestinien en échange de l’ahurissante et très officielle visite de Kadhafi en France la même année ; la révolte du printemps libyen pris comme prétexte pour « faire taire » Kadhafi et son entourage en montant une opération militaire internationale de mars à octobre 2011 qui aura tout bonnement détruit un pays déjà mal en point. Et puis la mort, qualifiée d’assassinat par beaucoup, de Kadhafi en octobre 2011. C’est tout cela que racontent Fabrice Arfi et Karl Laske.

Après six ans d’enquête, les auteurs sont parfaitement cuirassés pénalement, car ce récit est avant tout celui de la mère de toutes les batailles judiciaires, où tous les protagonistes sont assignés en justice, les auteurs officiant à Mediapart y compris. Parfois au détriment d’une légèreté qu’on se prend à souhaiter, tant le propos est abominable pour la République, car il leur faut se prémunir des attaques légales dont ils sont déjà la cible. Mais les systèmes dictatoriaux type Kadhafi ont du bon : ils archivent tout. L’histoire ici contée est bétonnée par les sources directes libyennes, françaises, et soutenues par les procès-verbaux d’audience, les rapports de la DGSE et de la police judiciaire, les auditions des différents juges d’instructions français, les écoutes judiciaires et les entretiens menés par les auteurs. Car tout le monde parle. Et beaucoup meurent.

Pourquoi le bédouin prodigue qualifie-t-il Sarkozy de « mendiant » ?

L’engrenage commence par la rencontre de deux mondes : celui de « la Firme Sarkozy», qui gagnera l’élection présidentielle en 2007, et celle du régime du frère Guide de la Révolution, qui a théoriquement installé un système de démocratie directe dans un « État des masses ». Le lien : l’intermédiaire affairiste franco-libanais Ziad Takieddine et les révélations du cercle de Kadhafi qui seront validées, au fur et à mesure que la justice avancera.

Mais la « raison » profonde de cette improbable réunion est peut-être livrée par l’ambassadeur de France en Libye, Jean-Luc Sibiude : « Kadhafi est un personnage totalement extravagant (…) Les Libyens se sont dit (de Sarkozy) ‘Voilà un candidat qui sort de l’ordinaire et qui est extravagant à sa manière’ ». Perfidie diplomatique, sans doute, mais après avoir refermé ces 400 pages, au bord de l’étouffement, le lecteur se demandera de quelle nature était l’attraction d’un homme qui, poursuivant l’ambition insatiable de devenir président d’une démocratie républicaine, pour ce dictateur fantasque et frénétique.

Balladuriens-sarkozystes contre Chiraquiens. Il faut reconnaître aux frères ennemis le nez d’avoir pris en marche le train sarkozyste, dès 2005 pour Takieddine, et 2006 pour Djouhri.

Car au fond, il y a une forme de contagion dans les « manières d’être » : Kadhafi, qui depuis 1969 ne laisse aucun hôte de marque quitter sa tente sans lui avoir remis un cadeau en cash, est le vaisseau mère de la corruption internationale – une forme « d’aide au développement » faite homme, diraient ses récipiendaires. Il est de notoriété publique que l’on vient à lui du monde entier pour de l’argent de poche ou pour se faire financer, des groupes touaregs au Mali ou au Niger en lien avec al-Qaida au Maghreb islamique, aux dissidents palestiniens en passant par la défunte IRA.  Une trentaine de groupes terroristes dans le monde entier, et quelques dictatures aussi. Il suffit de demander. Pourquoi alors le bédouin prodigue parlera-t-il de Sarkozy en le qualifiant de « mendiant » ?

L’argent, nerf des batailles électorales, qu’il faudrait donc mendier en liquide chez le Guide, comme jadis la filière France-Afrique de Foccart, au bénéfice longtemps exclusif de la droite française. Des espèces passées par des intermédiaires nébuleux, qui se glissent dans les déchirures de la droite au point d’en devenir des miroirs, et qu’on appelait au temps du Bel Ami de Maupassant des « affairistes » : leurs carrières commencent lors de la campagne ratée de Balladur 1995.

