
Julian Jappert, directeur du think tank européen Sport et Citoyenneté, revient sur l’un des feuilletons de l’été : le transfert de Neymar au Paris-Saint-Germain.
Chronik.fr : Que retenir de l’arrivée de Neymar au Paris-Saint-Germain, en essayant, dans la mesure du possible, de prendre du recul par rapport aux enjeux financiers ?
Julian Jappert : Même si les sommes engagées sont indissociables de la transaction en elle-même, on constate une nouvelle fois que le football moderne – ce qu’on pourrait appeler le « foot-business » – n’est plus uniquement une question de compétition et de résultat sportifs. Il s’agit avant tout d’un spectacle, où le marketing, le développement économique et les parts de marché comptent autant, voire plus, que le terrain. Il est désormais impératif pour les grands clubs de la scène footballistique européenne de s’octroyer les services des superstars du ballon rond. Neymar en est une, fortement médiatisée depuis ses débuts au Brésil. En l’engageant, le PSG change de dimension et franchit une nouvelle étape dans sa conquête du football européen, pour se hisser au niveau des poids lourds que sont le Real Madrid, le FC Barcelone ou Manchester United.
Mais n’oublions pas que derrière le PSG, c’est le Qatar qui officie. L’Émirat poursuit une stratégie de soft power entamée depuis plus de 15 ans, d’abord discrètement mais qui a pris une ampleur considérable avec l’acquisition du club parisien et le développement de la chaîne beIN Sports. Depuis, le Qatar a accueilli les Championnats du monde masculins de handball 2015 (en se hissant d’ailleurs en finale face à la France), avant d’organiser ces prochaines années les Championnats du monde d’athlétisme (2019) et la Coupe du Monde de football (2022), pour ne citer que quelques exemples.
Pour continuer à assurer aux jeunes et aux licenciés un accès au sport qualitatif, il est nécessaire de renforcer ces mécanismes de solidarité financière.
Le Qatar est probablement l’exemple le plus caractéristique de l’utilisation du sport à des fins diplomatiques, car le sport est au cœur de sa stratégie pour renforcer sa position sur l’échiquier international. Ce soft power du sport est largement sous-estimé, car il est encore considéré comme trivial. Or, il est sollicité depuis longtemps, comme peut par exemple en témoigner la « diplomatie du ping-pong » entre les États-Unis et la Chine dans les années 1970.
Quelles conséquences sociétales peut avoir l’arrivée d’une superstar du football en France ?
Tout d’abord, un impact sur les jeunes générations. Les joueurs de classe mondiale, quel que soit le sport, ont toujours inspiré les plus jeunes. La popularité du football accentue encore ce phénomène. On ne parle que de lui dans les journaux ! S’il réussit – et personne ne l’imagine échouer -, il ne fera pas exception à la règle. En cela, il peut constituer un excellent vecteur de promotion pour la pratique du football.
Au niveau économique, l’argument avancé de retombées extraordinaires pour la France via les impôts qu’il sera amené à payer est à tempérer. En effet, il bénéficiera du régime – qui s’applique à tous et pas uniquement aux footballeurs – d’exonération dû à son statut d’impatrié.
Les footballeurs sont également les modèles de société modernes, plus encore que les autres personnalités publiques. Ses profondes croyances religieuses – on se souvient de son bandeau « 100% Jésus » arboré après la finale de la Ligue des Champions et lors des Jeux Olympiques de Rio – remettront peut-être la question de la religion dans le sport au cœur du débat. Mais Neymar a également été condamné pour fraude fiscale, ce qui n’est pas rien. Il existe un effet de mimétisme qui est très présent chez les jeunes, et notamment chez les jeunes en manque de repères (dans le cercle familial, en situation de décrochage scolaire ou sans référence politique par exemple).
C’est pour cette raison qu’il est attendu des sportifs un comportement exemplaire, même s’ils ne sont toujours préparés à cela. Il incombera donc au PSG de l’accompagner dans la gestion de son image. Son attitude lors de sa conférence de presse de présentation, où il est apparu en costume-cravate, souriant et accessible, donne le ton. Son tout récent engagement en tant qu’ambassadeur d’Handicap International le confirme aussi.
La somme du transfert a largement été commentée. Que peut-on en penser, au-delà du fait qu’elle correspondrait à une certaine logique économique propre au football mondial ? Est-elle acceptable à l’époque où nous vivons ?
À première vue, et en ne considérant que les variables économiques, le montant, s’il est inédit et colossal, ne paraît pas incohérent avec l’état du marché mondial actuel. Cependant, dans un contexte post-crise économique, et avec une augmentation des inégalités d’année en année, il est légitime et normal que les gens s’interrogent sur les sommes investies. À ce titre, la question d’un salary cap se pose de plus en plus, dans le sport comme dans tous les autres domaines de la société.
