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Quelle écologie pour le jour d’après ?

Par Margot Holvoet, analyste des questions d’écologie au sein de Chronik

 

La responsabilité de l’homme dans l’épidémie de coronavirus qui fait rage ne fait aucun doute. En dévastant les habitats naturels et le réduisant à peau de chagrin, l’homme contraint les animaux sauvages ayant pour l’instant échappé à l’extinction à se rapprocher des animaux domestiques et de leurs propriétaires, favorisant la propagation de virus. L’épidémie, tout autant que ses conséquences à court terme, nous encouragent, et de toute urgence, à nous questionner sur nos économies et modes de vie. Ce questionnement devra être nécessairement profond, systémique, et sera l’instigateur d’un nouveau souffle politique et démocratique. « Contre les pandémies, l’écologie » titre le Monde Diplomatique de mars ; nous proposons ici de discuter comment l’écologie politique, avec ses propositions systémiques, est une réponse sérieuse aux crises dans lesquelles nous sommes aujourd’hui engoncés.

 

Constituée en parti politique en 1974 en France, l’écologie ne peut pour l’instant se targuer que de quelques victoires : deux fois troisième parti aux européennes, elle a souvent fait figure de candidat témoin. Le seul salut des différentes moutures des partis écologistes a longtemps résidé dans des accords avec le PS : Dominique Voynet, Cécile Duflot, Jean-Vincent Placé… sont entré.e.s au gouvernement à la faveur de ce partenaire historique, permettant d’arracher quelques victoires sous forme de « totems »[1]. Aujourd’hui, alors que ce qui n’était qu’un risque 40 ans auparavant est devenu un péril bien réel, l’écologie est le grand thème de ces municipales de mars 2020. Mais si quelques partis présentent des ambitions systémiques, elle est entrée dans la plupart des programmes dans une version cosmétique ou « superficielle » (Arne Naess) : adaptation à la marge des mobilités, réglementation timide des menus à la cantine… Or, à l’écologie en politique s’oppose une véritable ambition : l’écologie politique.

 

Deux « écologies » bien différentes

 

Malgré les infinies variations, les discussions autour des changements nécessaires semblent ainsi s’organiser en deux grands pôles : l’un qui vise un ajustement du modèle néolibéral industriel et mondialisé actuel (ce qui pourrait s’appeler aujourd’hui l’« écologie en politique ») ; l’autre qui vise à en sortir : c’est souvent la forme que prend l’écologie politique. Si nous pouvons faire le constat d’un demi-échec de l’écologie en politique, l’écologie politique, elle, n’a pas dit son dernier mot. Car par-delà les choix stratégiques peu concluants, les inimitiés personnelles ou les errements des partis verts, la meilleure chance des écologistes pourrait résider dans les enjeux de fond que la situation actuelle soulève, et donc à la force subversive de propositions systémiques qu’on trouve dans l’écologie politique.

 

Du premier côté, on retrouve ainsi les adeptes de la « croissance verte » et les confiants du progrès technique, qu’on peut décrire peu ou prou comme appartenant à une écologie « superficielle » ou potentiellement, pour André Gorz, « scientifique ». Cette dernière intègre au système de production les limites de la planète telles que définies par la science, plutôt que de remettre en cause ledit système. Cette conception est matérialisée aujourd’hui par la monétisation des externalités négatives de l’économie (« permis de polluer » par exemple), la mise en place d’un prix du carbone, la réflexion autour du prix à attribuer aux paysages ou aux baleines… La confiance dans le progrès technique laisse quant à elle penser que les pertes ou les atteintes à la nature pourront être compensées par le génie humain : drones pollinisateurs en Chine, milliards d’investissements annoncés par une poignée de milliardaires aux États-Unis, pulvérisation de soufre dans l’atmosphère. Le nucléaire apparaît alors comme la solution évidente pour approvisionner le monde en électricité : il cumule les taux de pollutions aux GES, d’occupation des sols, d’atteinte à la biodiversité, et même d’accidents humains les plus faibles comparés à la puissance électrique générée, toute source d’électricité confondues[2]. Cette écologie-là pourrait donc parfaitement coller à la dynamique mondiale de la production et des échanges. Elle est, selon le penseur norvégien Arne Naess, « superficielle », car elle n’implique pas de transformation profonde de nos sociétés ni de nos rapports aux autres êtres-vivants. Elle correspondrait donc à une voie réformiste, qui passerait par une politique des « petits pas », portée par des victoires politiques ponctuelles (les « totems » susmentionnés) ou des pratiques individuelles[3].