Balladuriens-sarkozystes contre Chiraquiens : Ziad Takieddine, plutôt « Sarko », qui se « morfond » aujourd’hui dans son cossu hôtel particulier avenue George-Mandel, dans le 16e arrondissement de Paris, mis en examen dans l’affaire après avoir avoué en 2016 avoir convoyé 5 millions d’euros à Nicolas Sarkozy et Claude Guéant ; Alexandre Djouhri, plutôt « Chichi », qui, arrêté à Londres en vertu d’un mandat d’arrêt européen émis par la justice française en janvier 2018, se remet à peine aujourd’hui d’une nouvelle crise cardiaque. Il faut reconnaître aux frères ennemis le nez d’avoir pris en marche le train sarkozyste, dès 2005 pour Takieddine, et 2006 pour Djouhri.

À part se « tirer la bourre », les deux proposent pudiquement des services de médiations entre l’industrie française, proche de la droite et les « marchés internationaux ». Plus simplement, ce sont des mercenaires en zones grises, payés à coups de millions en pourcentages sur des affaires négociées hors de la légalité. C’est Ziad Takieddine qui avouera par le menu comment il a organisé les visites de Nicolas Sarkozy et de ses proches en Libye, et mis en place les « modalités de financement » de sa campagne présidentielle de 2007 par le régime de Kadhafi, en lien avec Brice Hortefeux, alors ministre, et Saïf al-Islam, fils du Guide.

La Libye d’après la « guerre de Sarkozy » est bien le « shit show » qu’avait prédit, d’ordinaire plus élégant, le président Obama

De l’autre côté de la Méditerranée les auteurs nous font approcher l’équipe de Kadhafi qui a injecté l’argent sale dans le cercle Sarkozy et fait affaire avec les deux combinards. Mais il faut faire vite, car les conséquences cataclysmiques de la « guerre de Sarkozy » et les accidents mortels sont imprévisibles. Prenons Choukry Ghanem :  chef du gouvernement, puis ministre du Pétrole et surtout Président de la National Oil Corporation (NOC), qui a fait défection en 2011 et surtout tenu un carnet détaillant les sommes versées à la campagne électorale de Nicolas Sarkozy en avril 2007 : retrouvé mort, flottant dans le Danube à Vienne en avril 2012.

Bachir Saleh, alors ? « Le Noir de Kadhafi », incontournable diplomate francophone, ancien ambassadeur puis directeur de cabinet du Guide, maître de la communication libyenne, clé de voûte du retour en grâce de Kadhafi dans le concert des nations après le 11 septembre 2001, président du Libyan African Investment Portfolio, un fonds d’investissement de 8 milliards de dollars. Il est l’interlocuteur direct pour la France depuis l’élection de Sarkozy, à l’origine du chiffre de 50 millions d’euros qui auraient été promis au futur président et à son équipe par la Libye en 2007. Recherché par Interpol mais libre en France jusqu’à son exfiltration entre les deux tours de la présidentielle de 2012 : il reçoit deux balles dans la poitrine dans le quartier huppé de Sandtown à Johannesburg en février 2018 et serait aujourd’hui en convalescence aux Émirats Arabes Unis.

Et Abdallah Senoussi ? Ex-patron du renseignement libyen, beau-frère de Kadhafi, condamné par contumace à la réclusion criminelle à perpétuité pour son rôle dans l’attentat du DC-10 d’UTA en 1989 qui a coûté la vie à 170 passagers, dont 54 Français. En commun avec Sarkozy : l’avocat Thierry Herzog et la bienveillante attention de Claude Géant et Brice Hortefeux. Tout sera tenté pour rendre inopérant le mandat d’arrêt. Recherché par la Libye post-Kadhafi, il déclarera à la Cour pénale internationale : « la somme de 5 millions d’euros a été versée pour la campagne du Président français Nicolas Sarkozy en 2006-2007. J’ai personnellement supervisé le transfert de cette somme via un intermédiaire français, en la personne du directeur de cabinet du ministre de l’intérieur (Claude Guéant). » Aujourd’hui :  condamné à mort par la cour d’assises de Tripoli en 2015, on perd sa trace depuis l’assaut mené par une faction armée sur son lieu de détention en 2017.

