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Marine Le Pen, une ambition internationale non maîtrisée

Le Congrès du Front National, qui s’est tenu ce week-end à Lille, a confirmé les fondamentaux de la PME familiale des Le Pen : nationalisme, identitarisme, fermeture, rejet de la modernité. Autant de thèmes qui fondent aussi le storytelling et le projet de Steve Bannon, l’invité surprise. L’attrait, au FN, pour le succès électoral de Trump ne doit cependant pas faire oublier les divergences de stratégie entre l’ancien conseiller stratégique de la Maison blanche et la présidente du futur « Rassemblement national ».

Au Front National, désormais, la concurrence entre deux lignes (Gollnisch versus Philippot) semble avoir cédé le pas à un « éternel retour » des fondamentaux de l’extrême-droite traditionnelle française, hérités de la contre-révolution, du nationalisme de la fin du XIXe et du vichysme. Exemple parmi d’autres, les mentions, dans le discours de Marine Le Pen ce dimanche, du « nomadisme » et de son lien à l’« argent » ressemblent fort au champ lexical de l’antisémitisme. Qu’il s’agisse de fustiger le président Macron n’y change rien. De telles allusions renvoient à un certain imaginaire.

Même le changement de nom n’en est pas un. « Rassemblement national » était en effet le slogan du FN pour les législatives de 1986, avec Jean-Marie Le Pen sur les affiches – et, avant cela, le nom du parti d’extrême droite créé en 1953 par Jean-Louis Tixier-Vignancour, ancien de la France de Vichy. Du reste, pendant le « teasing » de l’annonce du nouveau nom du parti – qui doit encore être validé par le vote des militants -, Marine Le Pen a affirmé ne rien renier du FN créé par son père et quelques autres en 1972. Il faut dire que le parti est une PME familiale et le restera sans doute un moment.

Le clou du week-end était l’opération de communication consistant à faire monter sur scène le multi-millionnaire raciste et masculiniste Steve Bannon, l’un des artisans de la victoire de Donald Trump en 2016 et surtout l’un des seuls à avoir cru en cette victoire. Il fut ensuite, pendant sept mois, son conseiller spécial à la Maison blanche et c’est à lui qu’on doit le retrait des États-Unis de l’accord de Paris sur le climat, notamment.

Il a constitué autour de lui une mouvance – encore présente et influente dans la West Wing – qui a obtenu du président les récentes mesures protectionnistes contre l’acier et l’aluminium et qui a l’oreille de Trump pour une ligne très dure sur l’immigration.

À Lille, samedi, Bannon a galvanisé la foule des sympathisants FN. À propos de leurs adversaires, il a affirmé : « Laissez-les vous traiter de racistes. Laissez-les vous traiter de xénophobes. Laissez-les vous traiter de nativistes (i.e. anti-immigration). Portez-le comme un signe d’honneur. » Il a également affirmé que « L’Histoire est de notre côté et nous propulsera de victoire en victoire. » Ce « nous » étant à comprendre, de la part de ce partisan de l’isolationnisme, comme l’union, ou la plutôt le réseau, la nébuleuse des populistes nationalistes d’Occident.

En l’invitant pour ce Congrès, Marine Le Pen souhaitait de facto montrer qu’elle a des connections – et donc une stature ? – à l’international.

Bannon, Le Pen : même projet de société, même storytelling

Outre que tous les deux traversent un moment difficile – image dégradée suite à sa défaite à la présidentielle de 2017 et ce, malgré un score inédit de plus de 10 millions de voix pour l’une ; éviction de la Maison blanche et de la direction du site d’extrême droite Breitbart News pour l’autre -, ils ont en commun le même projet de société et l’utilisation d’une rhétorique identique pour le qualifier. Défense d’une civilisation (occidentale), de valeurs traditionnelles, d’une culture chrétienne, opposition à une « immigration de masse » – légale et illégale -, au « mondialisme » (Bannon utilise lui aussi le terme de « globalism ») de la finance et des affaires, haine du cosmopolitisme et du métissage, anti-féminisme, etc.

Tous deux prônent une préservation de la « sécurité nationale » sur les plans économique et culturel, bref identitaire. Bannon, comme Le Pen, envisage les relations sociales, économiques et internationales comme étant, par essence, conflictuelles. Ils ont, sur le fond, quelques divergences, notamment sur la protection de l’environnement, appréhendée par Marine Le Pen comme un patrimoine national à préserver et par Steve Bannon comme une entrave imposée par des traités internationaux à l’exploitation nationale des ressources.

Mais l’on retrouve entre les deux personnages d’autres grandes similitudes, par exemple dans leur critique des institutions et des médias, accusés d’être aux mains des dirigeants, des élites globalisées, du « système », de l’« establishment », contre le peuple (quel est-il, ce « peuple », au passage ?). Ces mêmes médias qui ont largement contribué au succès de Trump dès 2015 voire avant, avec la téléréalité, et qui, en France, par un processus de fascination-répulsion, ont oeuvré à  légitimer la famille Le Pen dans le paysage politique depuis les années 1980.