 

À l’inverse, la seconde voie serait, elle, « révolutionnaire » : décroissante, adepte des low tech (contre les high tech du progrès technique), partisane d’une énergie produite localement, de l’adéquation entre justice climatique et justice sociale. Il est question ici de transformer en profondeur nos rapports au monde et nos modes de vie : c’est une écologie « profonde » (selon Arne Naess de nouveau). Sur le sujet énergétique, la préférence est donnée à la production locale et autonome, et l’accent est mis sur les risques sécuritaires que peut causer le nucléaire, mais aussi sur la privation totale d’autonomie qu’il implique : nul ne peut considérer s’approvisionner en électricité avec une centrale nucléaire privative. Il ne s’agirait pas cependant non plus de plaider pour les grands parcs éoliens ou solaire, pour la même raison et pour ce qu’ils impliquent de compatibilité avec la « croissance verte » : pensons à la mobilisation, qui a pu surprendre, de groupes locaux d’Extinction Rebellion contre la construction d’un parc éolien. Énergie renouvelable plébiscité, la construction de parcs représenterait pourtant la volonté de produire toujours plus d’électricité et surtout, de le faire de manière centralisée.

 

Cette seconde voie plaiderait ainsi pour un retour au local. À l’agriculture de proximité, à la production d’énergie autonome, aux cercles sociaux proches, mais aussi et surtout à une reprise en main de nos « mondes vécus », c’est-à-dire le « monde accessible à la compréhension intuitive et à la saisie practico-sensorielle »[4]. Contre l’élongation des distances d’approvisionnement et d’échanges, mais contre aussi la privation de maîtrise des éléments qui constituent notre vie locale et quotidienne, l’écologie politique propose, en un mot, de regagner notre autonomie. Car en effet, peu d’entre nous maîtrisent le B-A-BA de l’électronique, dont notre utilisation va pourtant sans cesse croissante ; nos environnements proches nous sont de plus en plus étrangers : on connaît mieux la faune sauvage d’Afrique que celle de nos campagnes. Contre la déprivation que nous imposent les méga-objets insaisissables, il s’agit de réinvestir nos mondes vécus.

 

Nouveaux enjeux démocratiques

 

La première voie serait donc celle d’une modification modérée de nos quotidiens, tandis que la seconde serait une révolution forcément douloureuse. Or, toujours selon André Gorz, l’écologie scientifique pourrait avoir pour corollaire d’imposer des décisions politiques fortes « au nom de la science ». Ainsi l’évocation de la limitation de population comme une obligation, par exemple, qui semble une vérité de bon sens appuyée sur la science[5], est en réalité sous tendue par le choix très politique de faire porter le chapeau aux populations du Sud, tandis que, malgré une démographie galopante, elles pèsent très peu sur les dommages globaux infligés à la planète. Autrement dit, « l’écologie scientifique prétend élever au rang de nécessité des pratiques et conceptions politiques dont le caractère politique se trouve par là même nié »[6]. Plusieurs prises de parole vont déjà en ce sens, comme le notait A.-C. Robert dans le Monde Diplomatique de janvier. Présenter le progrès technique comme une solution place en outre dans les mains de quelques-uns le salut de tous, et même le pouvoir de décider qui en profitera ou n’en profitera pas. Enfin, il n’y a aucune raison que la croissance 2.0 version verte ne perpétue pas les inégalités qui ont accompagné la croissance 1.0. L’écologie introduite en politique n’est encore aujourd’hui que la perpétuation d’un même modèle, avec quelques changements censés suffire à contenir la catastrophe et du pouvoir en plus pour quelques-uns sur tous les autres.

