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L’impossible politique pénitentiaire ?

Depuis bientôt trois semaines, les prisons françaises connaissent un mouvement social d’ampleur. L’agression de surveillants par un détenu radicalisé, le 11 janvier 2018, en a été le déclencheur, les personnels pénitentiaires se sentant délaissés par les pouvoirs publics. Au-delà des revendications catégorielles (salaires, conditions de travail, sécurité), cette crise questionne la pertinence du modèle pénitentiaire français, fondé sur l’enfermement et la place modeste réservée à la réinsertion dans un contexte explosif de surpopulation carcérale.

Les surveillants apparaissent à la fois comme les parents pauvres de la politique pénitentiaire et comme laissés à eux-mêmes face à des détenus de plus en plus difficiles à contenir. Ils pâtissent en premier lieu de la très faible attractivité de leur fonction. Ce métier est fait de tensions et de risques au vu des trop nombreuses agressions recensées. Les chiffres récents sur les besoins en matière de personnel pénitentiaire confirment une réelle difficulté pour recruter des agents en nombre et motivés. S’ajoute à cette situation une dégradation de leurs conditions de travail et de sécurité au sein des prisons.

L’équation est difficile pour les pouvoirs publics qui doivent à la fois répondre rapidement à un problème conjoncturel (la présence de détenus radicalisés) et structurel (le sous-dimensionnement des prisons face à l’afflux de détenus et la pénurie d’agents). Un cercle vicieux.

La difficulté de l’accueil des détenus radicalisés

Aujourd’hui, on compte 505 personnes incarcérées pour faits de terrorisme et on évalue à environ 1 500 le nombre de détenus de droit commun considérés comme radicalisés. Cette catégorie constitue donc une minorité eu égard à la population carcérale, qui s’élève à un peu plus de 70 000 détendus ; mais une minorité « remuante » et très prosélyte, à en juger par leur action en prison. Des sources du ministère de la Justice estiment par ailleurs que 15 % des détenus radicalisés le deviennent, une fois sous les verrous. Le phénomène de contagion existe donc.

Dans un univers carcéral, vide de sens et sans réelles perspectives d’insertion, il est tentant pour certains détenus de céder aux sirènes de l’islamisme radical. Sur ce point, la robustesse des réseaux d’activistes face à un détenu esseulé peut jouer dans une conversion et/ou une pratique sincère ou forcée.

Face à ce constat, l’action des pouvoirs publics manque encore de lisibilité. Longtemps embryonnaire, le renseignement pénitentiaire a été tardivement réorganisé, seulement en 2017, avec la création du « bureau central du renseignement pénitentiaire ». Ses moyens humains ont été considérablement renforcés, mais sa réforme apparaît comme trop récente pour pouvoir juger de son efficacité. Son action demeure toutefois indispensable afin de pouvoir mesurer plus finement les ravages de l’islamisme radical en prison. Quant au nombre d’aumôniers musulmans agréés par l’administration (193), il est notoirement insuffisant pour contenir l’activisme des fondamentalistes.

S’agissant de l’accueil de ces détenus, les pouvoirs publics ne se sont emparés du problème que récemment. Faute de données précises, les éléments réputés radicalisés ont longtemps été mélangés avec les autres détenus. Il a fallu attendre les dramatiques attentats de l’année 2015 pour que les autorités prennent conscience du phénomène en milieu carcéral et créent trois quartiers d’évaluation de la radicalisation dans les établissements de Fresnes, Osny et Fleury-Mérogis. Cependant, on peut légitimement s’interroger sur la pertinence de rassembler des personnes radicalisées avec le risque d’émulation collective, ce type de regroupement étant de nature à renforcer les convictions de détenus déjà persuadés de leur cause.

Le régime de l’isolement physique des détenus les plus radicalisés semble encore à terme « la moins pire » des solutions, même si elle constitue un régime d’exception et reste incompatible, sur une durée longue, avec le respect des conditions de vie des détenus en prison. Au-delà, ce sont les limites de la politique pénitentiaire qui doivent être interrogées.

Les impasses d’une société de l’enfermement et d’un univers carcéral surpeuplé

La prison française est depuis longtemps victime du désintérêt tant des décideurs politiques que de l’opinion, alors qu’elle a franchi en 2017 un record avec 70 203 détenus recensés pour seulement 59 165 places. Régulièrement épinglées par les rapports internationaux, les prisons françaises brillent par leur vétusté tant en métropole qu’outre-mer. Des cellules de 9 à 12 m² peuvent contenir jusqu’à quatre détenus et les conditions d’hygiène y sont souvent sommaires. Ce difficile constat est devenu aujourd’hui un lieu commun.

Des efforts ont été annoncés par le président de la République, le 15 janvier dernier, avec la création de 15 000 nouvelles places d’ici 2025 et un plan pénitentiaire global, mais ces annonces ne peuvent bien entendu résoudre immédiatement les défis imposés par la surpopulation carcérale.

Face à une société travaillée par des pulsions sécuritaires et prompte à se désintéresser et se délester par la prison de ses « indésirables », le débat sur les limites de l’enfermement apparaît difficile à mener.

Plusieurs pistes pourraient permettre de désengorger les prisons en privilégiant des travaux d’intérêt général ou la pose de bracelets électroniques. En 2017, la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme (CNCDH) conseillait, pour lutter contre la surpopulation carcérale, de privilégier le recours aux peines alternatives à la privation de liberté, ainsi que le recours à la suppression des courtes peines d’emprisonnement et aux aménagements de peine.

De fait, la durée moyenne de détention d’un détenu est souvent de moins d’un an, et ceux condamnés pour une petite peine côtoient d’autres qui ont écopé d’une lourde peine ou qui sont radicalisés. Si la prison doit sanctionner, elle se doit également de prévenir la délinquance et surtout la récidive. Le fonctionnement actuel de l’outil carcéral permet de douter de cette possibilité.

Ce constat renvoie aux limites d’une société de l’enfermement. Le concept foucaldien de « surveiller et punir » demeure et semble plus fort que la réinsertion du détenu. Cette logique, qui peut faire sens pour une société d’ordre (éloigner et protéger la société de ses éléments les plus nocifs), se retourne paradoxalement contre elle lorsque ces personnes recouvrent la liberté. Leur expérience de la prison n’en fait pas forcément des citoyens aptes à respecter les institutions de la République.

Face à une société travaillée par des pulsions sécuritaires et prompte à se désintéresser et se délester par la prison de ses « indésirables », ce débat sur les limites de l’enfermement apparaît donc difficile à mener. Il serait pourtant salutaire afin de rendre efficace le travail mené en milieu carcéral. S’il convient d’apporter une réponse aux revendications statutaires et sécuritaires des surveillants, ce mouvement pourrait être l’occasion de réfléchir aux principes immuables réglant la vie des prisons. Malgré l’avancée du dialogue entre les organisations syndicales et le gouvernement, on en est malheureusement loin.

© Photo : Flickr

Gabriel Vargas

Gabriel Vargas

Gabriel Vargas est haut fonctionnaire.