Du reste, comme Bannon, Le Pen défend la liberté de haïr sur le web, que l’extrême droite française comme étasunienne a investi avant les autres. La présidente du FN a ainsi déclaré, hier, à Lille : « Depuis plusieurs années, chacun pressent qu’une sorte de couvercle s’est posé sur la société avec le politiquement correct. Les mots sont tabous. Le gouvernement prépare une loi sur les fake news. M. Macron croit devoir s’aligner sur une mesure liberticide déjà en vigueur en Allemagne. Nous défendrons la liberté d’expression sur Internet ». Le « politiquement correct », autrement dit la gauche culturelle et intellectuelle, honnis par Bannon.

Quant aux institutions, elles regroupent, selon Marine Le Pen, la « caste », mais aussi les fonctionnaires, qu’elle avait ouvertement menacés de représailles pendant la campagne de 2017 si elle parvenait au pouvoir. En d’autres termes, pour elle, les agents de l’État doivent être au service du parti (et non de l’intérêt général). L’histoire l’a montré à de multiples reprises : dans les faits, une fois au pouvoir, les partis extrémistes ne détruisent pas les institutions ; ils les mettent à leur service, les instrumentalisent.

… Mais deux stratégies de conquête très différentes

C’est là qu’apparaît la grande différence avec Steve Bannon. Car si, sur le plan du projet de société et du discours, ils se ressemblent beaucoup, ce n’est pas le cas de leurs stratégies respectives.

Marine Le Pen a beau jeu de vanter la grandeur du peuple contre les élites qui, dit-elle, le trahissent : le Front National n’aspire qu’à faire un peu plus partie de ces élites. Dans son discours de Lille, elle a de nouveau appelé à prendre le pouvoir, ce qui passe nécessairement et désormais explicitement, pour elle, par des alliances avec d’autres partis. Le précédent – peu concluant – du rapprochement avec Nicolas Dupont Aignan, entre les deux tours de la dernière présidentielle, ne la décourage pas, dans des institutions de la Ve République pensées justement pour empêcher l’arrivée au pouvoir un parti comme le sien.

Elle a en tête les électeurs de LR (Les Républicains) qui, espère-t-elle, finiront par préférer l’originale (elle) à la copie (Laurent Wauquiez). Elle a peut-être aussi en tête une partie des électeurs, eurosceptiques et souverainistes, de Jean-Luc Mélenchon, même si la partie sera d’autant plus difficile que la ligne Philippot a été abandonnée au FN.

Bannon travaillerait aujourd’hui à la création d’un think tank aux États-Unis, qui aurait des ramifications européennes. C’est peut-être aussi ce qui le rapproche d’une Marion Maréchal-Le Pen, qui a confirmé vouloir investir dans l’éducation. Ils auraient en commun le projet d’un soft power nationaliste occidental.

De son côté, Steve Bannon, qui se définit lui-même comme un léniniste, promettait de « déconstruire l’État administratif » des États-Unis. Quand il était à la Maison blanche, il avait le projet de faire imploser le parti républicain et les institutions. Son but, en prenant le pouvoir, était de détruire le politique, dans une visée non dénuée de relents anarchistes. Aujourd’hui, alors qu’il mène une tournée européenne des partis nationalo-populistes qui l’a conduit à faire étape à Lille, il s’intéresse à la fois à la mise sur pied d’un réseau international de ces partis, et à la création de contre-pouvoirs, hors des appareils politiques. Le projet d’implantation en France d’une émanation de Breitbart News a été (pour l’heure) abandonné, en partie parce que la liberté d’expression raciste, antisémite, homophobe et misogyne y est plus fortement limitée qu’aux États-Unis (pas de loi Gayssot, par exemple).

Il travaillerait à la création d’un think tank aux États-Unis, qui aurait des ramifications européennes, grâce à une armée de « fantassins » (« foot soldiers »), selon Le New York Times, au service de ses idées. C’est peut-être aussi ce qui le rapproche d’une Marion Maréchal-Le Pen, qui est récemment intervenue à la Conservative Political Action Conference des ultra-conservateurs étasuniens, et qui a parlé de créer une « académie de science politique ». Elle aurait récemment confirmé vouloir investir dans l’éducation. Bannon, qui l’avait qualifiée de « nouvelle étoile montante », d’une « des personnes les plus impressionnantes de la planète », aurait alors en commun avec elle le projet d’un soft power nationaliste occidental.

Il se dit par ailleurs intéressé par un financement de son projet via des crypto-monnaies, ce qui lui permettrait de contourner les relais traditionnels comme Facebook, qui certes monétisent leurs données, mais sont appelés à plus de vigilance face… aux fake news d’extrême droite.

Le souhait affiché par Marine Le Pen, lors de son discours de dimanche, de mettre en place un internationalisme des populistes dans l’UE – notamment au Parlement européen – et au-delà est peut-être sincère. Il s’appuie sur une réalité bien tangible, celle d’un succès des partis d’extrême droite partout en Europe ces dernières années et plus encore ces derniers mois. Néanmoins, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, cet internationalisme passerait par la réaffirmation d’une irréductibilité des nations et des « identités » nationales (mythifiées).

L’avenir est-il alors dans un hold-up sur les institutions, comme le souhaite la présidente du futur « Rassemblement national », ou bien dans un mouvement populaire qui les fera imploser, comme le projette Steve Bannon – et peut-être Marion Maréchal-Le Pen ? À moins que les deux stratégies ne finissent par se rejoindre.

© Photo : Flickr

Marie-Cécile Naves

Marie-Cécile Naves