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Macron brise le tabou de la responsabilité française dans la situation libyenne

Lors de sa visite d’État en Tunisie, le président Macron s’est livré à une critique de principe de l’intervention militaire de l’OTAN en Libye, en 2011, et à laquelle la France avait participé à l’initiative de Nicolas Sarkozy. Le pays et la région continuent à payer le prix d’une décision guidée plus par les intérêts occidentaux que par la volonté de protéger les droits du peuple libyen.

L’image est forte et restera dans les annales. Le 15 septembre 2011, le président de la République française, Nicolas Sarkozy, et le Premier ministre britannique, David Cameron – suivis de près par l’inénarrable Bernard-Henri Lévy -, débarquaient à Benghazi en libérateurs du peuple libyen…

On connaît la suite : un pays qui a sombré dans le chaos, toujours sans pouvoir politique national, en quête de sécurité et stabilité politique, en proie à la division et aux tensions claniques et tribales. Une situation interne qui a des répercussions directes sur l’environnement régional, puisque l’éparpillement des armes de l’ex-armée loyaliste et l’ancrage de foyers djihadistes constituent autant de source de déstabilisation pour les voisins maghrébins, subsahariens, égyptiens, etc.

La responsabilité française et occidentale

« L’Europe, les États-Unis et quelques autres ont une responsabilité dans la situation actuelle en Libye ». Devant l’Assemblée des représentants du peuple de la République tunisienne, le 1er février dernier, Emmanuel Macron a brisé le tabou de la responsabilité de l’intervention militaire de 2011 dans la situation actuelle en Libye.

Une position qui rompt avec le consensus politique (des partis de gouvernement) qui entourait cette décision initiée par Nicolas Sarkozy, et soutenue à l’époque par la droite parlementaire et la gauche socialiste. Lors de sa récente visite d’État en Tunisie, le président Emmanuel Macron a ainsi sévèrement critiqué la décision de l’OTAN, poussée par la France, d’intervenir militairement en Libye : « l’idée qu’on règle la situation d’un pays de façon unilatérale et militaire est une fausse idée ».

Le caractère « unilatéral » de l’intervention est discutable, puisqu’elle se fondait sur une résolution onusienne et qu’elle était soutenue par une partie de la population libyenne. En revanche, les modalités et les finalités de cette intervention militaire à laquelle la France a joué un rôle d’impulsion sont effectivement critiquables.

À telle enseigne que les Occidentaux en général, et la France en particulier, ont effectivement une part de responsabilité dans la situation actuelle du pays, en ayant « collectivement plongé la Libye, depuis ces années, dans l’anomie, sans pouvoir régler la situation », pour reprendre les termes du président Macron.

À la fin de sa présidence, Barack Obama avait déjà reconnu que « cet épisode libyen a été la pire erreur de [s]on mandat. » Au Royaume-Uni, un rapport parlementaire rendu public le 14 septembre 2016 fustigeait les raisons réelles et les conséquences de cette expédition militaire d’un autre temps… Derrière le renversement du régime, les motivations réelles qui ont animé le président Nicolas Sarkozy ont été « révélées » ou plutôt « officialisées » par le rapport parlementaire britannique.

En ne se limitant plus à la protection des civils, mais en cherchant la chute du régime de Mouammar Kadhafi, les puissances occidentales ont agi en dehors du cadre strict de la résolution de l’ONU et ont ainsi franchi les limites de la légalité internationale.

Soupçonné d’avoir bénéficié en 2007 de fonds libyens afin de financer sa campagne, il aurait pris la décision d’intervenir en Libye en 2011 dans le but, entre autres, d’accéder au pétrole libyen, d’accroître l’influence française en Afrique du Nord et… d’améliorer sa situation politique en France. Non seulement on est très loin des considérations humanitaires et droits-de-l’hommiste invoquées à l’époque – y compris par la voix du médiatique BHL -, mais l’intérêt du peuple libyen ne semble à aucun moment pris en compte. Seuls les intérêts nationaux et personnels (celui de Sarkozy) ont voix au chapitre.

Outre les motivations réelles de l’intervention militaire, sa légalité même est discutable. L’intervention des puissances occidentales – sous l’égide de l’OTAN – se fondait sur la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui permettait le recours à la force par des frappes aériennes en vertu du principe de la « responsabilité à protéger des populations civiles. » Plus précisément, la résolution – adoptée en vertu de l’article 42 de la Charte des Nations Unies – décide non seulement l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne – qui consiste à interdire tous vols dans l’espace aérien de la Libye, à l’exception des vols dont l’objectif est d’ordre humanitaire -, mais « autorise les États membres (…) à prendre toutes les mesures nécessaires (…) pour protéger les civils et les zones peuplées par des civils sous la menace d’attaques y compris Benghazi, tout en excluant une force étrangère d’occupation sous quelque forme que ce soit dans n’importe quelle partie du territoire libyen. »

La résolution présentait une base juridique suffisamment large pour permettre des formes d’interventions avec des tirs au sol, mais sans déploiement au sol de forces terrestres (la résolution excluait en effet « toute force étrangère d’occupation. ») Surtout, même s’il ne fixait ni calendrier des opérations, ni objectifs précis, le mandat onusien ne visait nullement le renversement du régime libyen. Or non seulement des attaques aériennes ou par missiles ont été menées au-delà des « lignes de front » ou zones de combat entre l’armée loyaliste et les rebelles, mais des opérations ont visé la personne même du colonel Kadhafi afin de faire tomber le pouvoir en place.

