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Vincenzo Cicchelli et Sylvie Octobre : « La jeunesse française est cosmopolite »

Les sociologues Vincenzo Cicchelli, maître de conférences à l’Université Paris Descartes et chercheur au Gemass Paris Sorbonne/CNRS, et Sylvie Octobre, chargée de recherche au DEPS du ministère de la Culture et chercheuse associée au Gemass Paris Sorbonne/CNRS, sont spécialistes de la jeunesse. Leur dernier ouvrage, L’amateur cosmopolite. Goûts et imaginaires culturels juvéniles à l’ère de la globalisation, publié en 2017 et dont la traduction anglaise sort fin janvier chez Palgrave, remet en cause certaines idées reçues sur les consommations culturelles des jeunes dont les auteurs démontrent le caractère profondément cosmopolite et pluriel.

Chronik.fr : Vous avez commencé à travailler sur la question du « cosmopolitisme esthético-culturel » en 2012, alors que le terme était peu utilisé dans le débat intellectuel en France. Comment vous est venue l’idée de travailler sur cette question ?

Sylvie Octobre : L’idée centrale de L’amateur cosmopolite nous est venue tout à fait par hasard, lors d’un déjeuner. On venait de faire connaissance et en évoquant nos travaux les plus récents sur les changements en cours dans la jeunesse, nous avions commencé à imaginer une enquête pouvant porter sur les consommations et les imaginaires à l’ère de la globalisation. J’avais déjà observé dans mes recherches combien les répertoires culturels des jeunes se modifiaient profondément en faisant une part belle aux produits étrangers.

Vincenzo Cicchelli : Quant à moi, je venais de publier un ouvrage sur les séjours des étudiants Erasmus en Europe où j’avais avancé l’hypothèse d’une socialisation cosmopolite, par contact avec les autres. Notre idée originale a été de déplacer les rencontres avec l’altérité du plan physique et corporel du voyage à celui, plus médié, des pratiques culturelles en faisant le pari que la consommation des produits et les imaginaires associés construisent un rapport cosmopolite au monde. C’est le sens que nous donnons au concept de cosmopolitisme esthético-culturel.

Le terme cosmopolitisme a une longue histoire, riche en controverses. Pourquoi l’utilisez-vous pour parler des cultures juvéniles à l’ère de la globalisation?

VC : Il est vrai que ce concept est encore très peu utilisé en France, alors que des travaux s’y référant ont été réalisés dans d’autres pays. Il y a sans conteste une réticence générale à recourir à cette perspective, aussi bien dans le débat public que dans le milieu académique. On connaît la haine vouée par l’extrême droite identitaire, souverainiste et xénophobe au cosmopolitisme – toute référence à un Henry de Lesquen est bien évidemment purement fortuite ! – tout comme la critique acerbe que lui réserve la gauche radicale en l’assimilant à l’idéologie des nouvelles classes dominantes issues de la globalisation ou en rappelant sa forte connotation antisémite jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale.

Il n’en reste pas moins étonnant que la France se caractérise par un récit national fortement ancré dans la philosophie des Lumières, dans la pensée rationaliste, et dans l’invention des Droits de l’homme, visions du monde toutes trois universalistes, qui sont a priori favorables au cosmopolitisme. Pourtant, cela n’a pas suffi à faire du cosmopolitisme une voix singulière et aujourd’hui pertinente dans un débat social sans nuance et qui se focalise trop souvent sur la peur de l’autre ou sur un usage devenu quasiment incantatoire de l’universalisme républicain.

Comment qualifier une société qui fournit aux jeunes bien des opportunités d’ouverture sur le plan esthético-culturel mais qui semble négliger des dimensions plus éthiques et culturelles comme l’hospitalité et l’accueil, la solidarité et le vivre ensemble ?

