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Adama Traoré : un nom, un visage, un symbole

 

Selon la dernière expertise médicale rendue publique le 2 octobre dernier, la mort d’Adama Traoré survenue le 19 juillet 2016, ne serait pas imputable au placage ventral et à la compression de la cage thoracique exercés par les gendarmes lors de son interpellation. Le Comité Adama dénonce un « mensonge d’Etat », et appelle à la mobilisation le 13 octobre à Paris*.

 

Dans ses conclusions tant attendues par la famille d’Adama Traoré, le collège d’experts médicaux n’a pas hésité à affirmer que la mort du jeune homme de 24 ans résultait de « l’évolution naturelle d’un état antérieur » au placage effectué dans la cour de la gendarmerie de Persan (Val-d’Oise). Interrogés au lendemain du décès, ses protagonistes eux-mêmes décrivaient pourtant aux enquêteurs une interpellation violente. « Nous nous jetons sur lui avec mes deux collègues (…) Il a pris le poids de nos corps à tous les trois », avait décrit l’un deux, quand un autre confirmait : « on se trouvait à trois dessus pour le maîtriser », relatant également qu’Adama Traoré s’était alors plaint d’avoir des difficultés à respirer. Sans le nier, à aucun moment l’expertise médicale ne choisit de citer ce fait précis comme ayant pu contribuer à la mort par détresse respiratoire d’Adama Traoré, ne serait-ce que parmi les autres facteurs préexistants qu’elle évoque, ce qui ne peut que jeter le trouble sur l’indépendance supposée de la procédure vis-à-vis de la justice. Les experts l’assurent, cette « asphyxie mécanique (…) est insuffisante pour avoir joué un rôle significatif dans le décès de M. Adama Traoré ». Contrairement selon eux à la course-poursuite qui aurait duré « environ 15 minutes » et « pendant laquelle M. Traoré est exposé à un effort et à un stress intenses ». Les médecins mettent également en exergue la température élevée de cette journée de juillet, et différentes pathologies sanguine et inflammatoire dont auraient souffert le jeune homme (alors que la thèse d’un muscle cardiaque défaillant, plaidée dans les premières expertises, est définitivement battue en brèche). La famille et l’avocat d’Adama Traoré contestent que ce dernier ait dû courir quinze minutes durant, et n’ont eu de cesse de rappeler son excellente condition physique et le fait qu’il avait joué au foot la veille de sa mort sans être aucunement éprouvé.

Cette expertise marque un nouveau pas dans le déni de justice qui frappe la famille Traoré depuis 2016, et contre lequel elle se bat sans relâche avec l’arme dont elle dispose, la parole. Si plusieurs représentants de la gauche médiatique étaient présents lors de la journée organisée à Beaumont-sur-Oise en juillet dernier à l’occasion des deux ans de son décès, le nom d’Adama Traoré – et de tant d’autres -, reste encore très absent des prises de parole publiques. Fait rarissime, en novembre 2016, Pouria Amirshahi, aujourd’hui directeur de la revue Politis et alors député frondeur, l’avait fait résonner dans l’hémicycle, lors de la séance des questions au gouvernement de l’Assemblée. Il avait également cité «Wissam El-Yamni, décédé suite à son interpellation à Clermont-Ferrand », ainsi qu’ « Amadou Koumé, décédé dans un commissariat parisien après son arrestation », avant de réclamer l’ouverture d’ « un débat national sur les rapports entre l’Etat, la police, la justice et les citoyens« . Le ministre de l’Intérieur « de gauche » de l’époque, Bernard Cazeneuve, n’avait pas  eu un seul mot pour les victimes, et avait même réalisé la prouesse de ne pas citer une seule fois le nom d’Adama Traoré dans l’intégralité des deux minutes de sa réponse courroucée, fustigeant la mise en cause de l’Etat et dressant un éloge enflammé des forces de l’ordre, généreusement applaudi par les bancs de la droite.

Une lutte pluridimensionnelle

Aujourd’hui, le combat contre les violences policières est porté par le Comité Adama et ses soutiens, qui analysent le phénomène au prisme de la gestion néocoloniale des quartiers populaires. La mort d’Adama Traoré, comme celle de Lamine Dieng survenue en juin 2007, comme le viol de Théodore Luhaka en février 2017, ou plus récemment, le tabassage d’Omar S. (frère du rappeur MHD), sont trop souvent relégués au statut de « fait divers » à la fois par ceux qui redoutent la révolte qui en découle, tout comme par ceux qui considèrent simplement que « ces vies-là », celles qui émanent des quartiers, ne sont pas tout à fait équivalentes aux leurs, dans un inconscient classiste, raciste, qui ne dira jamais son nom.

Et c’est probablement en cela que la gauche revendiquée a le devoir absolu de s’engager, ne pouvant se permettre de confiner plus longtemps ce phénomène (de vie ou de mort) dans le champ de son impensé, ni de laisser les noms de ses victimes imprononcés. À l’image des mouvements de résistance aux dictatures latino-américaines au tournant des années 70 et 80 qui égrenaient chacun des noms de leurs disparus suivi d’un « Présent ! » lors des manifestations, ces noms doivent continuer à être inlassablement clamés.

« Faire basculer le système »

À l’occasion de la « Marche pour Adama » du 21 juillet dernier, le sociologue Geoffroy de Lagasnerie, très engagé aux côtés du Comité Adama et d’Assa Traoré, dressait le constat suivant : « enfin il y a des gens de gauche qui viennent à des manifestations des quartiers populaires (…) Je pense que ce qui est en question aujourd’hui c’est l’ordre social, l’ordre racial, l’ordre policier, et qu’il y a des gens qui ont intérêt à la perpétuation de cet ordre, qui produit de la ségrégation, de l’exclusion, de la domination. Et qu’il y a des gens qui ont intérêt à le soulever. On peut définir la gauche comme tous les gens qui se rassemblent dans ce combat-là. »

Combat qui marque donc une grande rupture pour la gauche dans sa définition même. « Le nom de mon frère doit devenir celui du basculement d’un système », a dit Assa Traoré. La gauche, en tant qu’idéal concret de renversement de la domination au service de l’émancipation et du bien-être du plus grand nombre, ne peut aujourd’hui omettre de prononcer le nom d’Adama Traoré ni se définir en dehors de la problématique de la violence d’Etat qui s’exerce dans les quartiers populaires. La gauche, qui était menacée de tomber au rang des catégories esthétiques dépassées, est aujourd’hui réincarnée.

 

*Rassemblement à Paris Gare du Nord le samedi 13 octobre à 14h30.

 

 

Soizic Bonvarlet

Soizic Bonvarlet

Soizic Bonvarlet est journaliste bi-media pour LCP, Slate et Politis (International/Parlement/Culture), et membre du comité de rédaction de la revue Charles. En savoir plus ...