Bon, alors Saif el Islam Kadhafi ? Héritier désigné, capturé en novembre 2011 par les brigades de Zintan, opposées au régime de son père, condamné à la peine capitale par contumace en 2015, et qui crie encore qu’il détient des preuves de la corruption de Nicolas Sarkozy : impossible à localiser, il est vivant et… candidat à l’élection présidentielle prévue en Libye cette année !

La tête tourne, à la lecture de l’ouvrage. Toutes ces disparitions/réapparitions, c’est le « chaos libyen » comme on dit pudiquement dans les rédactions françaises. La Libye d’après la « guerre de Sarkozy » est bien le « shit show » qu’avait prédit, d’ordinaire plus élégant, le président américain Barack Obama.

La technologie française mise à profit pour écrabouiller la rébellion anti-Kadhafi

Dans un ultime râle d’espoir de trouver de la lumière, rentrons à Paris. On comprend que le deal chuchoté sous la tente en 2006 était aussi grossier que ceux qui l’ont conclu : en échange d’un retour en fanfare de la Libye dans le concert des nations honorables initié dans le chambardement post 11 septembre, et de l’effacement du mandat d’arrêt d’Abdallah Senoussi, la « Sarkozie » obtiendra l’ouverture prioritaire des marchés libyens à la France et un acte spectaculaire qui lancera la présidence Sarkozy.

Ça sera le sauvetage de cinq infirmières bulgares et d’un médecin palestinien croupissants depuis huit ans sous la torture dans les prisons tripolitaines, faussement accusés d’avoir délibérément contaminé au VIH plus de 400 enfants libyens. L’incongrue Cecilia Sarkozy, l’épouse du président, sera dépêchée en Libye pour « libérer les infirmières » dans une mise en scène héroïco-comique : « J’ai sauvé, seule, six vies humaines », fanfaronnera-t-elle, puis « il fallait piger qui était Kadhafi. Il n’y a qu’une femme qui peut faire ça ».

Les faits passent à la trappe : l’Union européenne était sur le point de faire libérer les infortunés. L’Allemagne s’était fait voler le fruit de ses efforts diplomatiques par un président français aux méthodes très particulières. Pire, fort de son crédit dans l’opinion française, Sarkozy par l’intermédiaire de Claude Guéant, va en contrepartie s’engager à renforcer la coopération franco-libyenne dans les domaines du nucléaire civil et de la défense. La République a remercié le bourreau des six suppliciés.

Pourtant, au faste éblouissant déployé lors de la visite du Guide, la République attend toujours en 2018 la concrétisation de contrats à hauteur de 10 milliards d’euros. Ziad Takieddine, toujours lui, avait pourtant dressé la liste des contrats que le munificent Guide voulait accorder à la France :  une vaste coopération militaire, des Airbus, des contrats d’électricité, de gaz, un nouvel aéroport. Et une centrale nucléaire.

En revanche, Ziad Takieddine a réussi dès 2009 à faire doter l’appareil répressif libyen de la technologie française la plus pointue en matière de surveillance du trafic internet, mais pas seulement. « Au pays de Candy », comme l’appellent les cadres et techniciens d’Amesys qui se persuadent d’œuvrer à la « lutte contre le terrorisme », ces nouveaux outils vont être mis à profit pour écrabouiller la rébellion anti-Kadhafi de février 2011. Fierté, donc.

Le bottin mondain devient le « bottin de la mondaine »

Pourtant, dans ces allers-retours Paris-Tripoli, des sommes ahurissantes ont circulé dans le cercle de « la Firme ». Mais les cassettes de Kadhafi ont disparu lors des bombardements de l’Opération Harmattan, le volet français de l’intervention militaire en Libye : tout comme Patrick Buisson, le Guide enregistrait tout. Restent les carnets de feu Choukry Ghanem, les témoignages d’Abdallah Senoussi au CPI : 1,5 million via Bachir Saleh, 3 millions via Saïf al-Islam Kadhafi, et 2 millions via Abdallah Senoussi. Claude Gueant, directeur de cabinet, dit « le Cardinal » et Boris Boillon le diplomate orientaliste et un peu fripouille, « mon petit Arabe » pour Sarkozy et « mon fils » pour Kadhafi, auraient ramené des valises bourrées de 20 millions dans un voyage en avion privé de Syrte au Bourget. L’un des deux aurait « sauté sur la valise pour pouvoir la fermer »