SO : Il est même davantage surprenant que le débat scientifique reste hermétique à une perspective qui a fait ses preuves ailleurs. Dans la préface à l’édition anglaise de notre ouvrage – publié par Palgrave fin janvier 2018 – nous nous expliquons sur les raisons de cette absence. Il y a sans doute le fait que la sociologie de la culture est encore très fortement inspirée par les travaux de Pierre Bourdieu et qu’elle privilégie les analyses en termes de distinction, en oubliant que la culture figure au rang des premiers facteurs de globalisation. Sans doute, et à quelques exceptions près, la notion même de globalisation de la culture a moins fait l’objet de réelles analyses en France que dans d’autres pays, tant y a été prégnante une vision négative du phénomène.

VC : À nos yeux, ce concept est fort heuristique pour comprendre la façon dont les jeunes, en particulier, font face à la globalisation de la culture, car une orientation cosmopolite présuppose chez l’individu un certain degré d’ouverture pour les autres et un respect des différences culturelles, d’une part, et une intention de transcendance à l’égard de sa propre culture, qui signifie une tentative de dépassement des allégeances et appartenances locales, d’autre part. Or proposer le cosmopolitisme comme perspective sociologique suppose d’insister conjointement sur la reconnaissance de l’autre et sur sa non-dissolution dans l’universel – comme le dit si bien Kwame Anthony Appiah.

La France se veut un pays traditionnellement ouvert sur les cultures du monde, et, dans le même temps, met en place des politiques de défense de l’exception culturelle forte, notamment face à la menace de l’hégémonie anglo-saxonne. Quelle est la position des jeunes que vous avez observés par rapport à cela ?

SO : La France se distingue assez fortement par sa défense de son exception culturelle et se place volontiers contre l’hégémonie culturelle américaine et ses conséquences supposées en termes d’homogénéisation. Parallèlement, l’argument de la diversité culturelle a permis de promouvoir des objets et contenus culturels issus d’aires géographiques plus périphériques sur le plan géopolitique. Mais à l’encontre de cette conception de la place de la culture française dans le monde – qui insiste sur l’unicité culturelle nationale et sur son rayonnement universaliste -, nos jeunes affichent un goût prononcé pour les produits culturels américains : aucune trace d’un anti-américanisme d’antan en matière culturelle n’émerge dans notre enquête. Bien au contraire, l’esthétique issue de la consommation de certains produits américains – cinéma et série télé en particulier – est élevée au rang de standard, de canon. On pense notamment à la qualité du jeu des acteurs, à la force des scénarios, au réalisme des décors, éléments maintes fois soulignés par les jeunes.

VC : Cette familiarité peut dans certains cas servir d’étalon pour juger des cinématographies considérées de moins bonne qualité et/ou trop exotiques, périphériques – c’est le cas parfois de certains films produits en Afrique. Cette appétence pour le mainstream américain coexiste néanmoins avec un fort intérêt pour des produits issus d’aires géoculturelles plus éloignées – comme le Japon ou la Corée du sud, mais également l’Inde, la Turquie ou l’Amérique du sud. On peut donc parler d’une véritable compétition globale entre pays pour la mise en avant et l’exportation – d’une façon parfois très assumée et stratégique comme dans le cas de la Corée du sud ou plus récemment de la Chine – qui profite en quelque sort aux jeunes qui ont le plus de ressources, notamment linguistiques et scolaires, pour construire une esthétique cosmopolite et une appréhension cosmopolite des cultures dans la société globale.

Dans votre ouvrage, vous parlez de diverses formes de cosmopolitisme esthético-culturel : à quelles réalités sociales renvoient ces configurations ?

VC : Nos résultats montrent qu’incontestablement le cosmopolitisme esthético-culturel est très majoritairement répandu, si bien qu’on peut parler d’une nouvelle norme de bon goût générationnel. Ce résultat est d’une grande importance, car il permet d’invalider l’idée trop communément admise que le cosmopolitisme serait l’apanage des « riches », des gagnants de la globalisation. Pourtant, cela ne veut pas dire qu’il soit distribué uniformément au sein des jeunes.

SO : Nous avons ainsi distingué cinq grandes configurations qui sont socialement classées et constituent autant de réponses à la globalisation de la culture. La première réponse du cosmopolitisme involontaire (34% des jeunes interviewés) correspond à la simple exposition à la globalisation culturelle sans une véritable réappropriation réflexive : ce sont plutôt des garçons, souvent d’origine rurale ou de petites villes, et peu diplômés.

