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« En Guerre » : la caméra cachée dans le conflit social

Stéphane Brizé jette un cocktail molotov sur les écrans avec l’hyperréaliste « En Guerre » (en compétition dans la sélection officielle du Festival de Cannes 2018, en salle depuis le 16 mai). Cette chronique politique d’un plan social, avec à sa tête Vincent Lindon et une formidable équipe d’acteurs débutants, offre un concentré des luttes sociales d’Air France et des chemises déchirées, Arcelor, Michelin, Whirlpool… Tout en plans-séquences, presqu’uniquement filmé sur le terrain de la lutte (usines, locaux syndicaux, manifestations, tables rondes), amplifié par la bande originale du percussionniste Bertrand Blessing, le ténu fil tragique tremble sur le volcan de la colère et de la violence sourde. Pour déboucher sur une fin radicalement désespérante. Ou magnifiquement sacrificielle.  

Injustice et insulte : pour augmenter les profits de ses actionnaires, une multinationale basée en Allemagne décide de délocaliser ses activités en intimant au prospère équipementier automobile agenais Perrin de se débarrasser de la totalité de ses ouvriers. L’injure : ces derniers avaient consenti, deux ans auparavant, à d’énormes sacrifices financiers pour garder leur emploi. « 18 millions ! », lance le leader syndical Vincent Lindon en en faisant l’inventaire, passés dans les poches de ces insaisissables actionnaires, goinfres anonymes et omnipotents. Promesse tenue contre parole violée.

Étrange convergence, En guerre est le pendant social du 120 battement par minute de Robin Campillo (7 récompenses jusqu’ici dont le Grand prix du jury à Cannes, en 2017). Par la même immersion dans un processus de lutte, une caméra cachée cherche à démasquer l’énigmatique Sida dans les corps des garçons frêles des années 1990, alors que celle de Stéphane Brizé présente des ouvriers désespérément à la recherche d’un interlocuteur élusif, une Arlésienne qui tient 1 100 vies entre ses mains. Le procédé est diablement efficace : cloués sur nos sièges, impuissants devant le spectacle d’une lutte sociale dont on sait par expérience qu’elle n’aboutira pas, certains spectateurs au Gaumont Opéra à Paris commentaient, grognaient comme dans leur salon face à leur écran de télévision. L’habitude, sans doute.

La « liberté d’entreprendre » avant tout

La justesse du ton et la véracité des scènes d’En Guerre font l’essentiel de sa force de frappe : rien n’est hors du réel, ni trahi, ni jugé sur l’écran, transformé en un théâtre d’opération impliquant, comme il se doit depuis Clausewitz, « deux États, deux peuples, deux pays. » S’il ne s’agissait que de l’ancestrale confrontation entre ouvriers et patronat… S’agrègent à ces derniers les tristes anciennes gloires, vivotant sur leur désuet pouvoir d’agir : les patrons des filiales de la multinationale en France, cerbères de ce Moby Dick allemand, mignons impassibles et impuissants qui n’ont ni le pouvoir, ni peut être le courage, de porter les revendications des ouvriers plus haut et dont on renifle la sueur angoissée de perdre leur place.

Ancienne gloire aussi, l’État, incarné par le très juste ex-conseiller social au parti socialiste Jean Grosset, et sur l’écran, conseiller social du président de la République, qui se défausse de son rôle d’honnête médiateur pour invoquer la « liberté d’entreprendre », avant de devenir un interlocuteur insignifiant dans la grande guerre en basculant du côté des « patrons ». Parce que le PDG de la maison-mère vient d’être assiégé par la foule des ouvriers en colère qui ont retourné sa voiture après la seule rencontre syndicale à laquelle il avait daigné apparaître. Grand est le soulagement de s’éclipser, en se glissant dans une posture moralisatrice pour condamner ces « barbares », pour abandonner les désespérés à se pulvériser contre un adversaire tentaculaire insaisissable. Et par la même le rendre tout-puissant.

Vincent Lindon, tendu au bord de l’apoplexie, bloc de volonté et de décence, extraordinairement ordinaire, habille la dignité des humiliés et offensés avec hargne et le verbe haut.

Médiocres médiateurs donc, justice républicaine qui se range du côté de la direction de Perrin, et l’efficace des vieilles stratégies patronales : apparaissent les jaunes, au look curieusement « bobo intello », lunettes en écaille et cheveux en broussaille pour l’un, barbe hipster sur crâne chauve pour l’autre, qui mettent le premier clou dans le cercueil de l’union syndicale en entrant en négociation pour une augmentation de leur prime supra légale après un mois de combat.