Le rapport de l’Office anticorruption (OCLCIFF) de la police judiciaire d’octobre 2017 est radical : 20 millions d’euros ont été livres en cash et 30 millions par virement. Le « Cardinal » aurait aussi reçu un virement de 500 000 euros début 2008. Et n’aurait retiré de son compte bancaire que 800 euros en près de 10 ans. Quant au « petit Arabe », il a été cueilli en 2013 sur le quai du Paris-Bruxelles avec 350 000 euros et 40 000 dollars dans son sac.

C’est « chez nous » qu’Avec les compliments du Guide transforme le bottin mondain en « bottin de la mondaine ».  La liste des personnes, soit entendues, soit en procédure judiciaire en lien avec cette affaire est phénoménale : Boris Boillon, Ziad Takieddine, Claude Guéant, Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux, Dominique de Villepin, Jean-François Copé, Thierry Gaubert, Nicolas Bazire, Bernard Squarcini, entre autres. L’odeur des billets, en 2009, enivre, des plus mégalomanes aux plus humbles. La Libye devient ce que son Guide a toujours rêvé, le « Gate of Africa », et lui, le leader incontesté d’un continent dont il largement abreuvé tous les régimes dictatoriaux.

Pour les faiseurs d’argent français, c’est la ruée vers Byzance. On y croise même la demi-sœur de Nicolas Sarkozy, Isabelle, qui pleine d’entrain songeait à étendre sa carrière de décoratrice d’intérieur en Libye : le comportement « inapproprié » de Kadhafi lui a fait reprendre illico l’avion pour Paris. On retrouve surtout Vincent Bolloré qui ajoute à sa collection d’activités africaines la gestion du port de Misrata. En gré à gré, sans appel d’offre.

Le rire se fait alors un peu aigre : sans ces 50 millions d’argent sale, dont il se révèle pour l’instant impossible de vérifier l’usage exact, la candidate de gauche en 2007 aurait-elle pu gagner l’élection présidentielle ? Que vaut une compétition électorale dans laquelle les concurrents n’ont pas les mêmes chances au départ ?

Et puis, on cesse de rire : et si l’Opération Harmattan, le volet français de l’intervention militaire en Libye, qui a largement outrepassé la résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations unies, avait été largement motivée par la volonté de vengeance d’un Sarkozy humilié, qui aurait culminé dans l’assassinat de Kadhafi ? Au déroulé de l’ampleur de cette « opération corruption », aux faits têtus, les pulsions les plus basses ne sont pas à écarter. La presse étrangère s’en fait aujourd’hui largement l’écho.

Face à cette série de coups portés à la République, on sort sonné et surtout bien seul. Comment expliquer l’atonie de la quasi-totalité des représentants politiques français sans y voir déjà un aveu de culpabilité massive ? On pourra tenter de réduire ce qui a toutes les apparences d’un énorme scandale d’État à un triste malentendu entre un président de la République qui méprise ses lois et un dictateur fantasque et mégalomane. À un dîner entre Parrains dont un n’a pas tenu parole. Mais pour festoyer avec le diable, il faut une longue cuillère, et de préférence la sienne. Il semble que Sarkozy ait voulu partager la même cuillère que Kadhafi. Et que lui et ses amis avaient un appétit insatiable. Les Libyens, les réfugiés africains, la République française, ne sont pas près de prendre place à ce banquet.

Fabrice Arfi et Karl Laske, « Avec les Compliments du Guide. Sarkozy-Kadhafi, l’histoire secrète », éditions Fayard, octobre 2017, 400 pages, 20 euros.

© Photos : Flickr et PixNio

Cassandre Trois-Mille

Cassandre Trois-Mille

Experte en communication politique. En savoir plus ...