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Plaidoyer pour une politique extérieure progressiste

En matière de politique étrangère, la volonté de rupture du Président actuel avec son prédécesseur ne peut faire l’impasse d’une réflexion progressiste. Or, le traditionnel discours aux ambassadeurs du 29 août dernier énonce une doctrine diplomatique s’inscrivant dans les jalons traditionnels des quinquennats précédents.

En mai 2015, à la question de Libération de savoir si une politique de gauche était envisageable, l’ancien ministre des affaires étrangères, Hubert Védrine, avait répondu clairement qu’il ne croyait « pas qu’une diplomatie des valeurs (…) puisse être substituée d’une façon crédible à une diplomatie des intérêts », ouvrant ainsi la voie à un néoréalisme que le nouveau Président de la République tente d’incarner à coup de viriles poignées de main transatlantiques et de franchise versaillaise avec son homologue russe.

Plus récemment, dans les colonnes du Monde, deux collectifs s’affrontaient, l’un pour dédouaner l’accusation de néoconservatisme qui pèserait sur la politique extérieure de la France depuis une dizaine d’années, et l’autre pour réprouver l’interventionnisme caractéristique qui en serait la marque. Au-delà de cette querelle, force est de constater qu’entre le néo-réalisme esquissé par les uns et l’illusion d’une « grande stratégie de l’Union européenne » proposée par les autres, peu d’efforts sont réalisés pour tracer une vision alternative articulée avec des instruments novateurs qui permettraient à la France et aux pays européens d’influencer avec efficacité bien des dossiers internationaux.

Une diplomatie des valeurs permet d’être au diapason avec le monde

À l’heure où le système international se caractérise par une forme d’impuissance face à des menaces aussi existentielles que l’État islamique ou des appétits de puissances – la Russie pour ne citer qu’elle – qui s’affranchissent allègrement des règles les plus élémentaires du droit international, le retour au néoréalisme déjà éprouvé dans les années 1990 caractéristique de notre politique étrangère semble insuffisant à conjurer les crises. En effet, notre  rapport au monde resterait guidé par la realpolitik, un mode de fonctionnement consistant à ajuster les relations de deux États à l’aune de leurs seuls intérêts. Cette conception court-termiste et étroite de la politique extérieure appréhende avec beaucoup de difficultés les tendances lourdes façonnant les relations internationales, ignore les aspirations des sociétés aujourd’hui fortement interconnectées et freine leur capacité de résilience aux chocs, qu’ils soient terroristes, climatiques ou d’une toute autre nature.

Qui peut dire aujourd’hui que ce qui se passe en France ne concerne en rien les pays européens, les pays d’Afrique du Nord ou subsaharienne et inversement ? Pour avoir évacué la question des valeurs au nom d’une certaine realpolitik, la France n’a pas su accompagner les Réveils arabes et soutenir par exemple les démocrates en Tunisie alors que près de 721 000 d’entre eux résident en France, et par excès inverse, a lamentablement échoué en Libye. Dans un monde globalisé où la question identitaire (travestie en intégrismes ethniques et/ou religieux) anime bon nombre de crises, la question des valeurs a vu son importance s’accroître et devient fondamentale pour la France dont l’image a toujours été associée aux droits de l’homme et la voix souvent considérée comme alternative au sein des enceintes internationales.

Une politique extérieure progressiste reposerait sur une implication accrue des sociétés civiles, des ONG et des fondations, qui rendrait possible une diplomatie publique complémentaire des efforts de l’exécutif, et tissant des liens avec les sociétés en mouvement.

Ainsi, intégrer les valeurs en politique extérieure revient aussi à donner de la constance à notre action diplomatique, à appréhender le temps long et à contribuer à infléchir la donne conformément une vision. Au-delà de cette vision qui doit faire l’objet d’un débat citoyen, la question des outils reste également posée.

Les éléments constitutifs d’une politique extérieure progressiste

Le dernier quinquennat a permis de répudier des concepts et des méthodes critiquables introduits au titre de la rupture par la présidence de Nicolas Sarkozy durant laquelle la voix et l’action de la France avaient été banalisées par une vision occidentaliste, excessivement sécuritaire et incapable de développer de vrais partenariats à long terme. Il en a résulté un amoindrissement de notre capacité d’analyse et d’influence dont la crise libyenne a été la plus fragrante illustration. Néanmoins, si la politique extérieure telle que menée par le couple François Hollande/Laurent Fabius a pu se caractériser par la justesse des causes (COP 21, interventions au Mali ou en RCA, etc.), l’efficacité de notre action a pu être mise en doute au regard d’interventions débouchant le plus souvent sur des processus de paix aussi précaires dans le temps que fragiles politiquement.

Une politique extérieure progressiste reposerait sur une implication accrue des sociétés civiles, des ONG et des fondations, qui rendrait possible une diplomatie publique complémentaire des efforts de l’exécutif, et tissant des liens avec les sociétés en mouvement. La création d’un Conseil présidentiel pour l’Afrique composé de personnalités issues de la société civile va dans le bon sens. Ce type de diplomatie aurait permis à la France d’être en phase avec Réveils arabes. Elle supposerait un nouvel internationalisme qui dépasserait la simple lecture sécuritaire des bouleversements en cours pour donner une place centrale à la promotion des droits de l’homme, et donc au développement de la démocratie, afin de soutenir les puissantes dynamiques d’émancipation caractéristiques de bien des sociétés en mouvement. L’élaboration d’un document stratégique sur les orientations et moyens de la politique des droits de l’homme, et diverses mesures qui en restaurent l’effectivité dans la conduite de la diplomatie pourraient représenter un premier pas.

Par ailleurs, la montée en puissance des problématiques internationales et stratégiques dans le débat public justifierait une légitimation accrue notre politique extérieure. En consolidant le droit conféré au Parlement de s’exprimer sur les grandes orientations, d’assurer une plus grande responsabilité sur le contrôle des exportations d’armements, ou de doter les deux chambres de commissions des droits de l’homme, une diplomatie démocratique et citoyenne ainsi pourrait se substituer à une démocratie parlementaire balbutiante.

Comment cette vision humaniste et internationaliste peut-elle s’imposer dans les faits ? En rappelant que notre démocratie a plus de cohérence dans l’affirmation de ses idéaux, et en suggérant des orientations institutionnelles et diplomatiques claires. Ce grand débat sur le rôle de la France dans le monde, où l’on attend clarté et innovation, doit être abordé afin de doter notre politique extérieure d’une vision et d’outils qui, à rebours des tendances actuelles, ne peuvent être que progressistes.

© Photo : WikiCommons

William Leday

William Leday

William Leday est diplômé de Sciences Po Aix-en-Provence et titulaire d’un DEA en histoire. Ancien fonctionnaire du ministère de la Défense, il est spécialisé en affaires stratégiques et en communication politique. En savoir plus ...