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Delevoye : de quoi sa démission est-elle le nom ?

Après y avoir simplement « pensé », Jean-Paul Delevoye s’est enfin décidé à démissionner du gouvernement. Dans une démocratie suédoise qu’il cite souvent en exemple (en matière de réforme de la retraite), la question ne se serait pas posée. En cela cette démission tardive est significative : nombre de responsables politiques se vivent en victime expiatoire d’une « République du soupçon », alors qu’ils peinent en réalité à incarner une « République exemplaire ».

Le haut-commissaire aux retraites a plaidé la simple « erreur » pour justifier la série d’« oublis » et d’irrégularités qui émaillent sa déclaration d’intérêts. La majorité au pouvoir relativise également des faits qui relèvent pourtant d’actes délictuels susceptibles de faire l’objet de poursuites pénales. Une forme de déni qui n’est pas sans rappeler l’attitude de François Fillon durant la dernière campagne présidentielle : « Et alors? » avait-il opposé aux énièmes révélations sur l’affaire des luxueux costumes offerts par un « ami » complaisant… Une désinvolture dont l’actuel Premier ministre avait également fait montre dans ses premières déclarations de patrimoine (après l’entrée en vigueur des lois de 2013), en tant que  député Les Républicains de Seine-Maritime. Soumis à l’obligation de déclarer l’ensemble de ses biens immobiliers et de ses avoirs (comptes bancaires, actions, etc.), Edouard Philippe avait rendu une déclaration incomplète à la HATVP. Il avait pris soin d’indiquer, à la main, sur le formulaire officiel de la HATVP, n’avoir « aucune idée » de la valeur de son appartement parisien, de celle de ses parts dans une résidence de Seine-Maritime ou encore de son dernier bien immobilier situé en Indre-et-Loire… Il avait maintenu sa position dans un second temps, refusant de se plier à la loi et de répondre aux précisions demandées par la HATVP, et recevant alors une « appréciation », dans le jargon de la Haute Autorité, autrement dit une observation, prévue par la loi, et s’apparentant en fait à un blâme.

C’est ce type de comportement qui nourrit en particulier la « République du soupçon », où domine la défiance citoyenne à l’égard de la parole publique de responsables politiques. Dès lors, ce n’est pas une probable « déclaration rectificative » adressée à la HATVP, la démission des postes incriminés, ni le remboursement des sommes perçues depuis qu’il a été nommé au gouvernement, ni même d’éventuelles poursuites judiciaires, qui pourraient permettre de renouer avec une quelconque confiance citoyenne. Ainsi, depuis sa création en 2009, le baromètre de la confiance politique réalisé chaque année par le CEVIPOF (de Sciences Po) souligne une double tendance : les deux premiers sentiments qu’éprouvent les Français à l’égard de la politique sont la « méfiance » et le « dégoût », d’une part ; « l’honnêteté » s’impose comme une qualité impérative à l’endroit des responsables politiques, d’autre part. Cette tendance de fond est confirmée par les deux dernières campagnes/élections présidentielles (de 2012 et 2017) qui ont consacré la nouvelle centralité de la probité/moralité parmi les qualités attendues d’un gouvernant. La traditionnelle « tolérance » de nos concitoyens à l’égard des « privilèges » et autres pratiques déviantes de leurs représentants n’est plus à l’ordre du jour (sauf exception, Levallois-Perret oblige). La passion pour l’égalité semble se traduire désormais par une passion pour la transparence et l’exemplarité des responsables politiques. La corruption est devenue le « crime politique par excellence ». C’est notamment l’un des traits marquants qui ressort du mouvement des « gilets jaunes ».

L’attente et la frustration démocratiques sont d’autant plus fortes, que l’élection d’Emmanuel Macron s’était accompagnée d’une promesse : l’entrée dans un « nouveau monde » politique serait marquée par une moralisation de ses acteurs. Or, si le mandat présidentiel s’est effectivement ouvert par une loi sur la « confiance politique », celui-ci s’est également accompagné de la démission de quatre membres du gouvernement suite à l’ouverture d’enquêtes judiciaires sur des affaires de malversations politico-financières. Depuis, la situation ne s’est guère améliorée : à mi-mandat, des piliers de la majorité au pouvoir – du président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand au président du Modem François Bayrou – sont mis en examen pour prise illégale d’intérêts ou (complicité de) détournement de fonds publics.

En réalité, ni les discours lénifiants sur la moralisation de la vie politique, ni l’édification d’un corpus juridique tendant à contrôler la probité des responsables politiques ne sauraient répondre (seuls) aux ressorts structurels et culturels que soulèvent ce type d’affaire. Les lois de moralisation ont été adoptées dans l’urgence, ne permettant pas le développement d’une réflexion approfondie sur les causes endémiques de la corruption politique, en général, et des conflits d’intérêts, en particulier. Ainsi, J.-P. Delevoye a traversé la vie publique de ces dernières décennies en cultivant un art du cumul des mandats électoraux (en nombre et dans le temps) ou publics (en tant président du CESE notamment), qui se conjuguait lui-même avec le cumul d’activités privées (rémunérées ou non) dans des secteurs particulièrement actifs en matière de lobbying auprès des pouvoirs publics. Or ce « système de cumuls » propice au développement de logiques de réseaux et de pratiques clientélistes n’a suscité chez lui la moindre interrogation. Comme si cette situation relevait d’une forme de « normalité », alors qu’elle illustre une certaine « légèreté » et un sens particulier de la res publica. En pleine polémique, il reconnaissait d’ailleurs qu’il ignorait l’article 23 de la Constitution (lui, le « gaulliste » qui connaît toutes arcanes de la Ve République) qui proscrit aux membres du gouvernement « toute activité professionnelle ». Tant de désinvolture et de manquements ont forcément un coût politique dans le climat actuel de défiance généralisée. Décrédibilisé, l’heure de la retraite (politique) a sonné pour J.-P. Delevoye.

* Ce texte est une actualisation d’une tribune de l’auteur publiée le 16 déc. 2019 sur le site de Libération.

Nabli Béligh

Nabli Béligh

est universitaire et directeur de recherche à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). Après des études en droit à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’Institut Universitaire Européen (Florence), il a enseigné (de 2009 à 2017) les « Questions européennes » et les « Questions internationales » à Sciences Po Paris. Ses travaux et réflexions portent essentiellement sur des problématiques juridiques, politiques et institutionnelles françaises, européennes et méditerranéennes.
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est universitaire et directeur de recherche à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). Après des études en droit à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’Institut Universitaire Européen (Florence), il a enseigné (de 2009 à 2017) les « Questions européennes » et les « Questions internationales » à Sciences Po Paris. Ses travaux et réflexions portent essentiellement sur des problématiques juridiques, politiques et institutionnelles françaises, européennes et méditerranéennes.

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