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L’entre-soi républicain, une pathologie française

Décidément, si l’ancien président de la République, François Hollande, ne manque pas d’humour, il semble encore manquer de lucidité. Invité mercredi dernier à la Matinale de France Culture, il s’est laissé aller à une confidence : « Ce qui m’inquiète le plus dans notre société, c’est l’entre-soi. » Et pourtant, l’un des traits caractéristiques de son quinquennat fut précisément ce culte de l’entre-soi, celui là même qui rend sourd et/ou aveugle.

Le « la » fut donné d’emblée, dès le début du mandat présidentiel. Derrière la vitrine gouvernementale fondée notamment sur la parité, un réflexe conservateur s’est exprimé au moment de la formation des cabinets présidentiel et ministériels, cœurs névralgiques de l’appareil d’État et forces motrices du pouvoir exécutif. Les premières nominations furent la traduction des mécanismes d’autoreproduction sociale, de solidarité de corps et de jeux de réseaux. Ces derniers ont joué à plein tout au long du quinquennat. On ne compte plus les anciens énarques issus de la même promotion « Voltaire » que l’ancien président de la République à nommés à de hautes fonctions au sein de l’appareil d’État.

Une logique de l’entre-soi qui est loin d’être remise en cause par le « nouveau monde » appelé de ses vœux par le président Macron. Loin s’en faut. La seule différence est d’ordre formel, non substantiel, et semble se résumer dans le changement de promotion/génération de l’ENA (calquée sur l’hôte de l’Élysée) autour de laquelle se cristallisent les jeux de réseaux et de reproduction des élites. À croire que « réseautage » et endogamie ont été érigés en synonymes de « mérite républicain ».

LE NON-RENOUVELLEMENT DES ÉLITES

Si les principes républicains d’ « égalité des chances » et de « mérite » supposent l’existence d’une compétition équitable, l’inégalité des capitaux économique, social et culturel des individus demeure prégnante. L’idée même de méritocratie républicaine se trouve altérée par des mécanismes – complexes, multidimensionnels – de reproduction sociale. Et que dire du poids de l’hérédité, ce critère archaïque qui influe toujours plus pour l’accès à la « noblesse d’État », dans les sphères administrative, politique ou culturelle ?

Cette réalité prégnante de notre système politico-administratif puise ses racines dans la machine de reproduction des inégalités sociales qu’est devenue l’École républicaine. En dépit de la démocratisation scolaire, l’École n’est plus en mesure de pallier ces inégalités de conditions ou de moyens. Elle se révèle incapable de réduire la grande difficulté scolaire, de compenser les disparités sociales. Les études de l’OCDE soulignent régulièrement que les écarts de réussite scolaire sont plus que jamais liés à l’origine sociale des élèves. Il est également préférable de ne pas être un enfant d’immigrés. Ce phénomène est source de délitement du sentiment d’appartenance à la cité et défait le modèle français de société.

La culture de l’entre-soi entretient l’opacité, le culte du secret et sape l’idée du commun.

L’École de la République n’est plus à même de répondre à ses fonctions originelles : contribuer à l’émancipation individuelle, former des citoyens suffisamment instruits pour bénéficier de « l’ascenseur social » et exercer pleinement leurs droits civiques. Pis, à l’image des grandes écoles, le système s’est progressivement transformé en une machine de reproduction et d’immobilité sociales, qui contribue in fine au non-renouvellement des élites politiques et administratives. La conception républicaine universaliste de l’égalité se trouve confrontée à la réalité d’un accroissement vertigineux des inégalités.

UNE « ENDOGAMIE ENDÉMIQUE »

De manière à la fois symptomatique et symbolique, les principaux candidats de la dernière élection présidentielle, à gauche comme à droite, à l’extrême droite et jusqu’aux candidats qui se proclament hors système, affichent le même profil social. Une « endogamie endémique » qui symbolise une classe politique fermée sur elle-même et réduite au profil-type de l’homme blanc de plus de 50-60 ans. Le caractère homogène et monolithique de la photographie des candidats des primaires de la droite comme de la gauche atteste une mue de la démocratie en « oligarchie » sociale, sexuée et « ethno-raciale ». Un symptôme emblématique du malaise démocratique.


Il ne s’agit pas seulement d’un problème de représentativité de nos représentants. L’entre-soi nourrit la corruption politique et la violation de la probité publique. De telles transgressions ont des racines culturelles et structurelles : les logiques de réseaux, clientélistes ou claniques, les confusions/conflits des intérêts publics et privés ; la culture de l’entre-soi entretient l’opacité, le culte du secret et sape l’idée du commun.

Dans La démocratie de l’entre-soi, Pascal Perrineau et Luc Rouban ont montré la privatisation progressive de la sphère publique. Ils écrivent ainsi que « les pratiques ou les tentations d’entre-soi communautaire de toutes sortes ne permettent plus aujourd’hui au politique de créer un espace commun. »

© Photo : Flickr et Pixabay

Nabli Béligh

Nabli Béligh

est universitaire et essayiste. Après des études en droit à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’Institut Universitaire Européen (Florence), il a enseigné (de 2009 à 2017) les « Questions européennes » et les « Questions internationales » à Sciences Po Paris. Ses travaux et réflexions portent essentiellement sur des problématiques juridiques, politiques et institutionnelles françaises, européennes et méditerranéennes.
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est universitaire et essayiste. Après des études en droit à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’Institut Universitaire Européen (Florence), il a enseigné (de 2009 à 2017) les « Questions européennes » et les « Questions internationales » à Sciences Po Paris. Ses travaux et réflexions portent essentiellement sur des problématiques juridiques, politiques et institutionnelles françaises, européennes et méditerranéennes.

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