Ensuite, il faut bien distinguer le sport-spectacle qu’est le football professionnel, et le sport que l’on pratique au quotidien. Il n’y a pas les mêmes enjeux, les mêmes moyens et même s’ils ne sont pas complètement imperméables, les liens entre les deux pourraient être largement renforcés. La somme de la transaction évoquée pour l’arrivée de Neymar à Paris (222 millions d’euros) équivaut à 90 % du budget du Conseil National pour le Développement du Sport (CNDS) en 2016 ! Cet établissement public est chargé de contribuer au développement du sport. Ses recettes proviennent d’un prélèvement sur les produits de la Française des Jeux ainsi que sur les droits télévisuels, appelés également « taxe Buffet » (pour laquelle le football contribue à 85 %). Pour continuer à assurer aux jeunes et aux licenciés un accès au sport qualitatif, il est nécessaire de renforcer ces mécanismes de solidarité financière ou d’en mettre en place de nouveaux.
Ainsi, augmenter le pourcentage de la taxe Buffet (comme proposé à l’origine dans la Loi visant à préserver l’éthique du sport et renforcer la compétitivité des clubs professionnels) ou en élargir l’assiette, sont des solutions envisageables. Une initiative individuelle très intéressante est par exemple celle de Juan Mata, footballeur espagnol jouant en Angleterre, qui a annoncé qu’il reverserait 1 % de son salaire à des organismes caritatifs, et qui a récemment appelé ses collègues footballeurs à faire de même. Il serait intelligent d’institutionnaliser ces mécanismes. Il pourrait s’agir par exemple de financer les fondations des clubs pour lesquels les footballeurs jouent. On pourrait ainsi voir des projets tels que les écoles « Rouge et Bleu » de la Fondation PSG apparaître dans toutes les grandes villes de football.
Cette situation ressemble fortement à l’avant « Bosman », une époque où personne n’imaginait que les institutions européennes pouvaient intervenir dans le domaine du sport.
Par ailleurs, il faut également s’interroger sur l’effervescence médiatique à laquelle nous avons pu assister en France depuis que Neymar a été annoncé à Paris. Tous les médias, pas uniquement ceux estampillés « Sport », se sont emparés de l’actualité, et l’ont couverte dans les moindres détails, intéressants ou non, instructifs ou non. Cette manière de monopoliser le temps d’information se fait-elle au détriment de la couverture de problématiques plus importantes ? Ce sont des choses sur lesquels nous devons nous interroger en tant que citoyens engagés.
La question qui animait les commentateurs et journalistes sportifs était notamment de savoir si la transaction respectait règles du fair-play financier. Quelles sanctions le PSG risquerait-il si ce n’était pas le cas ?
Il revient à l’UEFA de statuer sur ce mécanisme, même si à mon sens il n’est pas possible que ce transfert respecte le Fair-Play Financier. Il semblerait pourtant qu’avec l’acquisition, récente, de Kylian Mbappé, le tout jeune (18 ans) espoir français, le PSG s’est vu offrir la possibilité par l’AS Monaco, son premier concurrent direct en France, de différer ses dépenses à l’année prochaine grâce à un prêt d’un an pour tenter de convenir aux règles du Fairplay financier, ce qui ne répond à mon sens à aucune logique sportive. Dans cette optique, je pense que l’investissement de telles sommes d’argent, notamment via des stratagèmes toujours plus élaborés ces dernières années, fausse l’incertitude du résultat qui est attendue du sport. Car si les sommes engagées pour les joueurs ont tendance à augmenter à tous les niveaux, les inégalités se creusent entre les clubs très riches et le reste du peloton. Le PSG pénètre, grâce à Neymar, le cercle restreint des « superpuissances » du football européen qui ont notamment la capacité de minimiser les sanctions prises par l’UEFA à leur encontre car elles participent à sa puissance.
Enfin, je pense que l’intervention du Qatar à une telle échelle entraîne une distorsion de la concurrence dans le marché du football, et cette distorsion peut être soumise à la Commission européenne et à la Cour de Justice de l’Union européenne si d’aventure un acteur du marché du football français ou européen portait plainte, ce qui a peu de chance d’arriver en l’état actuel des choses. Il faut tout de même être vigilant car cette situation ressemble fortement à l’avant « Bosman », une époque où personne n’imaginait que les institutions européennes pouvaient intervenir dans le domaine du sport. Ces sanctions pourraient être très importantes, éventuellement supérieures au coût engendré par le transfert de Neymar. De plus, certains économistes envisagent déjà une certaine fragilité du marché, qui mise sur une augmentation constante des droits de retransmission. En cas de stagnation, et couplé à des sanctions financières, cela pourrait marquer l’éclatement d’une bulle spéculative qui ruinerait une partie des clubs de football professionnels.
Propos recueillis par la rédaction.
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