Ces scènes cruellement obscènes que l’on a vues aux abattoirs Gad en 2013, où grévistes se battent contre ex-grévistes sous le regard goguenard du patronat, on les voit ici derrière les murs : dans un dialogue brûlant où l’unité se déflagre, où les rancunes humaines explosent comme le pus s’échappe d’une plaie mal soignée, on s’insulte, on en vient aux mains, on concurrence les misères lors d’une réunion syndicale.

S’exhibe crûment l’anémie syndicale française, les besoins envieux de gloire égoïste, la misogynie, les syndicalistes amnésiques du « nouveau monde », pragmatiques idiots utiles. Autre archétype parfaitement brossé, les nuques grisonnantes des forces de l’ordre surarmées, « nassant » les grévistes dans le hall du MEDEF, et étouffant la foule humiliée d’avoir attendu des heures l’apparition promise du grand patron des patrons qui ne viendra pas.

Le verbe, outil fragile contre la barbarie

Dans la constatation d’En Guerre, les jaunes comme les médiocres se lavent les mains dans la bassine médiatique, qui a remplacé depuis longtemps l’opinion publique fantasmée. La couverture média des chaînes d’information continue, ultra-réaliste, rythme tout le film en prenant sa juste place : aussi avide d’audience que les actionnaires sont assoiffés d’argent, Stéphane Brizé et l’un des co-scénaristes, Xavier Mathieu, la montrent dans sa froide neutralité sensationnaliste. Pour les noyés d’Agen et d’ailleurs, c’est encore un médiateur qui se dérobe. Un médiateur qui prend parti.

La guerre, donc, mise en scène dans sa hideur mais aussi dans ses accès de fraternité : les lettres d’encouragement de syndicats anglais accompagnées de petites sommes en solidarité, des missives insultantes aussi, dont un pli rempli de matière fécale. La bière au pub, où sont célébrées les petites victoires, dont la plus belle, dans ce qu’elle a d’ubuesque, est d’avoir pu attraper le PDG de la multinationale pour l’asseoir à la table « de négociation ». Les renforts d’autres ouvriers en lutte qui rejoignent les salariés de Perrin pour empêcher l’usine de reprendre la cadence, s’opposer aux forces de l’ordre, huer les jaunes. Forcer ce qui reste de solidarité.

Dans La Bête humaine de Zola, Jacques Lantier aime sa locomotive plus que l’amour lui-même. Dans En Guerre, la locomotive, c’est Vincent Lindon. Trois ans après La loi du marché, du même Stéphane Brizé, qui lui avait valu le prix d’interprétation à Cannes, Lindon, tendu au bord de l’apoplexie, bloc de volonté et de décence, extraordinairement ordinaire, habille la dignité des humiliés et offensés avec hargne et le verbe haut.

Seul professionnel de la profession dans le film, entouré et porté par de vrais citoyens en lutte, dont la formidable sœur de combat, Mélanie Rover, il nous plonge dans le mot, seule arme octroyée avec parcimonie aux grévistes et qu’En Guerre restitue avec un prodigieux réalisme : mots du désespoir de tous les jours dans un dialogue impossible avec les patrons, le grand patron, l’État, puis même entre soi. Le verbe comme outil fragile contre la barbarie, la vraie, qui couve et celle qui s’expose dans le dédain surpris du grand patron, dans le défaussement des pseudo-médiateurs.

Il a fallu cacher cette lutte que l’on ne saurait voir : le titre du film, lors des repérages, a dû être travesti par l’équipe de Stéphane Brizé pour trouver une usine qui accepterait de les laisser tourner. Ironie, c’est sous le titre Un autre monde que le film a été bienvenu pour le tournage dans une usine d’Agen. « Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès ! Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! », rageait Cyrano de Bergerac. Belles, les 17 minutes d’applaudissements debout à sa projection au festival de Cannes. Au moins ça.

« Car dans ce bas monde, camarades de mer, le péché qui paie sa place peut voyager librement et sans passeport, tandis que la vertu pauvre se voit arrêtée, elle, à toutes les frontières », Herman Melville, Moby Dick.

En guerre, de Stéphane Brizé, sortie le 16 mai 2018.

© Photo : Flickr

Cassandre Trois-Mille

Cassandre Trois-Mille

Experte en communication politique. En savoir plus ...