 

Or, on commence largement à entrevoir qu’adapter ne suffira pas, et ce jusqu’aux plus hautes instances européennes[7]. Répondre au péril écologique requiert un tournant à 180° dans la gestion de nos économies, de nos emplois, de notre consommation, de nos portefeuilles. Extinction de masse du vivant, réchauffement ultra-rapide avec ses conséquences en termes de sécheresse, de montée des eaux, de déplacements de populations… l’heure n’est plus aux petits pas. C’est paradoxalement pourquoi la situation actuelle peut avoir quelque chose d’« enthousiasmant »[8] : il est peut-être l’heure pour l’écologie politique d’entrer en scène. La transformation écologique, de plus, ne se fait pas forcément contre la démocratie, comme l’affirme l’auteure de l’article précité du Monde diplomatique, mais même au contraire dans une re-construction radicale de celle-ci, avec l’entrée en débat de questions nouvelles et plus fondamentales. La situation totalement inédite dans l’histoire humaine dans laquelle nous nous trouvons nous pose en effet une question existentielle : comment voulons-nous vivre ? Il s’agit donc, en s’appuyant sur les connaissances décisives produites par la science, mais par-delà le « bon sens » présumé de la croissance verte que peut cacher l’« écologie scientifique », de réintroduire la conflictualité à la base même de l’édifice politique, à savoir dans chacun des individus. Quel rapport à la nature (à tous les sens du terme), aux autres, à nos mondes vécus voulons-nous ?

 

Vers une nouvelle délibération

 

Les grands défis face auxquels nous nous retrouvons (de par le fait non de l’être humain, mais de l’être humain capitaliste et productiviste, comme l’écrit Franck Fischbach dans Après la production, Vrin, 2019) ne pourront trouver de réponses satisfaisantes que par nous-mêmes. C’est-à-dire nous tous, dans une démocratie réelle. Car la force de l’écologie politique est de se placer en-deçà des oppositions politiques classiques, en-deçà de toutes les questions traditionnellement posées par le jeu politique : quelle énergie ? quelle mobilité ? à quel prix ? ne sont plus les questions primordiales. Il s’agit, avant ça, dans des conditions démocratiques réelles (voir à ce sujet Délibérer entre égaux, de Charles Girard), de redéfinir ce qui sous-tend nos vies individuelles et communes. Avec Pierre Charbonnier, de redéfinir la liberté (Abondance et liberté, 2019). Avec André Gorz, nos mondes vécus. Signe que nous vivons une période effrayante autant qu’enthousiasmante, la philosophie redevient notre inspiration la plus déterminante.

 

[1] M.-H. Aubert, « Totems et trophées », Esprit 441, 2018, p. 63.

[2] https://ourworldindata.org/safest-sources-of-energ…

[3] Lire également : http://egalites.blogs.liberation.fr/2019/12/01/lec…

[4] A. Gorz, Éloge du suffisant, Paris, P.U.F., 2019 [1992], p. 31.

[5] Comme le relève C. Larrère, « L’écologie politique existe-t-elle ? », Esprit, 2018 : J. Rockström et al., « A Safe Operating Space for Humanity », Nature 461, 2009.

[6] A. Gorz, Éloge du suffisant, op. cit., p. 23.

[7] Voir l’entretien d’Aurore Lalucq, rapportrice du semestre européen : https://lvsl.fr/aurore-lalucq-le-neoliberalisme-es…

[8] Propos attribués à Bruno Latour par Le Monde, 31 mai 2019.

Nabli Béligh

Nabli Béligh

est universitaire et directeur de recherche à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). Après des études en droit à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’Institut Universitaire Européen (Florence), il a enseigné (de 2009 à 2017) les « Questions européennes » et les « Questions internationales » à Sciences Po Paris. Ses travaux et réflexions portent essentiellement sur des problématiques juridiques, politiques et institutionnelles françaises, européennes et méditerranéennes.
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est universitaire et directeur de recherche à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). Après des études en droit à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’Institut Universitaire Européen (Florence), il a enseigné (de 2009 à 2017) les « Questions européennes » et les « Questions internationales » à Sciences Po Paris. Ses travaux et réflexions portent essentiellement sur des problématiques juridiques, politiques et institutionnelles françaises, européennes et méditerranéennes.

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