La deuxième réponse à la globalisation est une réponse d’ouverture qui connaît deux formes : une forme “sectorielle” (32%) – les jeunes de ce groupe sont ouverts dans le domaine de la lecture en particulier et expriment leur intérêt pour l’altérité via le livre et la littérature – et une forme “principielle” (17%) – les jeunes de ce troisième groupe font preuve d’une ouverture tous azimuts dans leurs répertoires culturels. Plutôt composé de femmes, le cosmopolitisme sectoriel est caractérisé par un niveau d’éducation plus élevé, des compétences linguistiques développées et une forte curiosité voyageuse. Le cosmopolitisme principiel est composé plutôt d’hommes, diplômés, et urbains, qui sont particulièrement mobiles. Ces deux réponses à la globalisation sont le fait de jeunes qui tirent parti des opportunités qu’elle leur apporte sur le plan esthétique et culturel.

Bien différente est la troisième, c’est la préférence culturelle nationale (11%). Les jeunes de ce groupe, plutôt composé de femmes, ont un faible niveau de diplôme et proviennent des milieux populaires. Un dernier groupe ne propose pas de réponse à la globalisation, se tenant à l’écart des consommations culturelles (6%).

Vous dites dans votre ouvrage que la majorité des jeunes sont cosmopolites sur le plan esthético-culturel. Parallèlement, les sentiments xénophobes et de repli croissent chez les jeunes. Comment expliquez-vous ce qui peut apparaitre comme une contradiction?

SO : Cet ouvrage est autant le prolongement de nos travaux précédents sur le cosmopolitisme et la culture juvénile que le premier d’une série voulant explorer les facettes du rapport des jeunes à la globalisation. Si nous sommes pour l’instant partis de l’hypothèse de l’ouverture aux autres – et avons mis en évidence ses ambivalences, contradictions, paradoxes, tensions – nous aimerions aller plus loin à l’avenir sur la question de la fermeture. Comment qualifier une société qui fournit aux jeunes bien des opportunités d’ouverture sur le plan esthético-culturel mais qui semble négliger des dimensions plus éthiques et culturelles comme l’hospitalité et l’accueil, la solidarité et le vivre ensemble ?

VC : Cette disjonction fondamentale sur laquelle nous sommes en train de travailler est en toute hypothèse liée au fait que si les deux grandes orientations cosmopolites (esthético-culturelle et éthico-politique) sont l’expression d’un choix individuel, le premier est adossé sur le marché très puissant des industries culturelles globales, des médias globaux, du tourisme, il est lié à un capitalisme addictif, consumériste, expressif. Le second en revanche ne bénéficie d’aucun support autre que l’engagement individuel, comme l’adhésion forte aux droits humains. C’est bien le fond du problème que de laisser l’individu au choix de la tolérance sans lui fournir des supports institutionnels lui permettant de ne pas tomber dans le piège du jeu à somme nulle entre gagnants et perdants de la globalisation. Trop rares sont les institutions politiques cosmopolites, mettant en œuvre des politiques supranationales d’accueil des migrants, des réfugiés. On voit combien l’Europe – un continent qui devrait être le symbole même du cosmopolitisme éthico-politique – est désunie sur ces graves sujets.

SO et VC : Pour ces raisons, à la fin de notre ouvrage, nous faisons part de notre grand souci de ne pas abandonner l’apprentissage du cosmopolitisme à la seule consommation de produits issus des industries culturelles ou des informations relayées par les médias globaux – car on ne peut lire dans leur politique d’offres aucune vision articulée d’un monde global, ni aucun souhait de produire des universaux éthiques et politiques. Ce souci est d’autant plus aigu qu’en France l’École néglige le rôle que les contenus culturels des média-cultures produits culturels pourraient jouer dans les apprentissages cosmopolites dans la connaissance de l’autre et dans le vivre ensemble.

Vincenzo Cicchelli et Sylvie Octobre, L’amateur cosmopolite. Goûts et imaginaires culturels juvéniles à l’ère de la globalisation, La Documentation française, 424 pages, 12 euros, 2017.

© Photo : Sylvie Octobre

La rédaction

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