En ne se limitant plus à la protection des civils, mais en cherchant la chute du régime de Mouammar Kadhafi, les puissances occidentales ont agi en dehors du cadre strict de la résolution de l’ONU et ont ainsi franchi les limites de la légalité internationale. L’opération destinée à protéger les civils s’est transformée en une opération de renversement de régime. Une stratégie qui fut d’ailleurs assumée par les principaux protagonistes : le primat de la puissance sur le droit transparaissait dans une tribune commune des principaux chefs d’État et de gouvernement de la coalition (Nicolas Sarkozy, Barack Obama et David Cameron), dans laquelle ils avaient explicitement demandé le départ de Mouammar Kadhafi, ce que la résolution de l’ONU n’exigeait/n’autorisait pas…

Quelle est aujourd’hui la situation en Libye ?

La chute de Mouammar Kadhafi, le 20 octobre 2011, a signé la fin de l’équilibre de façade que le dictateur avait réussi à établir en Libye, au sein d’un territoire et d’une société profondément éclatés. La politique d’atomisation des forces de sécurité illustre la stratégie de fragmentation menée par le pouvoir de Kadhafi à l’égard de tous les rouages institutionnels et de toute entité susceptible de s’autonomiser, empêchant ainsi l’émergence d’une structure bureaucratique étatique et de relais institutionnels opérationnels. Et chacune des composantes de la société est assignée à une identité et négocie en tant que segment avec le pouvoir.

Si la « tribalisation-fragmentation » de l’appareil sécuritaire libyen a nourri une systématisation de l’usage de la violence au sein de la société, la situation sécuritaire s’est particulièrement dégradée avec la suite de l’insurrection de 2011 : incapacité de nouvelles forces politiques à s’inscrire dans le cadre d’un ordre/agenda politique commun, prolifération et institutionnalisation de milices armées, implantation de groupes djihadistes et essor des trafics (d’armes, d’hydrocarbures, d’êtres humains…) de nature criminelle.

La nouvelle donne libyenne est source de déstabilisation de la région maghrébo-sahélienne caractérisée par l’émergence ou du moins l’affirmation de groupes djihadistes qui ont su exploiter les divisions et conflits des grandes familles tribales. Les groupes djihadistes en général et Daech en particulier ont joué de cette variable tribale et sur l’esprit de revanche des ex-kadhafistes.

Le chaos sécuritaire est entretenu par une crise politique et institutionnelle majeure. Aucun des deux gouvernements actuels ne dispose de l’autorité nécessaire pour exercer son pouvoir sur l’ensemble du territoire national et rétablir une paix durable. Pis, l’opposition entre les deux hommes forts de Libye que sont le chef du gouvernement, Fayez al-Sarraj, et le premier maréchal de Libye, Kalifa Haftar, accentue l’instabilité déjà omniprésente.

Non seulement le risque de fragmentation du pays persiste, mais le territoire libyen est devenu le principal foyer du djihadisme au Maghreb et un nouveau pôle de la criminalité internationale.

Ils sont isolés de la population, très concurrencés par les insurgés et les tribus, ce qui ne leur permet pas de contrôler le pays et d’imposer leur autorité dans un pays habitué à la centralisation politique et au pouvoir personnel et autoritaire du « Guide ». Les élections organisées en 2012, puis en 2014 ne renforcent pas les institutions nouvelles. Au contraire, elles cristallisent la division politique et territoriale du pays en deux blocs antagonistes qui se disputent la légitimité politique, sur fond de clivage territorial et tribal. Dans l’analyse des alliances stratégiques de ces deux camps, l’appartenance et l’identification à une ville et surtout à une tribu prévalent sur toute adhésion à un courant politique ou idéologique.

Ni l’ONU, ni les Européens ou les pays voisins n’ont réussi à obtenir un compromis politique entre les deux parties antagonistes (« Tobrouk-Baïda » à l’Est et « Tripoli » à l’Ouest), dirigées respectivement par le maréchal Khalifa Haftar, chef de l’armée libyenne et homme fort de la Cyrénaïque, et Faïez Sarraj, le chef du gouvernement d’«union nationale» reconnu par la communauté internationale.

Le 25 juillet 2017, les deux hommes ont « agréé » (et donc non signé) une «feuille de route» – qui réitère la validité des accords signés en 2015 sous l’égide des Nations unies -, dans laquelle ils s’engagent à un cessez-le-feu ouvrant la voie à une réconciliation nationale et à un «processus électoral» au printemps.

Emmanuel Macron, qui a salué leur «courage historique» après leur poignée de main, a toutefois un autre agenda en tête : obtenir, par l’apaisement de la situation sécuritaire en Libye, une intensification de la lutte contre les trafics d’armes au Sahel – où l’armée française est déployée dans le cadre de l’opération «Barkhane» – et une stabilisation des départs de migrants à destination des côtes italiennes. Il n’empêche, l’accord obtenu cet été sous l’égide du président Macron reste plus virtuel que réel sur le terrain. Les antagonismes demeurent.

Aujourd’hui, la sécurité, la stabilité et l’unité nationales constituent les principaux défis de la Libye post-Kadhafi. Si la production pétrolière est susceptible de financer une reconstruction rapide du pays, cette manne exaspère les tensions claniques et tribales, ainsi que la tentation séparatiste. Non seulement le risque de fragmentation du pays persiste, mais le territoire libyen est devenu le principal foyer du djihadisme au Maghreb et un nouveau pôle de la criminalité internationale.

© Photos : Flickr

Béligh Nabli

Béligh Nabli

Béligh Nabli est universitaire et directeur de recherche à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). Ses travaux portent essentiellement sur des problématiques juridiques, politiques et institutionnelles françaises, européennes et méditerranéennes. En savoir plus ...